Quand les lunettes parisiennes troublent la lecture

Lors du vote aux Législatives du 23 septembre 2026.. AFP or licensors

TribuneIl faut effectivement se méfier d’une tendance très répandue dans l’analyse politique internationale. Celle de prendre les catégories forgées à Paris, Madrid, Londres ou Washington et de les appliquer mécaniquement à des sociétés qui ont une autre histoire, d’autres institutions et d’autres rapports au politique.

Le 29/09/2026 à 10h30

Dans le cas du Maroc, cette erreur de méthode est particulièrement visible lorsqu’on interprète les élections législatives marocaines avec les mêmes critères que les élections françaises par exemple.

Le Maroc n’est pas une France avec un autre drapeau

Le Maroc est un État ancien, une monarchie séculaire et une société dont les structures politiques, religieuses, familiales et sociales se sont construites sur une très longue durée. Son histoire institutionnelle ne commence évidemment pas avec l’introduction du suffrage moderne. Il avait une certaine façon de fonctionner, avec une démocratie et une représentativité locale extrêmement sophistiquée ainsi qu’un confédéralisme singulier ayant résisté à toutes les épreuves, sous la bannière du Sultan.

La Constitution actuelle elle-même est très particulière. Elle définit le système marocain comme une monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale, tout en faisant de la monarchie, de l’unité nationale, de l’islam, du choix démocratique et des différents confluents ethniques et culturels des «constantes» de la vie collective. Elle organise parallèlement le pluralisme politique, les élections, le Parlement, l’opposition et l’alternance.

Autrement dit, l’élection marocaine est importante, mais elle n’occupe pas exactement la même place symbolique dans le système politique, en comparaison avec l’élection présidentielle française par exemple.

Une fois cette donnée fondamentale évacuée, certaines lectures étrangères de la situation au Maroc deviennent approximatives, voire hasardeuses.

En France, une élection nationale peut être vécue comme un affrontement existentiel. La gauche contre la droite, les progressistes contre les conservateurs, le pouvoir contre l’opposition, les métropoles contre les périphéries, etc. Le scrutin présidentiel personnalise considérablement le pouvoir. Une défaite peut être interprétée comme un bouleversement de l’orientation générale du pays.

Au Maroc, le fonctionnement est différent. Les élections parlementaires déterminent notamment la composition de la Chambre des représentants et le parti arrivé en tête fournit le chef du gouvernement, mais la monarchie demeure au centre de la continuité de l’État et du système institutionnel. C’est précisément ce que prévoit l’article 47 de la Constitution.

Une alternance gouvernementale ne signifie donc pas une fracture nationale

C’est probablement l’un des contresens les plus fréquents. Voir un parti perdre massivement des sièges, un autre progresser, puis plusieurs formations constituer une coalition, et traduire immédiatement cela en termes de «société divisée», de «crise existentielle» ou de «polarisation du pays» revient à importer une grille de lecture qui n’est pas nécessairement pertinente.

L’exemple des législatives de 2021 est révélateur. Le PJD, qui avait dirigé le gouvernement pendant dix ans, a subi une chute spectaculaire de sa représentation parlementaire. Le RNI, le PAM et l’Istiqlal sont arrivés en tête et ont constitué la nouvelle majorité. Ce scrutin a transformé le paysage politique marocain mais pas le pays. La société marocaine ne s’est pas transformée pour autant en deux camps irréconciliables.

Pourquoi?

Parce que le rapport du citoyen marocain à la politique est plus complexe que le simple face-à-face électoral. Les appartenances familiales, locales, professionnelles, régionales, culturelles et sociales continuent de jouer un rôle important. Le parti politique n’est pas nécessairement vécu comme une identité totale.

Un Marocain peut voter pour un parti lors d’une élection, soutenir une autre formation dans une autre circonstance, apprécier une personnalité politique sans adhérer à son parti et conserver parallèlement, de manière indélébile, une forte identification à la monarchie, à la nation et à sa communauté locale.

Le vote est donc souvent un choix circonstanciel avant d’être une identité existentielle.

L’erreur ici consiste à confondre compétition politique et fracture sociale. C’est une distinction essentielle. La société marocaine peut connaître une forte compétition électorale sans jamais être profondément fracturée.

La France contemporaine constitue ici un cas intéressant, non pas parce qu’il faudrait la considérer comme «fracturée» par définition, mais parce que ses élections en préparation en ce moment, par exemple, sont marquées par une forte polarisation politique et des affrontements particulièrement visibles et violents entre blocs électoraux. Il serait méthodologiquement hasardeux de projeter automatiquement cette expérience sur le Maroc.

Un électeur marocain qui sanctionne un gouvernement ne rejette pas nécessairement le système politique dans son ensemble. Il fait très bien les distinctions qu’il faut. Il peut simplement dire: «J’ai essayé cette formation, elle n’a pas répondu à mes attentes, je vais en essayer une autre.» C’est précisément ce qui permet de comprendre certaines alternances électorales marocaines sans les transformer artificiellement en crises de régime. Ainsi se comprend aisément le déclin de l’USFP après le gouvernement que l’on avait appelé celui de l’alternance, ou encore la chute vertigineuse du Parti justice et développement.

La monarchie constitue une donnée que les grilles occidentales sous-estiment

On peut évidemment discuter du rôle de la monarchie, de l’équilibre des pouvoirs, de la démocratie représentative ou de la place des partis. Mais on ne peut pas analyser le Maroc sérieusement en faisant abstraction de l’institution monarchique particulière au Maroc.

«Le Maroc ne demande pas à être idéalisé. Il demande à être compris comme il est et pas comme on voudrait qu’il soit à partir de Paris ou d’ailleurs»

—  Aziz Daouda

La Constitution confie au Roi des fonctions qui dépassent celles d’un simple chef de l’État parlementaire occidental. Il est notamment défini comme garant de la permanence et de la continuité de l’État, arbitre entre les institutions et caution du respect de la Constitution et du choix démocratique.

Cela produit une conséquence politique majeure. L’alternance électorale se déroule à l’intérieur d’un cadre institutionnel plus large que le seul affrontement entre partis. C’est pourquoi les élections marocaines peuvent être très disputées sans nécessairement devenir une bataille pour la définition même de la nation et de son orientation.

Le poids de l’histoire interdit les comparaisons mécaniques

Le Maroc ne s’est pas construit selon le même processus historique que la République française. La France a connu la monarchie aristocratique, la Révolution, l’Empire de Napoléon, le retour à la monarchie aristocratique, plusieurs Républiques, des guerres civiles et politiques, la loi de 1905 et la séparation conflictuelle entre l’Église et l’État, puis la construction progressive d’une culture républicaine nouvelle avec la 5ème république. Une culture d’ailleurs que chaque faction politique définit à sa façon.

Le Maroc a connu une trajectoire radicalement différente. La monarchie est ancienne, n’a jamais été aristocratique, bien au contraire. C’est une tradition ancrée de pouvoir central avec des structures religieuses et sociales propres. Depuis, de l’Empire le Maroc est passé par le protectorat et le déchiquètement voulu par les puissances coloniales. Il est passé par la phase de l’indépendance symbolisée par le règne de feu Mohammed V, puis une construction constitutionnelle progressive sous le règne de Hassan II et est en train d’en vivre la consolidation depuis l’avènement du règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Comparer les deux pays peut être légitime. Les confondre ne l’est pas. Une comparaison utile commence donc par demander: «Qu’est-ce qui est comparable?» et ne commence pas par décider que les mêmes phénomènes doivent nécessairement avoir les mêmes causes et être regardés de la même façon.

Le piège de l’universalisme méthodologique

On peut aller jusqu’à considérer qu’il existe une forme de «provincialisme intellectuel» assez paradoxale. Certaines analyses prétendent expliquer le monde entier, alors qu’elles utilisent en réalité des catégories fabriquées à partir d’une expérience historique très particulière.

On parle de «populisme», de «droite», de «gauche», de «montée des extrêmes», de «rejet du système», de «fracture territoriale», de «crise démocratique» ou de «polarisation» comme si ces notions avaient exactement la même signification à Casablanca, Paris, Madrid ou Buenos Aires. Or un concept n’est jamais complètement indépendant du contexte dans lequel il est utilisé.

Il faut donc distinguer l’outil analytique de la réalité qu’il prétend mesurer.

Le Maroc possède bien des clivages politiques, des frustrations sociales, des inégalités territoriales, une abstention importante et une défiance envers certaines formations. Il ne s’agit surtout pas de les nier. Mais les expliquer exige de partir de l’histoire, du particularisme et des structures marocaines plutôt que de chercher systématiquement leur équivalent dans les démocraties occidentales.

Le véritable enjeu est de comprendre avant de juger

C’est finalement une question de méthode. Le Maroc ne demande pas à être idéalisé. Il demande à être compris comme il est et pas comme on voudrait qu’il soit à partir de Paris ou d’ailleurs. On peut critiquer ses partis, son système électoral, ses politiques publiques, le fonctionnement de ses institutions ou le comportement de ses élites. Mais cette critique gagne en pertinence si elle reposait sur les réalités du pays.

La bonne question n’est donc pas: «Pourquoi le Maroc ne fonctionne-t-il pas comme la France?». Elle devrait être: «Comment fonctionne réellement le Maroc, compte tenu de son histoire, de ses institutions, de sa culture politique et de sa société?». C’est à partir de cette question que l’on peut ensuite comparer.

Vouloir expliquer un pays lointain avec les catégories politiques de son propre pays, c’est parfois moins faire de la science politique que projeter son propre miroir sur une société qui ne vous ressemble pas et, alors là, pas du tout. C’est ce qui ressort de la lecture de l’article que le journal Le Monde, encore lui, a cru intelligent de publier pour commenter les résultats des législatives marocaines, avec des lunettes bien parisiennes.

Par Aziz Daouda
Le 29/09/2026 à 10h30