La patience a des limites. Celle du Maroc ne saurait être éternelle, pas plus que la disponibilité de la communauté internationale à accompagner un processus politique sans cesse reconduit, mais rarement débloqué. Il arrive un moment où la prudence diplomatique ne suffit plus. Préserver la possibilité d’un compromis ne peut signifier accorder à ceux qui le refusent le pouvoir d’en différer indéfiniment l’aboutissement. Sur le Sahara, cette contradiction doit désormais être regardée en face. Alger ne peut réclamer une solution tout en entretenant les conditions de l’impasse.
Le problème n’est pas que l’Algérie défende une position différente de celle du Maroc. Les différends entre États existent, et la négociation sert précisément à les surmonter. Le problème surgit lorsqu’une position devient un mécanisme de blocage, qu’un soutien politique se transforme en instrument de confrontation permanente et que les populations au nom desquelles on prétend agir restent les premières à payer le prix de cette stratégie.

Pendant des décennies, le soutien au Polisario a permis à Alger de peser dans son rapport de force avec Rabat. Mais un levier ne reste pas indéfiniment un atout. À force d’en faire un axe structurant de sa politique régionale, le pouvoir algérien risque de devenir prisonnier de l’instrument qu’il entendait utiliser. Il lui faut alors justifier la prolongation du conflit, défendre l’utilité d’un mouvement armé sur son territoire et expliquer pourquoi l’horizon politique des habitants des camps de Tindouf demeure suspendu à une confrontation sans issue.
La question n’est donc plus seulement de savoir ce que le Polisario apporte à l’Algérie. Elle est aussi de mesurer ce qu’il lui coûte, et ce que cette relation coûte à toute la région.
Face à cette impasse, le Maroc a présenté, en 2007, une initiative d’autonomie qui constituait, dans sa conception, une ouverture et une concession politique majeure. Cette proposition prévoit une gestion locale élargie dans le cadre de la souveraineté marocaine, afin de dépasser la seule confrontation des principes. Pour Rabat, il s’agissait de rendre un compromis possible sans renoncer à son intégrité territoriale.
Or une proposition de compromis n’a de sens que si elle rencontre l’acceptation de l’autre ou tout au moins une volonté de négocier. Elle ne peut devenir une concession acquise, disponible sans limite, dont l’autre camp pourrait simultanément contester le principe et exiger le maintien. La disponibilité marocaine au dialogue n’est pas une obligation d’attendre, encore moins une invitation à recommencer éternellement la même discussion.
La responsabilité algérienne doit être posée sans détour. Alger ne peut se présenter comme un simple voisin lorsqu’il s’agit de répondre du blocage, tout en revendiquant un rôle déterminant dans la défense du Polisario. On ne peut exercer une influence politique et diplomatique majeure sur un dossier, puis invoquer une position extérieure au conflit pour se soustraire aux exigences de son règlement. L’influence implique des devoirs. Le premier consiste à favoriser une négociation réelle, et non à sanctuariser l’immobilisme.
La communauté internationale doit, elle aussi, sortir d’une ambiguïté devenue confortable pour les partisans du statu quo quoiqu’ils soient minoritaires, chaque jour un peu plus. Accompagner un processus ne signifie pas se résigner à son enlisement. Multiplier les appels au dialogue sans demander de résultats finit par protéger ceux qui n’ont aucun intérêt à avancer. Encore une fois, à force de traiter la durée comme une garantie de prudence, la diplomatie risque de transformer l’attente en mode de gestion d’un conflit artificiel mineur. Le Maroc est en fait depuis cinquante ans dans son Sahara et y travaille au quotidien.
Il ne s’agit pas de sommer quiconque de capituler. Il s’agit d’exiger que les mots aient un sens. Participer à des négociations suppose d’accepter d’examiner des propositions, de formuler des solutions de remplacement praticables et de rechercher des garanties concrètes. Ce n’est pas répéter une position historique en attendant que l’autre partie abandonne la sienne.
Cette exigence vaut également pour le Polisario. Sa prétention à représenter, à lui seul, l’ensemble des Sahraouis ne saurait le dispenser de répondre à la question du pluralisme politique. Qu’en est-il des Sahraouis qui vivent au Maroc, qui sont majoritaires, participent à la vie publique et prennent part à la gestion locale de leurs affaires? Qu’en est-il également des voix qui, à l’extérieur du Maroc, ne se reconnaissent pas dans sa ligne et souhaitent une solution rapide et pragmatique? Aucune organisation ne devrait pouvoir confisquer la diversité des aspirations de ceux qu’elle affirme représenter.
De même, son statut de mouvement engagé dans un différend territorial ne saurait le placer à l’abri d’un examen de ses pratiques, de son histoire ou de ses relations extérieures. Les accusations d’enlèvements et les allégations de liens avec des réseaux armés, le Hezbollah ou l’Iran doivent, lorsqu’elles reposent sur des éléments documentés, faire l’objet d’un examen rigoureux. Leur reprise par des membres du Congrès américain ne suffit pas, à elle seule à aujourd’hui, à établir les faits. Mais il faut absolument que le Polisario prenne au sérieux l’initiative parlementaire visant sa désignation comme organisation terroriste même si elle ne se confond pas à aujourd’hui avec une désignation juridique effective.
Pour Alger, la prudence commanderait précisément de ne pas lier indéfiniment son crédit diplomatique à une organisation dont elle ne peut présenter l’action comme entièrement étrangère à sa propre stratégie. L’accueil du Polisario sur son territoire et le soutien diplomatique et militaire qu’elle lui apporte rendent légitime un examen de ses responsabilités. Soutenir un mouvement ne permet pas d’en revendiquer l’utilité politique tout en ignorant les risques associés à ses éventuelles dérives.
Les allégations concernant le passage d’otages allemands par le territoire algérien, puis leur présence dans les camps, appellent ainsi des éclaircissements précis et documentés. Si de tels faits étaient établis, ils soulèveraient nécessairement la question de la responsabilité des acteurs concernés, ainsi que celle du contrôle exercé par les autorités algériennes. Les camps de Tindouf se trouvent sur le territoire algérien. Alger ne saurait donc écarter d’un revers de main les interrogations relatives aux mouvements de personnes et aux activités qui s’y déroulent. Même l’hypothèse d’une absence de contrôle effectif ne suffirait pas à clore le débat; elle poserait, au contraire, une question supplémentaire.
Au centre de l’équation, pourtant, il ne devrait y avoir ni le prestige des dirigeants ni la survie d’un appareil politico-militaire. Il devrait y avoir les habitants des camps de Tindouf, leur protection et leurs droits. La question de leur recensement et de leur identification mérite, à ce titre, d’être pleinement traitée. Elle doit être distinguée de celle des droits qui doivent leur être garantis, indépendamment des controverses sur leur situation. Pour Rabat, les restrictions dénoncées dans ces camps justifient l’emploi du terme de «séquestrés», plutôt que celui de «réfugiés». Cette qualification politique ne dispense toutefois pas d’établir précisément les faits ni de placer la protection des personnes au premier plan.
Ces hommes, ces femmes et ces enfants ne se confondent pas avec le Polisario. Leurs droits ne sont pas la propriété d’une organisation. Leur avenir ne saurait être subordonné à la préservation d’un rapport de force entre deux capitales. Défendre leur dignité exige de prendre au sérieux leur protection, leur liberté de circulation, leur accès à l’information et leurs perspectives de vie. Aucune cause ne peut se prévaloir indéfiniment de populations auxquelles elle ne propose que la prolongation de l’attente dans des conditions atroces.
Permettre aux habitants des camps qui le souhaitent de se rendre à Laâyoune et à Dakhla, dans des conditions garantissant leur sécurité et leur liberté de décision, pourrait contribuer à cette ouverture. Ils pourraient ainsi apprécier eux-mêmes la situation et confronter les discours aux réalités. Comment prétendre respecter leur libre choix sans leur permettre d’accéder à une information pluraliste et de se déterminer à partir d’éléments concrets, plutôt que sur la seule foi du récit et de la propagande systématique d’une organisation ou d’un État? C’est dans cette perspective que Staffan de Mistura a formulé cette proposition dans son rapport au Conseil de sécurité, ce qui lui vaut aujourd’hui de vives accusations de parti pris de la part du Polisario et de l’Algérie. Ils savent bien que ces visites, si elles avaient lieu, constitueraient un tourant décisif pour les raisons que chacun sait.
La fermeté envers les dirigeants doit donc aller de pair avec une protection sans équivoque des civils. Sortir de l’impasse ne signifie ni démanteler brutalement les camps ni déplacer leurs habitants au mépris de leur volonté. Cela signifie créer les conditions politiques et humaines d’une sortie digne de l’exil, avec des garanties effectives et des perspectives durables.
Que doit faire le Maroc dans ces conditions? Certainement pas confondre fermeté et précipitation. Retirer brutalement son initiative d’autonomie pourrait déplacer le débat et permettre à ses adversaires de lui imputer la rupture du processus. La réponse la plus solide consiste plutôt à maintenir l’ouverture tout en refusant qu’elle serve de couverture à l’obstruction. Une porte ouverte n’est pas une salle d’attente perpétuelle.
Rabat peut défendre une négociation assortie d’objectifs identifiables, d’étapes de travail et d’engagements vérifiables. Ses partenaires peuvent demander à chaque acteur de préciser sa contribution à une solution, plutôt que de se contenter de réaffirmer son attachement abstrait au dialogue. Ce ne serait pas imposer artificiellement un accord. Ce serait distinguer ceux qui cherchent à le construire de ceux qui trouvent leur compte dans son absence.
L’Algérie aurait alors le choix entre contribuer à définir les garanties politiques, institutionnelles et humaines d’un règlement, ou continuer à faire de son refus le principal contenu de sa diplomatie sur ce dossier. Une participation constructive ne constituerait pas une humiliation. Elle pourrait, au contraire, lui permettre de transformer une politique de confrontation en contribution à la stabilité régionale et finalement sortir de l’impasse où elle se trouve prisonnière.
Car l’enjeu dépasse le Sahara. Il concerne la possibilité même d’un Maghreb qui ne soit pas condamné à organiser son avenir autour de ses divisions. Chaque année consacrée à préserver l’impasse est une année soustraite à la coopération, aux échanges et à la recherche de réponses communes aux défis régionaux, au développement et au bien-être des populations. Le pouvoir algérien ne peut éternellement présenter cette perte collective comme une victoire stratégique. Les citoyens algériens sont, eux aussi, en droit d’interroger le coût de cette politique, ses résultats et sa contribution réelle à leurs intérêts. Aucun discours officiel ne devrait pouvoir soustraire durablement ces questions au débat public.
Le Maroc, pour sa part, n’a pas à céder à l’exaspération ni à suspendre son développement au consentement d’Alger. Il peut regarder loin, poursuivre ses partenariats et ses grands projets, tout en demeurant disponible pour une solution politique. Mais cette disponibilité ne doit plus être interprétée comme une faiblesse, ni sa retenue comme la garantie qu’aucun blocage n’aura jamais de coût diplomatique. Alger se tromperait en considérant que le statu quo affaiblit nécessairement le Maroc.
Le temps est venu de le dire clairement: ni Rabat ni les acteurs internationaux engagés dans la recherche d’un règlement ne peuvent accepter que les calculs du pouvoir algérien, et ses caprices, dictent indéfiniment le rythme de la paix. Le compromis mérite d’être protégé; l’obstruction, non. La dignité des parties mérite d’être préservée; leurs postures ne sauraient être sanctuarisées. Les difficultés internes de l’Algérie, quelles qu’elles soient, doivent trouver leurs réponses dans le cadre national, et non dans la prolongation d’une confrontation régionale.
La patience n’a de valeur que si elle prépare une issue. Lorsqu’elle devient l’alibi de l’immobilisme, elle cesse de servir la paix. Alger doit désormais choisir entre contribuer au règlement ou assumer politiquement son refus d’avancer et en supporter les conséquences. Le Polisario doit, lui, prendre la mesure de son véritable poids dans ce conflit: celui d’un petit poucet. Le Maroc, ses partenaires et la communauté internationale, doivent cesser de laisser croire que ce choix pourrait être reporté indéfiniment. C’est sans doute dans cet esprit que le Conseil de sécurité sera appelé, à la fin du mois, à adopter sa résolution annuelle sur la question.




