Armée algérienne: sept ans de purges sous le tandem Tebboune-Chengriha, un commandement en lambeaux

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune, le chef d’état-major de l’armée, Saïd Chengriha, et quatre généraux de l’armée algérienne.

Le 8 octobre, la gendarmerie algérienne a changé de patron pour la cinquième fois depuis 2019. Un épisode de plus dans une série de limogeages, d’arrestations et de fuites qui n’épargne aucun des grands corps sécuritaires du pays. Depuis que le duo Abdelmadjid Tebboune-Saïd Chengriha est aux commandes, plus de vingt changements ont eu lieu à la tête des services de renseignement, de la gendarmerie et de la police, et des dizaines de généraux ont fini à la prison militaire de Blida. Retour, nom par nom et date par date, sur une instabilité devenue un mode de gouvernement.

Le 13/10/2026 à 09h00

Le dernier changement en date s’est déroulé jeudi 8 octobre 2026. Saïd Chengriha, chef d’état-major de l’armée et, depuis novembre 2024, ministre délégué à la Défense, a installé le général Ali Sidane à la tête du commandement de la gendarmerie nationale, en remplacement du général Sid Ahmed Bourommana, en poste depuis à peine un an et demi. Quelques jours plus tôt, le 28 septembre, la Direction centrale de la sécurité de l’armée changeait elle aussi de patron, et le 5 octobre, c’était au tour du commandement de la première région militaire, celle d’Alger.

La gendarmerie: cinq chefs, quatre en prison ou en fuite

Le commandement de la gendarmerie résume à lui seul la mécanique des purges. En août 2019, son patron, le général Ghali Belkecir, prend la fuite à l’étranger. Il sera condamné par contumace à vingt ans de réclusion pour «haute trahison». Son successeur, Abderrahmane Arrar, est limogé en juillet 2020, poursuivi en justice puis incarcéré à Blida en 2023. Noureddine Gouasmia ne reste qu’environ un an en poste avant d’être convoqué, en janvier 2022, au Centre principal militaire d’investigation (CPMI) de Ben Aknoun. Yahia Ali Oulhadj, nommé en août 2021, est éjecté par Chengriha à la mi-avril 2025 et finit lui aussi en prison. Sid Ahmed Bourommana, installé en avril 2025, vient d’être remplacé par Ali Sidane. Avant eux, Menad Nouba, ancien chef d’état-major de la gendarmerie, avait été condamné dans l’affaire des 701 kg de cocaïne saisis à Oran en 2018.

Les renseignements intérieurs: six patrons en six ans

À la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI), le premier à tomber est Wassini Bouazza, limogé en avril 2020 et aujourd’hui détenu à Blida. Abdelghani Rachedi lui succède jusqu’en juillet 2022, puis Djamel Kehal Medjdoub. En juillet 2024 arrive Abdelkader Haddad, dit Nacer El Djinn. Il est limogé le 21 mai 2025, puis arrêté et incarcéré à la prison militaire de Blida, où il a rejoint plusieurs de ses prédécesseurs. Son successeur, Abdelkader Aït Ouarabi, dit «général Hassan», un officier condamné en 2015 à cinq ans de prison et sorti de Blida en 2020, ne tient pas un an: il est écarté le 18 mai 2026 au profit du général-major Mounir Zahi.

Les renseignements extérieurs: sept patrons, deux en prison

La Direction de la documentation et de la sécurité extérieure (DDSE) a connu un turn-over encore plus effréné. Le colonel Kamel-Eddine Remili est remplacé en avril 2020, puis emprisonné. Le général Mohamed Bouzit, dit Youcef, tient jusqu’en janvier 2021 avant d’être démis puis incarcéré. Noureddine Makri, dit Mahfoud, reste jusqu’en mai 2022. Djamel Kehal Medjdoub ne fait que deux mois, de mai à juillet 2022, et Abdelghani Rachedi encore moins, de juillet à septembre 2022. Le général Djebbar M’henna, nommé en septembre 2022, est limogé le 19 septembre 2024, douze jours après la réélection de Tebboune. En juin 2026, il est à son tour placé en détention à Blida, sur fond d’affaire Amir DZ, le youtubeur et opposant enlevé en France en avril 2024. Son successeur, Rochdi Fethi Moussaoui, est lui-même cité par la presse française dans ce dossier.

La sécurité de l’armée: cinq patrons depuis 2020

La Direction centrale de la sécurité de l’armée (DCSA), la police interne des militaires, n’est pas épargnée. Sid Ali Ould Zmirli la dirige de mars 2020 à septembre 2022, avant d’être remplacé dans un climat de soupçons de complot, son frère étant arrêté pour trahison. Abdelaziz Nouiouet Chouiter, nommé le 11 septembre 2022, est renvoyé six mois plus tard, en mars 2023. Mahrez Djeribi tient jusqu’au 13 décembre 2025. Ibrahim Abbas ne reste que neuf mois: il est remplacé le 28 septembre 2026 par Noureddine Maache. Plusieurs anciens chefs de ce service, dont Othmane Benmiloud, dit Kamel Kaniche, sont derrière les barreaux.

La police et l’état-major

À la Direction générale de la Sûreté nationale, Khelifa Ounissi est remplacé en mars 2021 par Farid Bencheikh, limogé en janvier 2024, placé en résidence surveillée puis arrêté par la sécurité militaire en avril 2024. Son successeur, Ali Badaoui, installé le 8 janvier 2024, aurait à son tour été écarté en mai 2025.

Au sommet de l’armée, le général-major Mohamed Kaïdi, chef du département emploi et préparation et considéré comme un quasi-numéro 2, est limogé en novembre 2021, puis détenu avant d’être placé en résidence surveillée. Le général-major Ammar Athamnia, commandant des forces terrestres depuis 2020, est remplacé le 20 novembre 2024 par Mostefa Smaili, quarante-huit heures après l’entrée de Chengriha au gouvernement. Suivent la mise à la retraite forcée du général Ben Ali Ben Ali, le plus ancien gradé de l’armée, en janvier 2025, et le limogeage du chef des forces de défense aérienne, Mahmoud Laaraba, le 23 février 2025.

La peur comme règle de commandement

Ce décompte n’est pas une curiosité statistique. Il décrit une armée où aucun poste n’est sûr, et où la sortie d’un général se fait rarement par la retraite. Un chef de service sait aujourd’hui que ses prédécesseurs sont en prison, en fuite ou en résidence surveillée. Il sait que son mandat se compte en mois. Il sait que sa chute peut venir d’une rumeur, d’un rapport d’un service concurrent ou d’un changement d’humeur au sommet.

Dans ces conditions, la loyauté remplace la compétence. Les officiers supérieurs ne servent plus une institution, ils se protègent d’elle. On évite de prendre des initiatives, on ne fait pas remonter les mauvaises nouvelles, on cultive les protections et on constitue des dossiers sur ses rivaux. Plusieurs patrons du renseignement ont été nommés en sortant de prison, et d’autres y sont entrés en quittant leur bureau. La frontière entre le commandement et la cellule est devenue étroite.

Une chaîne de commandement grippée

Les conséquences sont concrètes. Un service de renseignement qui change de patron tous les dix mois ne peut ni suivre un dossier dans la durée, ni entretenir des relations de confiance avec ses homologues étrangers. Chaque nouveau chef commence par écarter les hommes de son prédécesseur, réorganiser les directions et rouvrir les dossiers. La mémoire institutionnelle disparaît à chaque passation.

Les ratés s’accumulent. Un patron de la sécurité intérieure qui passe en quelques semaines de son bureau à une cellule de Blida. Des officiers du renseignement condamnés pour avoir cherché à se procurer le dossier médical du président. Une opération d’enlèvement d’un opposant sur le sol français qui tourne à l’incident diplomatique. Ce ne sont pas des accidents isolés, mais les symptômes d’un appareil où chaque service surveille l’autre plus qu’il ne surveille les menaces réelles.

Un risque pour l’Algérie, et pour ses voisins

Cette instabilité tient d’abord à la lutte de clans au sommet. Entre la présidence et l’état-major, chaque nomination est un rapport de force, et chaque limogeage un message adressé à l’autre camp. Les purges ne visent pas à assainir l’institution: elles servent à neutraliser des rivaux potentiels et à placer des fidèles, jusqu’à la prochaine rotation.

Une armée gouvernée par la peur est une armée imprévisible. Elle est plus encline à chercher des ennemis extérieurs pour souder des rangs qu’elle divise elle-même, et plus exposée aux décisions improvisées. Pour un pays qui consacre à sa défense le budget le plus élevé d’Afrique, et qui partage ses frontières avec une région sahélienne en crise, c’est une source d’inquiétude bien au-delà de ses frontières.

Le général Ali Sidane vient de prendre ses fonctions à la tête de la gendarmerie. Il sait mieux que personne comment ont fini ses prédécesseurs.

Par Mohammed Ould Boah
Le 13/10/2026 à 09h00