Quand les partis promettent tout… sauf de parler de la société que nous voulons

Lors de la rencontre organisée par le PAM dans le cadre de sa campagne électorale, mercredi 9 septembre 2026 à Marrakech.

Lors de la rencontre organisée par le PAM dans le cadre de sa campagne électorale, mercredi 9 septembre 2026 à Marrakech.

TribuneVoilà peut-être le grand absent de cette campagne: la valeur travail. On parle d’emploi, mais beaucoup moins du travail. On parle de chômage, mais rarement de la transformation profonde du marché du travail. On parle de droits, mais moins souvent de responsabilité.

Le 10/09/2026 à 08h37

À deux semaines du scrutin du 23 septembre, les partis sont déjà sur le terrain. Ils ont décidé de ne plus attendre le coup de sifflet officiel pour se mettre en ordre de bataille. Cette précocité n’est probablement pas fortuite. Sa Majesté le Roi avait annoncé, depuis des mois, les grandes échéances électorales, et le ministère de l’Intérieur, chargé de leur organisation, s’est rapidement mis au travail.

Le décor est donc planté. Les meetings se multiplient, les promesses s’empilent, les programmes se ressemblent pour la plupart et les mots d’ordre sont, comme toujours, parfaitement prévisibles: enseignement, santé, emploi.

Difficile de contester ces priorités. Elles constituent même les grandes attentes des citoyens. Mais il faudrait tout de même regarder la réalité en face: le Maroc n’est plus exactement celui d’il y a vingt ans, ni même celui d’il y a dix ans.

Dans l’éducation comme dans la santé, des investissements considérables ont été réalisés. Des établissements scolaires et hospitaliers sont construits, des infrastructures sont modernisées et la généralisation de la protection sociale constitue l’une des transformations majeures.

Cela ne signifie évidemment pas que tout fonctionne parfaitement. Loin de là. Il reste des déficits de qualité, de gouvernance, d’efficacité et surtout d’égalité territoriale. Mais une campagne électorale sérieuse devrait commencer par reconnaître ce qui a été accompli avant de promettre, une nouvelle fois, de tout reconstruire.

Le problème est ailleurs. Il réside dans l’absence presque totale d’un débat sur la société que nous voulons construire.

Toujours promettre, jamais interroger

À écouter certains discours, l’État serait devenu une sorte de distributeur automatique: davantage de salaires, davantage d’aides, davantage de subventions, davantage de redistribution. Et certains partis ajoutent désormais à la trilogie enseignement-santé-emploi un nouveau mot magique: la répartition de la richesse. La formule est séduisante. Elle est aussi dangereusement vague.

Répartir quoi? Et surtout, entre qui et selon quels critères?

Avant de répartir la richesse, il faut d’abord la créer. C’est là que le débat politique marocain devient étrangement silencieux.

Une économie ne devient pas prospère parce qu’elle distribue davantage. Elle devient prospère lorsqu’elle produit davantage, innove davantage, investit davantage et crée davantage d’emplois productifs.

La question fondamentale devrait donc être: comment créer suffisamment de richesse pour que chacun puisse en bénéficier? Et non: comment distribuer une richesse dont la croissance demeure insuffisante?

Le Maroc est déjà une économie fortement fiscalisée sur certains segments. C’est de la redistribution. Les entreprises et les salariés contribuent au financement des services publics, tandis que la consommation supporte également une fiscalité importante. La question n’est donc pas simplement de savoir comment prélever davantage, mais comment transformer chaque dirham prélevé en davantage d’éducation, de santé, d’infrastructures, de productivité et d’opportunités.

L’État-providence ne peut pas devenir une culture

Il faut aussi avoir le courage de poser une question politiquement incorrecte: jusqu’où doit aller l’assistance publique?

Protéger celui qui ne peut pas travailler est une obligation morale et sociale. Mais installer durablement dans l’assistance celui qui peut travailler, entreprendre, apprendre, créer ou innover est une toute autre affaire.

Une société qui transforme l’aide en droit permanent risque progressivement de décourager l’effort et de créer une dépendance à l’État. Une sorte de gouffre sans fond.

Il ne s’agit évidemment pas de stigmatiser les bénéficiaires des politiques sociales. Il s’agit au contraire de leur donner quelque chose de beaucoup plus puissant qu’une allocation: la possibilité de devenir autonomes.

«Avant de répartir la richesse, il faut d’abord la créer. C’est là que le débat politique marocain devient étrangement silencieux»

La meilleure politique sociale n’est pas toujours celle qui verse davantage, mais celle qui permet à celui qui reçoit aujourd’hui de ne plus avoir besoin de recevoir demain.

Le véritable indicateur d’une politique sociale devrait donc être moins le nombre de bénéficiaires que le nombre de personnes qui ont réussi à sortir durablement de la dépendance.

Le travail doit redevenir une valeur politique

Voilà peut-être le grand absent de cette campagne: la valeur travail. On parle d’emploi, mais beaucoup moins du travail. On parle de chômage, mais rarement de la transformation profonde du marché du travail. On parle de droits, mais moins souvent de responsabilité. Or le Maroc entre dans une période où il devra créer des centaines de milliers d’opportunités pour une jeunesse de plus en plus diplômée, connectée et exigeante.

Il ne suffira pas de recruter dans l’administration. Il ne suffira pas de multiplier les programmes publics. Il ne suffira pas de distribuer des aides. Il faudra produire.

Produire des biens. Produire des services. Exporter. Innover. Entreprendre. Industrialiser. Numériser. Transformer l’agriculture. Moderniser le tourisme. Développer l’économie de la connaissance.

Et surtout: accepter que la création de richesse soit une vertu collective.

L’exemple américain

On cite souvent les USA comme l’exemple d’une économie où le chômage est faible et où l’entrepreneuriat est particulièrement dynamique. C’est justement grâce à la place accordée à l’initiative individuelle.

L’Américain est culturellement davantage incité à considérer qu’il doit d’abord compter sur lui-même, prendre des risques, changer d’emploi, créer son entreprise ou améliorer sa qualification.

Cette culture est un actif économique considérable. Elle produit une conséquence simple: lorsqu’un environnement fiscal, réglementaire et financier rend l’investissement et l’entreprise suffisamment attractifs, l’argent ne reste pas nécessairement dormant. Il cherche des projets. Il finance des entreprises. Les entreprises créent des emplois. Les emplois génèrent des revenus. Les revenus alimentent la consommation. Et la consommation stimule à son tour la production. La richesse circule parce qu’elle est continuellement recréée.

Voilà le débat que nous aimerions entendre au Maroc.

Et si la campagne parlait enfin de responsabilité et de responsabilisation du citoyen?

Les élections ne devraient pas seulement être un concours de promesses mais plutôt l’occasion de demander aux citoyens eux-mêmes ce qu’ils sont prêts à faire pour leur pays.

Que sommes-nous prêts à apprendre? Que sommes-nous prêts à produire?

Sommes-nous prêts à travailler dans les métiers dont l’économie a besoin? Sommes-nous prêts à entreprendre? À prendre des risques? A accepter la mobilité géographique? À nous former continuellement? À faire davantage confiance à l’entreprise privée? À considérer que réussir n’est pas honteux et que gagner de l’argent par son travail n’est pas suspect?

Car une nation ne peut pas durablement construire son avenir avec des mains tendues, en permanence, vers l’État.

Par Aziz Daouda
Le 10/09/2026 à 08h37