Il fallait oser, et Javier Tebas l’a fait.
Le président de la Liga espagnole, qui devrait normalement s’occuper de football, de droits télévisés, de compétitions et de la santé économique des clubs espagnols, s’est découvert une nouvelle vocation: directeur de la communication politique de Sebta et porte-voix des spécialistes du «Morocco bashing».
Son idée? Faire porter aux joueurs de la Liga un tee-shirt proclamant «Todos somos caballas», en soutien, dit-il, à la population de Sebta après la crise migratoire de juillet. Il a ainsi présenté cette population comme une ethnie menacée de disparition qu’il serait urgent de défendre. Ridicule. Ceux qu’il faut défendre, ce sont certainement ces jeunes écervelés qui ont tenté l’aventure, dont une partie a perdu la vie et dont certaines jeunes filles subissent le harcèlement et le viol de la part même des forces de l’ordre censées les protéger.

Allons droit au but. En fait, ce que veut défendre le vaillant président, c’est bien la présence coloniale de son pays dans le nord du Maroc. Les 70.000 personnes ayant franchi la frontière n’ont pas traversé la Méditerranée vers l’Espagne. Elles ont simplement rejoint une ville marocaine millénaire occupée par l’Espagne, qui ne fait pas partie de l’espace Schengen. 90% d’entre elles sont d’ailleurs immédiatement revenues sur leurs pas après avoir constaté que Sebta n’était pas un paradis, mais bien une ville sinistrée.
Sur le papier, difficile de s’opposer à la solidarité avec des habitants confrontés à une situation difficile. Encore faut-il prouver cette difficulté. Mais derrière le slogan, le choix des mots et le contexte, la démarche n’est évidemment pas aussi neutre qu’on voudrait nous le faire croire. La campagne est née d’une initiative d’entrepreneurs valenciens, reprise par plusieurs clubs sur recommandation explicite du président Tebas. Le tee-shirt comportait également, paraît-il, la formule «Nuestra ciudad, nuestra patria».
Et c’est précisément là que commence le problème.
Sebta n’est pas simplement Malaga, Séville ou Murcie. Ce n’est pas une ville comme une autre. C’est une enclave dont le statut et l’histoire sont intimement liés au contentieux territorial entre l’Espagne et le Maroc depuis fort longtemps. Transformer une compétition sportive en immense panneau d’affirmation identitaire espagnole sur Sebta ne relève donc plus seulement de la solidarité humanitaire.
Cela ressemble furieusement à autre chose.
Le football n’est pas une chambre d’enregistrement patriotique
Le plus étonnant n’est pourtant pas l’initiative.
Le plus étonnant est la réaction de Tebas lorsque trois joueurs du Real Madrid, Kylian Mbappé, Vinícius Júnior et Ibrahima Konaté, ont décidé de ne pas afficher pleinement le message. Ils n’ont pas refusé de jouer. Ils n’ont pas insulté Sebta. Ils n’ont pas eu de comportement antisportif. Ils n’ont pas tenu de discours hostile. Ils ont simplement porté le tee-shirt à moitié, puis l’ont rapidement retiré. Le Real Madrid avait d’ailleurs laissé aux joueurs une liberté individuelle concernant cette initiative.
Et Tebas n’a pas apprécié.
Il a déclaré que le fait de ne pas porter pleinement ce tee-shirt lui paraissait «très mal», expliquant qu’il s’agissait d’un «acte institutionnel, un acte de club», et non d’un acte personnel dans lequel les joueurs auraient à exprimer leur propre opinion.
Voilà une conception particulièrement surprenante de la liberté individuelle.
Un joueur peut donc avoir un contrat pour jouer avec ses pieds, une tête pour marquer des buts, mais pas pour réfléchir. Il ne devrait pas avoir d’opinion lorsqu’un responsable décide qu’il doit afficher un message n’ayant rien à voir avec le football?
Même l’Association des footballeurs espagnols a parlé de liberté d’expression dans cette affaire. On aurait presque envie de demander à M. Tebas où s’arrête exactement le contrat de travail et où commence la conscience du salarié.
Quand le tee-shirt devient une ligne politique
Le problème est encore plus évident lorsqu’on observe le slogan lui-même. «Todos somos caballas», «Nous sommes tous des habitants de Sebta». Mais pourquoi ne pas choisir un slogan exprimant également la solidarité avec les victimes de la crise migratoire? Il y a eu des morts et, aujourd’hui, des enfants se trouvent dans une situation désastreuse, empêchés de rentrer chez eux. Lorsqu’on ajoute à l’opération une affirmation territoriale et patriotique, sans mentionner l’autre face de la situation telle qu’elle se présente sur le terrain, le football devient un instrument d’identification politique.
Et c’est précisément ce que plusieurs joueurs et clubs semblent avoir refusé.
Le FC Barcelone, notamment, n’a pas participé à l’opération lors de son match contre Levante, ni face à Santander, qui n’a pas non plus porté le fameux tee-shirt. Les joueurs sont entrés sur le terrain et ont disputé leur match sans lui.
Le Real Madrid, lui, avait accepté l’opération, mais avait laissé ses joueurs libres de leur degré de participation.
Et trois joueurs ont fait leur choix: ne le porter qu’à moitié, signifiant ainsi qu’ils étaient pour toute la vérité, et non pour une moitié de vérité.
C’est cela, aussi, la liberté.
Le Barça vient de lui administrer une leçon élémentaire
Voilà pourquoi la position de Tebas devient particulièrement embarrassante.
Si son raisonnement consiste à affirmer que les joueurs doivent obligatoirement suivre les décisions institutionnelles dès lors qu’une opération est validée par leur club, que va-t-il faire maintenant du FC Barcelone?
Le Barça n’a pas suivi. Alors quoi? Une déclaration de condamnation? Une remontrance publique? Une convocation? Une nouvelle leçon sur les devoirs patriotiques des footballeurs?
Qu’il ose.
Qu’il explique pourquoi trois joueurs du Real Madrid doivent être publiquement réprimandés parce qu’ils n’ont pas suffisamment affiché un message, alors que l’un des clubs les plus puissants d’Espagne peut décider de ne pas participer à la mascarade.
Ce serait intéressant.
Car si le tee-shirt est véritablement un acte de solidarité apolitique, le refus du Barça ne devrait poser aucun problème. Et si ce refus pose problème, il faudra alors expliquer pourquoi. Le Barça serait-il moins humaniste?
Le football espagnol n’est pas la propriété de Tebas
Il y a surtout, dans cette affaire, une confusion dangereuse des genres. La Liga organise une compétition sportive et n’a aucunement vocation à organiser des manifestations du dimanche.
Les clubs font du football. Les joueurs sont des professionnels, mais également des individus libres.
Sebta est un sujet éminemment sensible, qui dépasse largement les limites d’un terrain de football.
On peut soutenir les habitants de Sebta, mais également les jeunes qui ont perdu la vie et ceux qui vivent dans une insalubrité et une insécurité dignes du Moyen Âge ibérique. On pouvait donc compatir aussi avec les victimes de la crise migratoire et condamner les violences inhumaines qu’elles subissent, alors que le Maroc a demandé qu’elles soient renvoyées auprès de leurs familles. De quel droit séquestre-t-on des enfants dont la place est auprès de leurs parents?
On peut défendre la coopération entre Espagnols et Marocains ou la dénoncer, comme semblent le faire certains écervelés. Mais on peut aussi considérer qu’une campagne collective imposée au football professionnel n’est pas la bonne manière de traiter un sujet aussi complexe. C’est précisément ce que semblent avoir compris certains joueurs.
Mbappé l’a d’ailleurs expliqué: il a affirmé vouloir exprimer sa solidarité avec Sebta, tout en ayant également une pensée pour les migrants morts dans cette crise.
Autrement dit, il ne refusait pas la compassion. Il refusait de hiérarchiser les souffrances. Par son geste, il a refusé la manipulation et l’instrumentalisation émotionnelle. Car c’était cela, le but ultime du sieur Tebas et de sa clique.
Une nuance que la polémique espagnole semble avoir quelque peu oubliée, précisément parce qu’elle a succombé à la manipulation. Le problème est aussi qu’elle a entraîné dans son élan une partie des médias européens.
Et maintenant, monsieur Tebas?
Cette affaire révèle finalement quelque chose de plus profond. À force de vouloir transformer chaque épisode de la crise de Sebta en démonstration nationale, certains responsables espagnols finissent par faire entrer la politique jusque dans les vestiaires, sous la douche des sportifs.
Et lorsqu’un joueur ose ne pas suivre le mouvement, on lui reproche de ne pas comprendre qu’il doit se taire et obéir. Heureusement que Tebas n’ira pas jusqu’à couper l’eau chaude alors que les joueurs sont justement sous la douche, les condamnant ainsi pour désobéissance.
C’est là que l’affaire devient franchement grotesque. Car le football est justement l’un des rares espaces où se rencontrent des nationalités, des histoires, des cultures et des sensibilités différentes: Mbappé est français, Vinícius est brésilien, Konaté est français d’origine malienne, Abde est marocain. Et ils jouent tous dans le même championnat. Les Espagnols en profitent bien.
Voilà la réalité du football moderne.
Vouloir transformer ces hommes en figurants d’une mise en scène patriotique est déjà discutable. Leur reprocher ensuite d’avoir une conscience individuelle l’est davantage encore. Le comble serait maintenant de s’en prendre au FC Barcelone pour avoir fait exactement ce que Tebas semble refuser aux joueurs du Real: exercer sa liberté de ne pas participer.
L’avalanche de haine
L’idée du sieur Tebas n’a eu qu’un seul effet, et il est regrettable: celui d’avoir provoqué une avalanche de haine, même en France, qui n’est ni concernée ni directement touchée. Certains médias classés à droite, notamment, s’en sont emparés simplement parce que des joueurs n’ont pas voulu cautionner une action douteuse et qu’ils sont de nationalité française. Comme si, lorsqu’on est joueur français, on n’avait pas le droit d’exprimer la moindre sympathie ou le moindre humanisme à l’égard de non-Européens.
L’entreprise a, en fait, cherché à se servir de leur notoriété pour une cause qui n’a rien d’humanitaire, mais vise plutôt à semer la haine et à défendre un réflexe colonialiste encore profondément ancré dans l’Espagne du XXIe siècle… une Espagne qui se targue d’être démocratique.
N’est-ce pas un comportement indigne que d’exploiter des joueurs à cette fin, sous prétexte qu’ils sont salariés de clubs espagnols?
L’Europe, hélas, se dévoile ainsi, encore une fois, avec ses deux poids, deux mesures. Un continent peuplé de beaucoup de gens étranges.
Finalement, les joueurs de football, auxquels on prête souvent peu de crédit sur le plan intellectuel, se sont avérés bien plus intelligents et humains que nombre de leurs patrons, à commencer par le sieur Tebas. Une véritable leçon à retenir de cette situation ubuesque: les joueurs de football peuvent être bien plus intelligents que ceux qui les dirigent.
Alors, monsieur Tebas? Une déclaration contre le Barça?
Allez-y. Osez.
On verra alors si le tee-shirt était vraiment une simple opération de solidarité…
…ou si certains ont voulu faire du football espagnol le dernier support publicitaire d’une bataille politique autour de Sebta. Décidément, à force de trop regarder vers le sud pour défendre Sebta, certains responsables espagnols semblent avoir fini par perdre eux-mêmes le nord.
La Liga n’a pas vocation à devenir le dernier maillot du colonialisme espagnol.





