Les paradoxes d’une élection difficile à lire
Au lendemain des élections législatives du 23 septembre, le citoyen marocain que je suis peut légitimement avoir le sentiment d’assister à un étrange paradoxe.
Le scrutin a produit une recomposition spectaculaire de la Chambre des représentants. Le PAM arrive en tête avec 97 sièges, devant le RNI, qui en obtient 66, et l’Istiqlal, qui en remporte 65. Mais le résultat le plus surprenant est ailleurs. Après avoir été réduit à 13 députés en 2021, le PJD revient à 54 sièges. Dans le même temps, le RNI, grand vainqueur du scrutin de 2021 avec 102 sièges, en perd 36. L’Istiqlal recule de 16 sièges, tandis que le PPS passe de 22 à 19 députés.
Surtout, la participation n’a atteint que 38,08%. Rapportée à l’ensemble de la population en âge de voter, elle ne représenterait plus qu’environ 22%.
Comment lire un tel résultat?
La tentation est grande de parler de «vote sanction». Mais contre qui, exactement? Et pour sanctionner quoi?
Les 78% qui n’ont pas voté
Derrière le taux officiel de participation se cache une réalité plus vertigineuse. Si l’on rapporte le nombre de votants non pas aux seuls inscrits, mais à l’ensemble des Marocains en âge de voter, près de 78% d’entre eux n’ont pas exprimé de choix le 23 septembre.
Ce chiffre recouvre deux phénomènes distincts, mais qui peuvent être complémentaires. Les citoyens non-inscrits sur les listes électorales, qui ne peuvent pas voter, et les inscrits qui, bien qu’en possession de ce droit, ont choisi de ne pas se déplacer.
Qui sont-ils? Que disent-ils? Que veulent-ils?
Qui s’abstient?
Les enquêtes et les analyses disponibles font apparaître plusieurs profils récurrents.
Les jeunes, d’abord. Les 18-24 ans ne représenteraient que 3 à 4% des inscrits, alors qu’ils constituent une part importante de la population en âge de voter. Les mesures prises à leur intention après la crise de la Gen Z n’ont manifestement pas suffi à inverser la tendance. Leur éloignement de la politique institutionnelle demeure important.
Viennent ensuite les urbains, les diplômés et les classes moyennes. Les catégories où la conscience politique peut être forte, mais où la confiance envers les partis reste faible et peut être le système s’avère problématique.
Une partie des populations rurales et périurbaines semble également considérer que les élections ne modifient pas suffisamment les conditions concrètes de vie. La confusion entre la mission de l’élu local et le député ne s’est pas dissipée. Les gens disent que l’élu ne change rien à leur quotidien et ne font pas le distinguo. S’ils votent, c’est parce que on leur a promis une route, un pont ou une école.

Pourquoi ne votent-ils pas?
Plusieurs motifs reviennent dans les témoignages.
La défiance envers les partis et le processus électoral. Deux Marocains sur trois jugeraient le vote important, mais seuls 13,6% feraient confiance aux résultats des dernières élections. Beaucoup considèrent que les formations politiques sont interchangeables, dominées par les mêmes et par l’argent, et qu’elles ne représentent pas réellement leurs aspirations.
Le sentiment d’inefficacité du vote. Pour une part croissante des citoyens, les élections ne changent ni leurs conditions de vie ni les mécanismes réels de décision. Le lien entre le bulletin déposé dans l’urne et l’amélioration du quotidien apparaît de plus en plus ténu. Emploi, pouvoir d’achat, santé, éducation ou logement sont systématiquement invoqués pour expliquer ce désenchantement. La question de l’emploi mérite toutefois d’être nuancée: certains secteurs, notamment l’agriculture et le bâtiment, peinent à recruter et comptent de nombreux postes non pourvus.
La défiance envers les promesses électorales. La multiplication de programmes chiffrés mais jugés peu crédibles nourrit le cynisme. Beaucoup ne croient plus que les engagements seront tenus et finissent par considérer le vote comme un rituel sans véritable impact.
Le désintérêt pour la politique institutionnelle. L’intérêt pour les questions d’intérêt général n’a pas disparu. Il s’exprime cependant davantage à travers des causes, des associations ou des mobilisations ponctuelles que dans le cadre partisan et électoral. Le corporatisme a pris la place du syndicalisme qui ne représente plus les revendications.
L’abstention massive ne relève donc pas nécessairement du simple «je-m’en-foutisme». Elle peut aussi constituer un message politique.
Les non-votants expriment d’abord un sentiment de non-représentation. Beaucoup disent ne se reconnaître dans aucune formation: ni dans les partis traditionnels, ni dans les nouveaux venus, ni dans des programmes perçus comme technocratiques ou déconnectés.
Ils réclament ensuite une politique plus concrète, davantage liée à leur quotidien. Ils veulent des emplois décents, des services publics fonctionnels, une justice sociale plus tangible, davantage de transparence, une lutte crédible contre la corruption et une meilleure reconnaissance de leur dignité.
Enfin, ils semblent aspirer à une participation qui ne se limite pas au jour du scrutin. Pour beaucoup, la démocratie ne peut se résumer à «voter puis attendre cinq ans». Elle devrait intégrer davantage de mécanismes de consultation, d’évaluation et de participation tout au long du mandat.
Les 78% qui n’ont pas voté ne disent peut-être pas que la politique ne les concerne pas. Ils disent plutôt ou peut être que «La politique telle qu’elle est organisée ne me représente pas suffisamment pour que j’y consacre mon temps et ma confiance.»
Le mystère du RNI
C’est probablement la principale énigme du scrutin.
Le RNI dirige le gouvernement depuis 2021. Il aurait donc dû être le principal bénéficiaire d’un bilan que l’on peut juger favorable ou, au contraire, le principal perdant d’un bilan considéré comme insuffisant. Or ce bilan est plus contradictoire que ne le laisse penser le résultat électoral.
L’économie marocaine a subi une succession de chocs majeurs: pandémie de Covid-19, sécheresse, inflation importée, guerre en Ukraine, séisme d’Al Haouz, inondations et tensions géopolitiques. Et pourtant, la croissance a résisté. Selon la Banque mondiale, le PIB réel aurait progressé de 4,9% en 2025, sa meilleure performance depuis près d’une décennie, notamment grâce au redressement agricole et à l’investissement public. La même institution prévoit une croissance de 4,2% en 2026.
Le gouvernement peut également mettre à son actif la construction progressive de l’État social, avec la généralisation de la couverture sociale et la mise en œuvre des aides sociales directes.
Alors pourquoi le RNI a-t-il perdu 36 sièges?
La réponse réside peut-être précisément dans cette contradiction. Un bilan macroéconomique positif ne produit pas automatiquement un vote positif.
Un citoyen ne vote pas pour un taux de croissance. Il vote avec son salaire, son loyer, son pouvoir d’achat, l’emploi de ses enfants, l’accès aux soins, la qualité de l’école et le sentiment d’être reconnu par les institutions. La croissance peut être réelle sans être suffisamment perceptible dans la vie quotidienne.
De même, l’investissement public peut être massif sans empêcher un jeune diplômé de rester au chômage. La généralisation de la couverture sociale peut constituer une réforme historique sans faire disparaître immédiatement les frustrations accumulées dans les services publics.
Le gouvernement a peut-être amélioré certains fondamentaux du pays sans parvenir à transformer ces progrès en perception politique positive.
Les aides sociales ne garantissent pas un vote
La mise en place des aides sociales directes, à travers l’Agence nationale du soutien social, constitue l’une des grandes réformes sociales de ces dernières années. Pourtant, cette réforme a rapidement été prise dans la controverse politique. Certains ont accusé Aziz Akhannouch d’avoir placé à la tête de l’Agence «l’une des siennes», laissant entendre que celle-ci pourrait devenir un instrument d’influence électorale au profit du RNI.
L’argument était simple: si des millions de Marocains bénéficient d’aides mises en place par un gouvernement dirigé par le RNI, ils finiraient naturellement par voter pour ce parti.
Les urnes viennent de démontrer le contraire.
Les bénéficiaires d’une politique publique ne sont pas des électeurs captifs. Recevoir une aide de l’État ne signifie pas accorder automatiquement son vote au parti au pouvoir. Le citoyen distingue, arbitre, sanctionne et peut même oublier rapidement les politiques publiques dont il a bénéficié.
C’est l’une des leçons de cette séquence. La politique politicienne peut transformer une réforme sociale en polémique, mais elle ne transforme pas nécessairement les citoyens en électeurs reconnaissants. Une politique publique à vocation sociale ne constitue jamais une garantie électorale.
Le RNI a également péché par son manque d’écoute de la rue. Il ne s’est guère interrogé sur l’impopularité de certaines nominations dans l’entourage de son patron. Placer des proches à la tête de ministères aussi sensibles que la Santé et l’Éducation n’était, sans doute aucun, pas la meilleure des idées.
Le paradoxe du vote sanction
Un autre paradoxe demeure.
Si les électeurs considéraient que le gouvernement n’en faisait pas assez, pourquoi ne pas avoir simplement sanctionné le RNI en choisissant une autre formation à même de faire mieux?
C’est le fonctionnement normal d’une démocratie électorale. Le citoyen ne récompense pas nécessairement un bilan; il choisit celui qui lui paraît capable de répondre davantage à ses attentes. Mais cette logique devient difficile à interpréter lorsque la participation tombe à 38%. Ce chiffre ne signifie pas que les Marocains ne s’intéressent pas à la politique. Il indique plutôt qu’une grande partie des inscrits n’a pas considéré que l’offre proposée justifiait un déplacement aux urnes. C’est peut-être le signal le plus important du scrutin.
La question n’est donc pas seulement de savoir qui a gagné.
Le PAM: la promesse fiscale ne suffit pas
Le PAM constitue une autre énigme.
Son programme comportait notamment une proposition facilement identifiable pour les salariés: l’exonération d’impôt sur le revenu pour les salaires bruts inférieurs à 15.000 dirhams. Il était également chiffré à environ 350 milliards de dirhams sur cinq ans.
On aurait donc pu imaginer que les salariés concernés auraient eu un intérêt direct à soutenir cette proposition. Mais la politique ne fonctionne pas comme une feuille Excel.
Un électeur ne transforme pas mécaniquement une promesse fiscale en bulletin de vote. Il peut la juger difficile à financer, privilégier l’emploi à la fiscalité, douter de sa mise en œuvre ou être davantage influencé par l’identité politique du parti, son implantation locale, son candidat ou son image générale.
Il faut également rappeler que le taux de 37% correspond au taux marginal supérieur de l’impôt sur le revenu est problématique pour la classe moyenne. Le PAM a proposé de le ramener à 20%. Le salarié va ainsi se retrouver avec, dans les faits, une augmentation de 17% de son pouvoir d’achat. Cette mesure n’a pas grand bruit.
Au lieu d’être au centre des débats, car c’est là une révolution véritable en matière de pouvoir d’achat. Et bien non. L’annonce est quasiment passée inaperçue alors qu’elle répond à la revendication d’amélioration du pouvoir d’achat de la classe moyennes. C’est peut-être même cette classe qui a le moins voté.
Le résultat du PAM montre ainsi qu’un avantage fiscal individuel ne suffit pas à créer une mobilisation électorale collective.
Et la CGEM?
Le débat électoral a largement insisté sur l’entreprise, l’investissement, la fiscalité et la compétitivité. Fouzi Lekjaa a notamment porté au sein du PAM une orientation économique et financière qui a reçu un écho favorable dans sa réunion avec les gens de Mehdi Tazi.
Mais une organisation patronale, même influente, ne constitue pas un bloc électoral. Entrepreneurs, dirigeants et cadres votent individuellement. Ils peuvent partager des intérêts économiques sans faire les mêmes choix politiques. Il faut donc éviter de chercher derrière chaque proposition économique un hypothétique «vote corporatiste». La réalité électorale marocaine est vraisemblablement beaucoup plus éclatée. Dans les villes industrialisées, les taux ont été plutôt faible.
L’Istiqlal: l’usure du pouvoir
Le cas de l’Istiqlal est tout aussi révélateur. Le parti passe de 81 à 65 sièges, soit une perte de 16 députés. Pourtant, certains de ses ministres les plus visibles, notamment Nizar Baraka et Ryad Mezzour, ont bénéficié d’une image plutôt positive dans plusieurs dossiers.
Le paradoxe est similaire à celui du RNI. La performance individuelle de certains ministres ne garantit pas le succès électoral de leur parti. L’électeur ne fait pas toujours la somme des performances ministérielles. Il peut sanctionner une majorité dans son ensemble, distinguer le gouvernement national du candidat local ou considérer que l’offre politique doit être renouvelée.
L’Istiqlal semble donc avoir subi, lui aussi, une part de l’usure du pouvoir et sans doute la timidité de ses propos. Il a été le premier à lancer un caillou dans la marre quand il dénoncé le conflit d’intérêt au sein du gouvernement, quasiment un an avant le scrutin. Cela n’a pas suffi à le dégager de la boue. Aurait-il dû jeter l’éponge à ce moment-là…à la Chabat… qui sait.
Le PPS: une opposition audible, mais limitée
Le PPS offre un autre cas intéressant.
Historiquement identifié à une gauche organisée et à un discours social, il avait présenté un programme ambitieux et occupé une place active dans l’opposition. Pourtant, il passe de 22 à 19 sièges.
Être audible dans le débat public ne suffit pas nécessairement à être électoralement attractif. Une opposition peut être pertinente sur le plan intellectuel, médiatique et parlementaire sans disposer d’une base électorale suffisamment large. La classe et la pertinence de Nabil Benabdallah n’auront pas suffi. Les ténors du parti du Livre sont effacés et sans relief pour un bon nombre. Ils se parlent sans doute entre eux mais leurs idées et paroles ne semblent pas dépasser le pourtour du siège de Hay Riad. Ils ont réussi à échafauder le programme le plus complet mais ce n’est pas sur le plan des idées que se jouent les scrutins ici. L’élection de Derham à Laayoune pour le compte du PPS en est l’illustration.
C’est l’un des problèmes des démocraties contemporaines. La qualité du débat public n’est pas toujours corrélée au nombre de voix obtenues.
L’USFP: cinq années pour rien?
Le recul de l’USFP pose une question plus profonde qu’un simple bilan électoral. Le parti est t-il à bout de souffle?
Pendant cinq ans, l’Union Socialiste des Forces Populaires a donné l’impression de naviguer entre une opposition relativement prudente et un désir à peine dissimulé de rejoindre la majorité. Cette posture ambiguë a fini par brouiller son identité. Ni véritable force d’opposition ni réelle alternative gouvernementale, l’USFP a semblé chercher sa place sans parvenir à convaincre qu’elle avait encore un rôle historique à jouer.
Le problème est peut-être aussi générationnel. Le parti paraît usé, son discours parfois daté et ses références davantage liées à une autre époque qu’aux préoccupations des nouvelles générations. Le vieux logiciel socialiste, longtemps porteur d’espoir et de mobilisation, peine à se traduire en projet de société capable de parler aux jeunes, aux classes moyennes, aux entrepreneurs et aux nouvelles catégories sociales.
Ces cinq années auraient pu servir à reconstruire, renouveler les cadres, clarifier la ligne et proposer une vision. Elles semblent avoir été largement perdues. Le scrutin du 23 septembre en est peut-être la traduction électorale.
Erreur stratégique, crise de leadership ou difficulté plus fondamentale à faire croire encore à un projet de société socialiste, qui sait? La question est désormais posée à l’USFP. Veut-il simplement survivre à son histoire ou redevenir un parti capable d’écrire une nouvelle page?
Ouzzine, l’irréductible du Mouvement populaire
On ne le prenait pas toujours au sérieux. Trop souriant, trop décontracté, plus élégant que la moyenne, parfois trop malicieux pour les codes classiques de la politique. Et pourtant, Mohamed Ouzzine s’est imposé comme la figure la plus visible du Mouvement populaire, dans une version moderne et décomplexée de son fondateur, Mahjoubi Aherdane.
À chaque percée électorale, certains ressortent inévitablement l’histoire de la «raclette», comme pour rappeler qu’Ouzzine aurait dû rester cantonné aux anecdotes. Mais pendant que les uns exhument les vieux dossiers, lui avance. Cette fois encore, le Mouvement populaire se maintient et gagne même un siège. Ce n’est peut-être pas spectaculaire, mais c’est politiquement significatif.
«Cent sept femmes: un chiffre, certes, mais surtout le signe qu’une nouvelle génération de Marocaines prend pleinement sa place dans la vie politique nationale.»
— Aziz Daouda
Ouzzine a compris quelque chose que beaucoup de responsables politiques oublient. On peut faire de la politique autrement. Avec le sourire, de l’audace, une dose de culot et ce brin de malice qui fait parfois toute la différence. Il ne cherche pas forcément à ressembler aux politiques traditionnels. Il préfère jouer sa propre partition. Et, mine de rien, cette méthode fonctionne. Pendant que certains parlent beaucoup et reculent, Ouzzine sourit, encaisse les critiques et continue d’avancer.
La gauche au-delà de la gauche apprend enfin à faire front
Les formations de gauche les plus radicales ont fini par comprendre une vieille règle de la politique: l’union fait parfois la force. Chacune conserve ses idées, ses références et ses utopies, mais les circonstances peuvent imposer un objectif commun.
Cette fois, le front commun a plutôt bien fonctionné. Le résultat est loin d’être anecdotique. Cette union permet à une gauche longtemps fragmentée de retrouver une visibilité parlementaire et de peser davantage dans le débat public. Elle montre surtout qu’au-delà des divergences idéologiques, une stratégie collective est possible lorsque l’enjeu devient suffisamment important.
Reste maintenant à transformer cette percée électorale en véritable présence parlementaire. Avec un peu de chance, certains élus aujourd’hui isolés pourraient rejoindre le mouvement et permettre la constitution d’un petit groupe au Parlement.
Chacun ses idées, chacun ses utopies mais, pour une fois, ils ont compris qu’il fallait marcher dans la même direction. L’ont-ils intégré pour la durée ou pour la simple circonstance électorale? Who knows?
Le retour du PJD
Le retour du PJD constitue sans doute le deuxième grand enseignement du scrutin.
Passer de 13 à 54 sièges représente une remontée considérable. Il faut toutefois se garder d’une interprétation trop simple.
Le PJD ne retrouve pas son niveau de 2016, lorsqu’il avait obtenu 125 sièges. Il ne revient donc pas au pouvoir par les urnes. Il retrouve néanmoins une capacité parlementaire qui lui permet de redevenir un acteur significatif du paysage politique. Force est de constater que Benkirane a été le seul à avoir cru au retour du parti, lâché par tous ceux auxquels il avait donné du relief, de la visibilité et la fortune par des postes ministériels. Aujourd’hui, il vient de couper l’herbe sous les pieds de pas mal de gens. Il ira dans l’opposition…C’est ce qu’il vient de déclarer…On va voir. Mais cela a déjà dû refroidir ceux qui, se voyant entrer dans une coalition, espéraient se voir confier quelques maroquins.
Son retour peut être interprété comme le signe qu’une partie de l’électorat souhaitait réintroduire au Parlement une force d’opposition clairement identifiable. Benkirane a lui seul était l’opposition la plus forte, la plus percutante, la plus impactante durant les cinq années écoulées.
Le résultat spectaculaire du PJD révèle aussi ou peut être que l’électeur marocain n’a pas complètement déserté les partis traditionnels. Il peut encore déplacer son vote de l’un à l’autre.
Quatorze partis au Parlement: quelle gouvernance?
Au-delà des scores individuels, un autre enseignement s’impose. On parlait de balkanisation, bonjour la fragmentation politique.
Avec quatorze partis représentés au Parlement, le Maroc se retrouve face à une équation complexe. Aucune force ne dispose d’une majorité claire et toute coalition devra composer avec des programmes, des logiques et des clientèles très hétérogènes. Toute coalition ainsi débouchera sur un gouvernement pléthorique. Adieu les économies sur les dépenses de l’État. Toute coalition débouchera sur une cacophonie politique. Adieu les programmes, les promesses et le reste. Le futur gouvernement sera probablement un gouvernement de compromis, dans lequel chaque partenaire cherchera à préserver ses intérêts, ses ministères et ses réseaux. Le risque est alors de diluer la cohérence de l’action publique.
Pour les citoyens qui ont voté dans l’espoir d’une meilleure gouvernance, d’une croissance plus inclusive, de la consolidation des acquis et d’un avenir plus prospère, cette dispersion peut sembler contradictoire avec leurs attentes. Comment maintenir un cap clair, mener des réformes structurantes et porter une vision de long terme lorsque l’exécutif dépend d’un équilibre fragile et quatorze formations au parlement?
La fragmentation n’est toutefois pas uniquement un handicap. Elle reflète aussi un pluralisme réel, une compétition électorale ouverte et un renouvellement régulier des élites politiques. Une façon puritaine de voir les choses. Pourquoi pas?
Dans une région MENA où les systèmes politiques oscillent souvent entre autoritarisme figé et transitions chaotiques, le Maroc fait figure d’exception. Il demeure le seul est l’unique pays à avoir inscrit dans la durée un processus électoral régulier, un multipartisme effectif et une alternance partielle au pouvoir.
Le Maroc peut ainsi être considéré comme l’un des rares pays de la région à avoir combiné stabilité institutionnelle, monarchie constitutionnelle et renouvellement régulier des élites par les urnes. Cette singularité ne doit pas masquer les déficits de représentativité et de participation, mais elle invite aussi à regarder le verre à moitié plein.
Malgré ses limites, le modèle politique marocain a tenu, évolué et résisté aux chocs. Les Marocains de tous bords devraient en être fiers et travailler à consolider ces acquis énormes. Mais en sont-ils bien conscients. C’est aussi le rôle des partis de le marteler avec force et constamment.
Une démocratie qui vote contre plutôt que pour?
C’est peut-être ici que peut commencer la véritable réflexion. Le scrutin donne l’impression d’un vote très fragmenté. Le premier parti obtient 97 sièges sur 395, alors que la majorité absolue en exige 198. Même la formation arrivée en tête doit donc construire une coalition.
Ce n’est pas nécessairement une anomalie. C’est le fonctionnement normal d’un système pluraliste. Mais cela pose une question très intéressante. Que signifie une victoire électorale lorsque le premier parti ne représente qu’une partie limitée de l’électorat et qu’une grande majorité des citoyens ne participe pas?
Le problème n’est pas propre au Maroc. Dans de nombreuses démocraties, les électeurs ne votent plus nécessairement pour une vision globale de la société. Ils votent pour un candidat, contre un gouvernement, pour une mesure ou contre une autre, pour des raisons locales, identitaires, sociales ou émotionnelles.
La démocratie représentative devient alors une mécanique de correction permanente. Un gouvernement arrive, gouverne, s’use, puis les électeurs le remplacent. Le nouveau gouvernement finit à son tour par s’user, tandis que les grandes transformations du pays se poursuivent.
Faut-il pour autant remettre en cause la démocratie représentative? Il faut être prudent.
Le faible taux de participation et la fragmentation électorale ne démontrent pas que ce système serait mauvais pour le Maroc. Ils montrent plutôt qu’il rencontre des difficultés particulières dans le contexte marocain. La question n’est donc pas de savoir s’il faut abandonner la démocratie, mais comment construire une démocratie représentative davantage en phase avec les réalités sociales, culturelles et institutionnelles du pays.
Le Maroc n’est pas une démocratie née hier. C’est un État doté d’une histoire ancienne, d’une monarchie constitutionnelle, d’une tradition de consultation, d’institutions religieuses et sociales particulières, d’une administration centrale ancienne et d’une société où les solidarités familiales, locales et professionnelles jouent encore un rôle important.
Cela ne signifie pas qu’il faudrait remplacer les élections par un autre système. Cela signifie qu’il est possible de réfléchir à une démocratie marocaine adaptée à son histoire, plutôt que de considérer que toutes les démocraties doivent fonctionner selon un modèle institutionnel identique.
Feu Hassan II le disait déjà. En mai 1996, lors d’un déplacement à Paris, il plaida pour «une démocratie pluraliste au Maroc sans toutefois copier les modèles occidentaux», soulignant que le Maroc ne cherche pas à reproduire servilement un schéma étranger. Dans d’autres interventions, il insistait sur la nécessité d’une «démocratie adaptée aux spécificités marocaines», en lien avec la monarchie constitutionnelle, l’islam et les traditions politiques du royaume. C’est toujours d’actualité.
Vers une démocratie plus participative
La Constitution marocaine a déjà ouvert la voie à une démocratie qui ne se limite pas au bulletin de vote. Il existe les élections, mais aussi les consultations, les pétitions, les associations, les organisations professionnelles, les collectivités territoriales, les instances constitutionnelles et les mécanismes de participation citoyenne. L’enjeu consiste désormais à renforcer ces instruments. Cela est sans doute une façon intelligente de compensation.
Pourquoi un citoyen devrait-il ne disposer que de deux moments de pouvoir politique. Voter, puis attendre cinq ans? Pourquoi ne pourrait-il pas participer davantage à l’évaluation des politiques publiques? Pourquoi ne pas développer des mécanismes de consultation locale, associer davantage les citoyens, les experts, les universités, les professions et les associations à la préparation de certaines politiques publiques, ou mesurer publiquement les engagements électoraux et leur réalisation?
Il serait alors possible de passer d’une démocratie du «vote tous les cinq ans» à une démocratie de la «participation tout au long du mandat». La constitution le garantit, aux Marocains d’en user davantage.
Une démocratie marocaine, pas une démocratie importée
Il ne s’agit pas d’opposer tradition et modernité, ni de rechercher dans le passé un système politique idéal qui n’existe plus. La question est plus simple et plus moderne. Pourquoi un pays devrait-il reproduire les mêmes mécanismes institutionnels que des sociétés dont l’histoire, la démographie, les structures sociales et la relation à l’État sont différentes?
Le Maroc est une monarchie particulière. L’article 1 de la Constitution de 2011 dispose que: «Le Maroc est une monarchie constitutionnelle, démocratique, parlementaire et sociale.»
Le même article précise que le régime repose sur la séparation, l’équilibre et la collaboration des pouvoirs, ainsi que sur la souveraineté de la Nation, exercée directement par référendum et indirectement par ses représentants. La Constitution ajoute que la Nation s’appuie sur des «constantes fédératrices», dont la monarchie constitutionnelle et le choix démocratique, aux côtés de l’islam modéré et de l’unité nationale.
On pourrait imaginer davantage de démocratie locale, des consultations citoyennes régulières, des conventions citoyennes sur certains grands sujets, une évaluation annuelle des programmes gouvernementaux, une meilleure représentation des compétences issues de la société civile et une responsabilité politique davantage liée à des résultats mesurables.
Ce ne serait pas moins démocratique. Ce pourrait, au contraire, être une manière de rendre la démocratie plus proche du citoyen marocain.
Pour garantir davantage la participation et l’adhésion des citoyens, on pourrait imaginer de remodeler l’implémentation des principes fondamentaux en optant pour une seule chambre; même plus élargie ou les députés viendraient directement de la masse des élus locaux. L’élu serait alors responsable devant ceux qui l’ont élu localement pour les questions locales et législateur pour les questions de portée nationale. Cela pourrait responsabiliser et le citoyen et l’élu.
Le véritable message du scrutin
Le résultat du 23 septembre ne signifie peut-être pas que les Marocains ont rejeté le bilan du gouvernement. Il ne signifie pas davantage qu’ils ont massivement adhéré au programme d’un autre parti. Il dit possiblement quelque chose de plus complexe.
Le PAM arrive en tête. Le RNI recule fortement par rapport à 2021. L’Istiqlal perd du terrain. Le PJD revient. Le PPS résiste tout en reculant légèrement, le MP se maintient, La gauche se structure. Et près de six électeurs inscrits sur dix ne se sont pas déplacés, sans compter ceux qui, en âge de voter, ne sont même pas inscrits.
Ce n’est donc pas seulement une élection de sanction. C’est peut-être une élection de distance. Distance entre le citoyen et les partis, entre les performances macroéconomiques et leur perception quotidienne, entre les programmes et les comportements électoraux, enfin entre les institutions politiques et une partie de la société.
La question essentielle n’est donc pas uniquement de savoir quel parti a remporté les élections. Il faut aussi comprendre pourquoi tant de citoyens ont choisi de ne pas participer et pourquoi ceux qui ont voté ont produit un Parlement aussi fragmenté.
Le Maroc ne doit évidemment pas renoncer à la démocratie représentative. Il peut cependant avoir l’ambition de faire davantage que reproduire des modèles existants. Il peut chercher à construire sa propre synthèse institutionnelle. Une monarchie constitutionnelle, pluraliste et représentative, enrichie par une démocratie participative plus profonde et mieux adaptée à son histoire sociale et politique.
La véritable modernité politique ne consiste peut-être pas à copier les démocraties anciennes. Elle consiste à avoir suffisamment confiance dans son propre pays pour inventer la démocratie dont sa société a besoin.
107 femmes au Parlement: un nouveau cap, une nouvelle dynamique
La nouvelle Chambre des représentants marque également une avancée importante, avec 107 femmes élues au Parlement marocain. Qui l’aurait cru voilà une décennie? Au-delà du chiffre, c’est surtout la nature de cette progression qui mérite d’être soulignée: de plus en plus de femmes accèdent à l’institution parlementaire par le suffrage direct, en dehors des seules listes régionales qui leur étaient réservées. Cette évolution est significative. Elle traduit une présence féminine qui s’intensifie et s’inscrit progressivement dans la compétition électorale ordinaire, au sein des circonscriptions locales et face aux mêmes électeurs que les hommes.
Elle va contribuer à faire du Parlement marocain un espace davantage représentatif de la société marocaine. Elle montre aussi que la participation politique des femmes ne relève plus seulement d’un principe à défendre, mais devient une réalité électorale concrète.
Cent sept femmes: un chiffre, certes, mais surtout le signe qu’une nouvelle génération de Marocaines prend pleinement sa place dans la vie politique nationale.
C’est là la principale leçon à retenir de ce Maroc ambitieux qui, sous le règne de Sa Majesté Mohammed VI, débat, grogne, manifeste, bouge, se transforme et se métamorphose. Il change et avance mais reste conscient de sa différence, fidèle à son identité, attaché à son histoire et ses valeurs, fier de ce qu’il est. Son fonctionnement est singulier. C’est en cela aussi que la Monarchie marocaine est différente, unique et incompréhensible, inintelligible et indéchiffrable pour les non Marocains.




