Le petit canard, la grande mare et le Maroc

Fatima Ezzahra El Mansouri.

TribuneIl fallait bien que le petit canard sorte de son enclos au petit matin, comme à son habitude.

Le 07/10/2026 à 13h30

Mercredi 7 octobre, Le Canard enchaîné a dégainé sa plume contre le Maroc à propos de la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement. Il aura quand même résisté quelque temps à la tentation, il faut le remarquer.

La nomination, elle, est un fait. Un fait véritablement historique. Fatima Ezzahra El Mansouri est devenue la première femme appelée à diriger le gouvernement marocain, après la victoire du PAM aux élections législatives du 23 septembre. PAM dont elle est la coordinatrice générale. Elle est cheffe du gouvernement d’un pays musulman, une monarchie séculaire dont le Roi est le Commandeur des croyants. C’est assez exotique, voire pittoresque, pour quelqu’un longeant les quais de la Seine. Cela peut nourrir tant et tant de fantasmes.

Mais autour de ce fait, le journal satirique, apparenté à la volaille, semble avoir voulu construire autre chose. Il a pondu un récit fait d’allusions, de sous-entendus, de petites phrases et de mystérieux informateurs dont l’identité reste soigneusement rangée dans le tiroir des secrets journalistiques, comme à chaque fois.

C’est une vieille recette.

Pour parler du Royaume du Maroc, il faut souvent, dans certains journaux français, un mystérieux «journaliste qui connaît bien les arcanes du Palais». On ne sait pas exactement qui il est, ce qu’il a vu, ce qu’il ne sait réellement, ni dans quelles conditions il s’exprime. Mais il connaît toujours parfaitement bien «les arcanes».

Formule magique. Elle permet de transformer une confidence invérifiable, quand elle existe, en vérité présumée.

Puis, pour donner à l’ensemble une patine universitaire, surgit généralement un spécialiste. Un universitaire français, naturellement. Un de ceux qui connaissent admirablement un pays situé à quelques milliers de kilomètres de leur bureau ou de leur bistrot parisien.

Certains ont beaucoup lu, beaucoup écrit et beaucoup voyagé. Certains sont d’excellents chercheurs. En fait, le problème commence lorsque leur parole n’est plus mobilisée pour analyser, mais pour authentifier des insinuations que les faits disponibles ne suffisent pas à établir. Une petite astuce pour se donner un semblant de crédibilité.

Le mécanisme est très simple et bien rodé. Un informateur anonyme suggère, un universitaire interprète, le journaliste assemble et le lecteur est invité à conclure. Des fois, l’informateur, l’universitaire et le journaliste sont une même personne qui, tantôt, est l’un, tantôt est l’autre.

Le problème n’est pas que l’on critique le Maroc. Comme n’importe quel pays, il peut et doit être critiqué. La presse est parfaitement dans son rôle lorsqu’elle enquête sur le pouvoir, interroge les institutions ou examine les conditions dans lesquelles une nomination politique intervient.

Mais une enquête sérieuse n’a pas besoin de brouillard. Elle a besoin de faits, de documents, de contradictions, de sources identifiables lorsque cela est possible et, surtout, d’une séparation claire entre ce qui est établi et ce qui relève de l’hypothèse.

Le plus curieux, dans cette affaire, est peut-être ailleurs.

Pendant que le petit canard parisien, dandinant, s’intéresse aux supposés mystères entourant la nomination d’une femme à la tête du gouvernement marocain, la France traverse, elle, une séquence préoccupante avec pour toile de fond les mobilisations lycéennes qui ne faiblissent pas. La GENZ a rugi là aussi, sauf que les choses se passent plutôt très mal. Dangereusement mal.

À Lens, un adolescent de 15 ans a eu la main arrachée par une grenade policière. À Tours, un lycéen de 16 ans a perdu l’usage d’un œil après un tir de LBD, par un policier. De jeunes filles au gabarit frêle sont bousculées, molestées, agressées par ceux-là mêmes qui sont censés les défendre. Des parents sont aspergés au canon à eau parce que s’étant interposés pour défendre leurs enfants. Tout cela, selon les informations rapportées, documentées, parfaitement étayées et consignées. Ce sont des faits.

«Paris ne manque pas de spécialistes du Maroc. Pas plus qu’elle ne manque de spécialistes de l’Afrique, du Moyen-Orient ou de pays qu’ils observent parfois depuis les terrasses des boulevards parisiens, un ballon à la main.»

—  Aziz Daouda

Voilà pourtant un sujet qui mériterait une enquête journalistique de première importance. L’usage de la force face à des adolescents, la doctrine du maintien de l’ordre, la responsabilité des autorités et les conséquences humaines de ces blessures méritent bien d’être interrogés. Mais chacun est libre de choisir son terrain.

Le Maroc est loin. Le Palais intrigue. Le mot «arcanes» fait toujours son petit effet. Et une source mystérieuse possède cette merveilleuse qualité de ne jamais pouvoir être confrontée à ses propres contradictions. Alors, forcément, la plume devient légère.

On pourrait presque imaginer la scène. Quelque part dans une rédaction parisienne, entre deux bouffées de cigarette et trois gorgées de cafés, quelqu’un demande:

— Tu as entendu parler de la nouvelle cheffe du gouvernement marocain?

— Ah bon, une femme au Maroc? Tu plaisantes?

— C’est encore un coup du Makhzen, non?

— Qui connaît bien le Palais royal marocain?

La suite, on la connait. Comme par enchantement, le mystérieux connaisseur apparaît.

Il sait tout, voit tout, comprend tout.

Il connaît le couscous, le méchoui, le thé, les cornes de gazelle, les couloirs, les réseaux, les intentions, les conversations entre quatre murs, ce qui se passe dans la tête du monarque marocain, ses intentions et même, semble-t-il, ce qui n’a pas encore été dit.

Il ne reste plus qu’à trouver l’universitaire capable de mettre tout cela en théorie. Paris ne manque pas de spécialistes du Maroc. Pas plus qu’elle ne manque de spécialistes de l’Afrique, du Moyen-Orient ou de pays qu’ils observent parfois depuis les terrasses des boulevards parisiens, un ballon à la main. Ils peuvent être précieux. Mais ils ne devraient pas servir de cachets scientifiques que l’on appose sur des hypothèses journalistiques pour leur donner une apparence de vérité.

Le Maroc mérite mieux que cela.

Et la nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri mérite mieux encore que le cancanement d’un petit canard. Qu’on la juge sur son parcours, ses actes, ses choix politiques et, désormais, sur son action à la tête du gouvernement.

On pourra bientôt contester ses décisions. On pourra interroger ses alliances. On pourra analyser son programme et mesurer ses résultats.

Pour l’instant, on doit surtout oublier que c’est une femme et admettre qu’elle est là parce que les urnes ont décidé ainsi. Même avec 38%. C’est aussi cela la démocratie.

Par Aziz Daouda
Le 07/10/2026 à 13h30