Quand un pays est attaqué sur plusieurs fronts, la tentation est naturellement de répondre coup pour coup. Le Maroc semble faire un autre choix: transformer le dialogue en instrument de résistance et la coexistence en politique de puissance.
La période que traverse le Royaume donne à cette stratégie une résonance particulière, hautement appréciée, notamment au niveau onusien. Depuis plusieurs mois, le Maroc est confronté à une accumulation de tensions: attaques persistantes et ininterrompues de l’Algérie, attaques récurrentes de certains milieux politiques espagnols autour de Sebta et Melilia, campagnes médiatiques, instrumentalisation de la question migratoire et, plus récemment, une séquence européenne dans laquelle la crise de Sebta a été largement présentée à travers le prisme de la sécurité des frontières.

La résolution adoptée le 17 septembre 2026 par le Parlement européen en est une illustration. Le texte condamne les traversées massives vers Sebta, demande le renforcement des frontières extérieures de l’Union et exprime sa solidarité avec Sebta et Melilla. Mais il demande également, paradoxalement, à l’Espagne de coopérer avec le Maroc. Le vote n’a pas recueilli une majorité écrasante: 339 voix contre 225, avec 16 abstentions.
À noter ici la résonance particulièrement intéressante, au cours des débats, de voix condamnant la présence, encore au XXIe siècle, de résidus de la colonisation espagnole dans le nord du Royaume.
Autrement dit, même dans un contexte de fortes tensions, le Maroc demeure un partenaire avec lequel l’Europe doit composer. C’est dans cet environnement qu’il faut comprendre la politique marocaine du dialogue interreligieux. Car, qu’on le veuille ou non, la religion, en Espagne notamment, n’est jamais très éloignée de la politique. Les propos anachroniques et particulièrement belliqueux d’une éminence religieuse en Espagne sont là pour le rappeler.
Ne pas entrer dans la logique de l’affrontement
La première force du dialogue est peut-être précisément de ne pas reproduire la logique de ceux qui cherchent à enfermer le Maroc dans une confrontation permanente.
Il y a bien évidemment la logique courante selon laquelle une attaque appelle une attaque. Une polémique appelle une polémique. Une campagne médiatique appelle une contre-campagne. Une crise diplomatique nourrit une nouvelle crise diplomatique. Le risque est alors de se retrouver prisonnier de l’agenda de l’adversaire. Ce n’est pas le choix du Royaume chérifien.
Le Maroc cherche, au contraire, à construire un autre récit: celui d’un pays qui refuse que les différences religieuses, culturelles ou politiques deviennent des instruments d’affrontement. Que l’histoire serve d’abord de leçon positive. Que la géographie soit une constante qui transcende les âges. Cette posture est d’autant plus significative qu’elle intervient dans une période où le discours identitaire progresse de manière inquiétante dans plusieurs sociétés occidentales.
La crise de Sebta a montré à quel point une question migratoire pouvait rapidement devenir un sujet de polarisation politique. Reuters relevait ainsi que l’épisode de juillet avait nourri la progression des discours de l’extrême droite européenne sur l’immigration.
Dans ce contexte, répondre par davantage de crispation identitaire reviendrait probablement à entrer dans le jeu de ceux qui souhaitent précisément transformer les différences en fractures. Le Maroc fait le pari inverse.
Le dialogue comme contre-discours
Il faut alors comprendre le dialogue interreligieux non comme une simple cérémonie diplomatique, mais comme un contre-discours.
Contre l’idée que musulmans, chrétiens et juifs seraient condamnés à se méfier les uns des autres. Contre celle selon laquelle la religion serait nécessairement un facteur de conflit. Contre celle selon laquelle la différence culturelle serait une menace. Contre, enfin, celle selon laquelle le monde musulman devrait choisir entre repli identitaire et confrontation avec l’Occident.
L’expérience marocaine est intéressante parce qu’elle repose sur une idée différente: on peut être profondément attaché à son identité tout en étant ouvert à celle de l’autre et en l’acceptant. Le dialogue n’implique donc ni renoncement ni dilution. Il suppose, au contraire, une confiance suffisante dans sa propre identité pour accepter la rencontre avec l’autre. Nous sommes là au-delà de la tolérance. Nous sommes dans le champ de l’humanisme.
Une politique construite dans la durée
Cette approche n’est pas née avec les crises actuelles. Le Maroc a progressivement institutionnalisé, depuis longtemps, une politique de formation religieuse et de dialogue. Il a appris de l’histoire et s’est placé en fin observateur de ce qui se passe dans le monde. L’Institut Mohammed VI de formation des imams, prédicateurs et prédicatrices, inauguré en 2015, constitue l’un des piliers de cette politique. L’institution poursuit encore aujourd’hui ses programmes; pour 2026, elle a ouvert une nouvelle promotion de 150 imams et 100 mourchidates. L’étude des différents courants religieux et des aspects qui les rassemblent en constitue le socle.
Cette démarche suscite d’ailleurs de l’intérêt au-delà du Maroc. Le Royaume ne prétend pas détenir une recette universelle. Mais il propose une expérience: former les responsables religieux pour qu’ils soient des acteurs de stabilité plutôt que des vecteurs de radicalisation; faire de la connaissance religieuse un instrument de compréhension; et construire des ponts entre les communautés avant que les crises ne rendent le dialogue impossible.
Du dialogue religieux à la diplomatie
Cette politique rejoint une conception plus large de la diplomatie marocaine. Le Maroc a fait du dialogue interreligieux un élément de son rayonnement international. La visite du pape Jean-Paul II, les 19 et 20 août 1985, puis celle du pape François, les 30 et 31 mars 2019, en ont constitué des moments particulièrement symboliques. Le roi Mohammed VI et le pape François avaient alors lancé un appel commun concernant Al Qods, présenté comme un lieu de rencontre et de coexistence pour les trois religions monothéistes.
Le message était particulièrement fort: les lieux de confrontation peuvent aussi devenir des lieux de dialogue. Cette approche prend une dimension supplémentaire lorsque l’on observe les relations du Maroc avec l’Afrique. La Fondation Mohammed VI des Oulémas africains constitue un autre instrument de cette diplomatie religieuse. Elle repose sur l’idée que les échanges entre responsables religieux africains peuvent contribuer à la stabilité des sociétés et à la lutte contre les interprétations extrémistes de la religion.
Comment ne pas rappeler la politique marocaine à l’égard du judaïsme? Elle repose sur une conception qui en fait une composante constitutive et historique de l’identité marocaine, et non une présence étrangère. La Constitution de 2011 reconnaît explicitement l’apport hébraïque parmi les affluents de l’identité nationale et garantit le libre exercice des cultes.
C’est ici que «l’expérience marocaine s’exporte». Pas comme une idéologie. Pas comme un modèle imposé. Mais comme une méthode.
L’Afrique comme espace privilégié
La dimension africaine est essentielle, car c’est là que se joue tout un pan de l’avenir des rapports entre les humains et donc de l’humanité. Dans de nombreux pays du continent, les tensions religieuses se superposent aux fractures sociales, politiques et territoriales. Les groupes extrémistes prospèrent souvent là où l’État est faible, où l’éducation est insuffisante et où les communautés cessent de se parler.
Dans cet environnement, la formation des imams, l’échange entre oulémas et la promotion d’un discours religieux compatible avec la coexistence peuvent constituer des instruments de prévention. La diplomatie marocaine ne se limite donc plus à exporter des investissements, des infrastructures ou des entreprises. Elle exporte aussi un savoir-faire institutionnel dans le domaine religieux.
Et cet axe est appelé à prendre davantage d’importance à mesure que les questions de sécurité, de migration et de radicalisation deviennent interdépendantes.
Pourquoi le dialogue est particulièrement important maintenant
C’est précisément parce que le Maroc est aujourd’hui régulièrement placé au centre de controverses qu’il doit éviter de se laisser enfermer dans une logique exclusivement défensive.
Le dossier du Sahara provoque depuis des décennies une confrontation diplomatique avec l’Algérie. Les Marocains sont, depuis l’indépendance du voisin, étonnés et profondément déçus du revirement qu’ont connu les relations avec ce pays une fois celui-ci devenu indépendant, alors qu’ils ont consenti de nombreux sacrifices pour l’aider à y parvenir. Les relations entre les deux pays restent rompues depuis 2021.
Avec l’Espagne, malgré le rapprochement stratégique engagé ces dernières années, la question de Sebta et Melilia demeure une source structurelle de tension. Là encore, comment comprendre et accepter la présence de ces reliques de la colonisation?
La crise migratoire de juillet 2026 a encore montré la rapidité avec laquelle un événement aux frontières peut se transformer en crise politique européenne. Le Parlement européen lui-même a inscrit l’épisode dans le vocabulaire de la «guerre hybride», tandis que ses travaux soulignent simultanément la nécessité de maintenir la coopération avec Rabat. Et, parallèlement, la question marocaine continue d’être prise dans des affrontements politiques internes à plusieurs pays européens.
Dans ce climat, le Maroc dispose d’un choix stratégique. Répondre à chaque attaque par une attaque. Ou construire progressivement une image et une politique qui rendent plus difficile sa réduction à l’image que certains veulent lui imposer. Le dialogue appartient à cette seconde stratégie.
Le paradoxe marocain: répondre à la confrontation par la rencontre
C’est peut-être le paradoxe le plus intéressant. Plus le Maroc est confronté à des discours de confrontation, plus il met en avant le dialogue. Plus certains cherchent à enfermer les musulmans dans une identité menaçante, plus Rabat met en avant la coexistence. Plus les frontières deviennent des lieux de crispation, plus le Maroc cherche à construire des espaces de rencontre. Et plus la religion est instrumentalisée pour diviser, plus il cherche à rappeler qu’elle peut aussi servir à rapprocher.
Ce choix n’est pas nécessairement une faiblesse. Il peut être lu comme une forme de puissance douce, mais aussi comme une stratégie de long terme. Car une polémique se consume rapidement. Une réputation institutionnelle se construit sur des décennies.
La véritable bataille est aussi celle du récit
Dans les conflits contemporains, la bataille ne se déroule plus uniquement aux frontières. Elle se déroule dans les médias, sur les réseaux sociaux, dans les parlements et dans les opinions publiques.
La crise de Sebta l’a encore démontré. Le Parlement européen a adopté une position très ferme sur la protection des frontières, tandis que les débats européens ont également fait apparaître des interrogations sur la désinformation et sur les différents facteurs ayant contribué à la crise.
Dans cette guerre des récits, le Maroc doit évidemment défendre ses intérêts et répondre aux accusations lorsqu’elles sont infondées. Mais il peut également faire autre chose: produire son propre récit. Le dialogue interreligieux en fait partie. Il raconte un Maroc différent de celui que certaines campagnes cherchent à présenter. Un Maroc qui se définit non seulement par ses intérêts géopolitiques, mais aussi par une tradition de coexistence et par une volonté institutionnelle de prévenir l’extrémisme.
Transformer le dialogue en doctrine internationale
Le véritable enjeu est désormais de passer du symbole à la doctrine. Le Maroc pourrait faire du dialogue interreligieux un axe encore plus visible de sa diplomatie internationale en multipliant les partenariats universitaires, en renforçant davantage les échanges entre responsables religieux, en développant encore les programmes de formation, en associant davantage les jeunes et en créant des plateformes permanentes de dialogue entre les différentes traditions religieuses.
L’objectif ne serait pas de convaincre tout le monde que le modèle marocain est parfait. Il serait beaucoup plus simple: montrer qu’il existe une autre manière de gérer la différence. Une manière qui ne commence pas par la peur.
Face à l’intolérance, ne pas devenir intolérant
C’est finalement là que se trouve toute la portée politique de l’expérience marocaine. Le véritable succès du dialogue ne consiste pas à faire disparaître les désaccords. Il consiste à empêcher les désaccords de devenir des haines.
Le Maroc n’a pas vocation à répondre à toutes les attaques par le silence. Il doit défendre ses intérêts, corriger les contre-vérités et expliquer ses positions. Mais il peut simultanément refuser de transformer chaque conflit en affrontement civilisationnel.
Face à ceux qui veulent faire de la différence une arme, il peut faire de la rencontre une réponse. Face à ceux qui utilisent la religion pour séparer, il peut utiliser le dialogue pour rapprocher. Face à ceux qui veulent enfermer le Maroc dans une image, il peut opposer une expérience. Et face à un monde où l’intolérance gagne parfois du terrain, le Maroc peut défendre une idée finalement très simple: la paix ne se construit pas seulement en empêchant les guerres. Elle se construit aussi en empêchant les sociétés de cesser de se parler.
C’est pourquoi le dialogue interreligieux ne doit plus être considéré comme un supplément diplomatique ou une belle pratique protocolaire. Il peut devenir un instrument de lutte contre l’intolérance, de prévention de la radicalisation, de diplomatie et, surtout, de paix.
L’expérience marocaine est déjà engagée sur cette voie. La prochaine étape consiste à la faire davantage connaître. Non pas pour donner des leçons au monde. Mais pour démontrer, par l’expérience, qu’à l’époque des murs, des frontières et des discours de haine, il existe encore une forme de puissance qui consiste à savoir parler à l’autre.
C’est ce que le secrétaire général de l’ONU, l’expérimenté António Guterres, vient de relever. Rappelons qu’il est ibérique. Il a parfaitement souligné que, face aux attaques, le Maroc a fait le choix du dialogue comme instrument de paix.




