Il est des questions que la diplomatie préfère parfois laisser dans l’ombre, tant elles risquent de bousculer des équilibres établis depuis des décennies. Celle de la représentativité politique des Sahraouis en fait partie. Car, derrière les déclarations officielles, les résolutions internationales et les négociations qui se prolongent, une interrogation demeure. Qui parle réellement au nom des Sahraouis, et sur quelles bases peut-on mesurer cette représentativité?
Le Front Polisario occupe une place centrale dans le processus politique conduit sous l’égide des Nations unies. Il revendique la représentation du peuple sahraoui dans le cadre de son projet d’autodétermination. Cette place diplomatique est une réalité. Mais elle ne saurait, à elle seule, constituer la preuve que l’ensemble des Sahraouis se reconnaît dans cette organisation ou partage nécessairement ses orientations politiques.

La société sahraouie ne se réduit pas à une organisation, pas plus qu’un peuple ne peut être assimilé automatiquement à des représentants autoproclamés ou aux interlocuteurs privilégiés d’un processus diplomatique. La question de la représentativité mérite donc d’être examinée à partir de faits démographiques, électoraux et institutionnels, plutôt qu’à partir de présupposés politiques.
Un million d’habitants dans les trois régions du Sud: que nous disent réellement les chiffres?
Les résultats du recensement général de la population et de l’habitat de 2024, publiés par le Haut-Commissariat au Plan marocain, font état de 1.023.443 habitants dans les trois régions de Guelmim-Oued Noun, Laâyoune-Sakia El Hamra et Dakhla-Oued Ed-Dahab.
La région de Laâyoune-Sakia El Hamra compte 419.169 habitants, celle de Guelmim-Oued Noun 417.663 et celle de Dakhla-Oued Ed-Dahab 186.611.
Ces données constituent un point de départ indispensable pour comprendre la configuration et l’évolution démographique du Sud marocain. Elles témoignent également de l’existence d’une population importante vivant dans cet espace et participant, à des degrés divers, à la vie économique, sociale et institutionnelle du Royaume.
Il convient de rappeler que la région de Guelmim-Oued Noun comprend des territoires situés au nord du Sahara disputé, alors que ses habitants sont également des Sahraouis et font donc statistiquement partie des 1.023.443 habitants recensés.
Une question mérite néanmoins d’être posée, à savoir pourquoi la population sahraouie vivant dans les provinces du Sud du Maroc, ses évolutions démographiques et sa participation aux institutions sont-elles si rarement intégrées, de manière systématique et comparative, aux discussions portant sur la représentativité politique lorsqu’il s’agit d’aborder la question du Sahara dans les instances internationales? Pourquoi ne prendrait-on pas en compte les sahraouis vivant dans les autres régions du Royaume. Ceux des Rhamna entres autres, d’où nous vient le patron du Polisario par exemple
Les Sahraouis sont majoritairement établis dans les provinces du Sud marocain. C’est un fait statistiquement démontré. Il faudrait disposer de données comparables, fondées sur une définition claire de la population sahraouie séquestrée à Tindouf, si cela devait être contesté.
On ne peut pas réduire la population sahraouie aux seules personnes vivant dans les camps de Tindouf, ni considérer que la parole politique du Polisario épuise, par définition, la diversité des opinions sahraouies.
Tindouf: un chiffre humanitaire qui ne remplace pas un recensement
De l’autre côté de la frontière, les agences humanitaires des Nations unies retiennent le chiffre de 173.600 personnes pour la planification de l’assistance destinée aux Sahraouis dans les camps de Tindouf, en Algérie. Ce chiffre n’est pas le résultat d’une identification ou d’un recensement, l’Algérie les refusant systématiquement depuis cinquante ans.
Ce chiffre, notamment utilisé dans le plan humanitaire 2024-2025, constitue une référence importante pour organiser l’aide et évaluer les besoins. Il doit cependant être compris pour ce qu’il est, c’est-à-dire une estimation opérationnelle utilisée par les organismes humanitaires, et non le résultat d’un recensement individuel exhaustif et récent de toute la population des camps.
Le rapport annuel 2024 du Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés indique qu’à la fin de cette année, ni le HCR ni le pays d’accueil n’avaient procédé à un enregistrement formel individuel des réfugiés dans ces camps.
Cette donnée est importante. Elle met en évidence une lacune statistique qui complique l’établissement d’une photographie démographique précise de la population concernée. D’autant plus que tout indique que, parmi les habitants des camps, très nombreux sont ceux n’ayant aucun lien avec le Sahara marocain.
La véritable question est donc celle de la connaissance précise de cette population. Combien de personnes résident effectivement dans les camps, quelle est leur composition démographique, quels sont leurs besoins et dans quelles conditions leurs droits peuvent-ils être pleinement garantis?
Ces questions ne sont ni accessoires ni exclusivement politiques. Elles touchent à la dignité des personnes, à l’efficacité de l’aide humanitaire et à la crédibilité de tout processus visant à déterminer l’avenir du territoire.
L’Algérie, qui accueille les camps et joue un rôle central dans le différend, a nécessairement une place cruciale dans cette réflexion. Les modalités d’un éventuel recensement, les conditions de coopération avec les organismes internationaux et les garanties permettant de protéger les droits des personnes concernées méritent d’être discutées avec sérieux.
Un recensement fiable ne devrait être conçu ni comme une arme diplomatique contre l’Algérie, ni comme une opération destinée à conforter les positions du Maroc ou du Polisario. Il devrait être envisagé comme un instrument de connaissance, de protection des droits et de transparence.
Car comment prétendre organiser un processus politique durable si les données relatives à la population concernée demeurent insuffisamment précises et difficilement comparables?
Les élections au Sud, ou la réalité institutionnelle à prendre en compte
La question de la représentativité ne se limite pas à la démographie. Elle concerne également la participation politique des habitants des provinces du Sud du Maroc.
Les élections législatives, communales et régionales organisées dans le cadre institutionnel marocain permettent aux citoyens inscrits sur les listes électorales de choisir leurs représentants. Des élus issus des provinces du Sud siègent dans les conseils communaux, les conseils provinciaux, les conseils régionaux et au Parlement. Nombreux sont ceux qui exercent également des responsabilités au sein des institutions publiques nationales.
Cette participation est une réalité politique qui mérite d’être documentée et examinée. Elle constitue un élément incontournable de toute analyse sérieuse de la représentation institutionnelle des habitants de ces régions.
Les chiffres des élections législatives de 2021 donnent une première indication de cette participation. Les taux officiels annoncés étaient de 66,94% dans la région de Laâyoune-Sakia El Hamra et de 58,30% dans celle de Dakhla-Oued Ed-Dahab. Pour les élections législatives de septembre 2026, les taux officiels rapportés dans les deux régions ont atteint respectivement environ 77% et 61%.
Ces pourcentages sont des révélateurs déterminants du degré d’adhésion de la population au statut politique du territoire ou aux différentes solutions proposées. Ils sont directement concernés mais directement responsables avant tout.
C’est une remarque fondamentale.
La participation à des élections organisées dans un cadre institutionnel donné, témoigne de l’existence de mécanismes de représentation et de l’exercice de droits politiques par les citoyens concernés. Ignorer ces institutions et les personnes qui y exercent des responsabilités reviendrait à écarter une composante réelle de la vie politique des provinces du Sud.
La question pertinente n’est donc pas de savoir si ces élus doivent être considérés comme les seuls représentants légitimes de l’ensemble des Sahraouis. Elle est de comprendre comment leur expérience institutionnelle, leur ancrage local et leur connaissance des réalités sociales peuvent être pris en compte dans un processus politique qui prétend rechercher une solution durable.
Le Polisario, les élus du Sud et les autres sensibilités sahraouies
Le débat doit donc tenir compte d’une troisième dimension, celle de l’existence d’autres expressions politiques sahraouies.
Le mouvement Sahraouis pour la paix, notamment, défend une approche distincte de celle du Polisario et entend faire entendre une autre voix dans le débat international. Ses représentants ont cherché à participer aux discussions onusiennes afin que les sensibilités sahraouies qui ne se reconnaissent pas dans le Polisario puissent également être entendues.
«À partir du moment où Michael Waltz a pris sur lui de recevoir une autre sensibilité, les États-Unis semblent justement avoir compris que le Polisario n’est qu’une faction et qu’il ne peut prétendre être le seul représentant des Sahraouis. C’est un véritable signal adressé au Conseil de sécurité et à l’ensemble de la communauté onusienne. Et c’est probablement ce qui semble agacer les séparatistes et leur sponsor attitré: l’Algérie.»
— Aziz Daouda
L’existence de ce mouvement ne permet pas, à elle seule, de mesurer son poids réel au sein de la population. Elle rappelle néanmoins que le paysage politique sahraoui ne se résume pas nécessairement à un face-à-face entre le Maroc et le Polisario.
Il faut ici résister à la tentation de substituer une représentation exclusive à une autre. Si l’on conteste le monopole revendiqué par le Polisario, il ne serait pas cohérent d’affirmer que les élus des provinces du Sud représentent automatiquement, à eux seuls, tous les Sahraouis. Cependant, il ne faut pas omettre de mentionner qu’ils représentent la majorité écrasante du total de la population sahraouie.
La représentativité ne se décrète pas. Elle s’étudie à partir de critères explicites: en l’occurrence, la participation électorale, la liberté d’expression, la capacité à défendre des intérêts collectifs, le pluralisme politique, l’ancrage social et la possibilité pour les citoyens d’exprimer des préférences différentes.
Les structures politiques du Polisario ne fournissent pas de données fiables, mais il est connu que, dans les camps, l’ensemble de ces critères fait défaut. C’est l’Algérie qui, indirectement ou directement dicte sa loi dans les choix.
Cette lacune devrait inciter les acteurs internationaux à approfondir leur compréhension de la diversité sahraouie, plutôt qu’à transformer des affirmations politiques en certitudes démographiques.
L’ONU peut-elle continuer à traiter la représentativité comme une question secondaire?
Les Nations unies ont pour mission de faciliter une solution politique au différend du Sahara marocain dans le cadre des résolutions du Conseil de sécurité. Le processus onusien reconnaît un rôle central au Polisario dans les négociations. Mais la nécessité de disposer d’interlocuteurs identifiés ne doit pas être confondue avec la démonstration statistique d’un soutien politique universel.
Il est légitime de se demander si un processus politique peut gagner en crédibilité lorsque les différentes composantes d’une population ne sont pas toutes entendues avec la même attention et au même niveau.
Cette interrogation ne suppose pas de nier le rôle du Polisario; elle doit plutôt conduire à examiner les moyens d’élargir la connaissance des réalités sociales et politiques sahraouies.
Les habitants des provinces du Sud qui participent aux institutions marocaines ont une expérience politique et sociale qu’il serait difficile de considérer comme inexistante. Les populations des camps de Tindouf ont, elles aussi, des droits et des aspirations qui ne doivent pas être réduits aux orientations de leurs dirigeants. Les Sahraouis qui ne se reconnaissent pleinement dans aucune des représentations existantes doivent également pouvoir exprimer leurs opinions sans pression.
Une démarche plus inclusive pourrait ainsi permettre de mieux identifier les attentes des différentes composantes de la population, d’évaluer les conditions de leur participation et de réfléchir aux garanties nécessaires pour que leurs opinions soient exprimées librement.
Cela suppose de distinguer les faits vérifiables des revendications politiques, les mécanismes institutionnels existants des prétentions à représenter une population entière, et les données démographiques des conclusions que certains voudraient leur faire porter.
Le débat sur le Sahara marocain gagnerait en sérieux si ces distinctions devenaient systématiques.
Sortir des représentations figées
Après des décennies de conflit, il serait temps de dépasser les réflexes diplomatiques qui tendent à figer les acteurs et leurs rôles.
Les données du HCP démontrent l’importance démographique des trois régions du Sud marocain. Les statistiques humanitaires établissent un ordre de grandeur de la population prise en compte dans les camps de Tindouf, mais elles ne remplacent pas un recensement individuel exhaustif. Les élections marocaines documentent la participation institutionnelle des habitants des provinces du Sud et constituent une mesure directe des préférences de la très large majorité de la population sahraouie.
Comment construire une solution durable sans mieux connaître la population concernée, sans écouter la diversité de ses expressions politiques et sans mesurer exactement le véritable poids de ceux qui prétendent être les seuls représentants?
La communauté internationale devrait encourager une démarche fondée sur des données vérifiables, une meilleure compréhension des réalités démographiques, le respect des droits des personnes vivant dans les camps, certes, mais, fondamentalement aussi, la prise en compte des différentes sensibilités sahraouies, notamment de cette majorité vivant au Maroc, dans cette région et ailleurs.
Il ne s’agit ni de désigner à l’avance un représentant unique, ni de substituer une légitimité proclamée à une autre. Il s’agit de créer les conditions d’un processus politique plus attentif à la complexité de la société sahraouie.
Car une question demeure, et elle mérite d’être posée sans détour. Peut-on prétendre défendre le droit d’un peuple à choisir son avenir sans s’interroger sérieusement sur la diversité de ses opinions, sur les conditions dans lesquelles elles peuvent s’exprimer, sur les fondements de ceux qui affirment parler en son nom et sur le mode même de leur désignation? Comment sont-ils arrivés à se dire représentants uniques de tout un peuple, comme ils le prétendent?
La population sahraouie ne saurait être réduite à une abstraction diplomatique. Elle est composée de femmes et d’hommes vivant dans des contextes différents, participant à des institutions différentes et pouvant nourrir des aspirations différentes. À supposer même que ceux des camps aient démocratiquement choisi leurs représentants.
À partir du moment où Michael Waltz a pris sur lui de recevoir une autre sensibilité, les États-Unis semblent justement avoir compris que le Polisario n’est qu’une faction et qu’il ne peut prétendre être le seul représentant des Sahraouis. C’est un véritable signal adressé au Conseil de sécurité et à l’ensemble de la communauté onusienne. Et c’est probablement ce qui semble agacer les séparatistes et leur sponsor attitré: l’Algérie. Ils s’en prennent à De Mistura, depuis quelques jours faute de pouvoir aller directement incriminer les États-Unis, car il s’avère que la prochaine résolution, encore plus que la précédente, va dénoncer davantage la fragilité de leurs arguments. Une véritable fuite en avant pour encore une fois et comme à leur habitude jouer aux victimes opprimées.
La pluralité sahraouie ne devrait plus être un angle mort du processus de paix. Elle devrait être l’une des réalités à partir desquelles se construit toute perspective de règlement juste et durable dans le cadre du plan marocain et rien d’autre.



