Il y a des nominations qui relèvent de la mécanique institutionnelle. Et puis il y a celles qui prennent une dimension historique.
La décision de Sa Majesté le Roi Mohammed VI de nommer Mme Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement appartient incontestablement à cette deuxième catégorie. Pour la première fois dans l’histoire du Royaume, une femme est appelée à diriger l’Exécutif marocain. Intervenue le 29 septembre 2026, conformément à l’article 47 de la Constitution, cette nomination constitue une première politique majeure. Il serait cependant réducteur de ne voir dans cette décision qu’un symbole.

Elle doit plutôt être considérée comme l’aboutissement d’une évolution plus longue: celle d’un Maroc qui, depuis plus d’un quart de siècle, multiplie les réformes et les transformations institutionnelles, économiques et sociales, et cherche à faire de la modernisation non pas une rupture avec son identité, mais une manière de l’inscrire dans son temps.
Une première qui ne tombe pas du ciel
La présence d’une femme à la tête du gouvernement marocain n’aurait pas été imaginable de la même manière il y a quelques décennies. Cette réalité oblige à regarder le chemin parcouru avec admiration et, certainement, avec fierté.
Dès le début de son règne, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a placé les questions sociales, les droits des femmes, la lutte contre la pauvreté et la modernisation de l’État parmi les grands chantiers du Royaume. L’Initiative nationale pour le développement humain (INDH), lancée en 2005, a ainsi constitué l’un des programmes emblématiques de cette orientation. Elle a permis, en un laps de temps relativement court, de réduire fortement une pauvreté endémique installée dans certaines régions depuis la fin du XIXe siècle. Le discours royal inscrivait explicitement cette initiative dans une vision associant démocratie politique, efficacité économique et cohésion sociale.
Puis il y eut la réforme de la Moudawana en 2004, qui a profondément modifié le droit de la famille, avec le relèvement de l’âge légal du mariage, le renforcement de la protection de l’enfant, l’encadrement de la polygamie, l’évolution des règles relatives au divorce et la reconnaissance de la contribution des époux à la gestion des biens acquis durant le mariage. Ce chantier n’est d’ailleurs pas considéré comme définitivement clos. Une nouvelle séquence de réforme du Code de la famille a été engagée à partir de 2023, sous l’impulsion du souverain et à l’écoute des transformations de la société.
Le Maroc a aussi changé sa manière de gouverner
L’autre grande étape fut la Constitution de 2011. Elle a redéfini plusieurs équilibres institutionnels et renforcé, notamment, le rôle du gouvernement et du Parlement. Elle a consacré de nouveaux principes relatifs aux droits et aux libertés, et affirmé le principe de parité et d’égalité entre les hommes et les femmes.
La régionalisation avancée est venue compléter cette évolution en donnant davantage de place aux territoires et aux élus locaux dans la conduite du développement.
Autrement dit, la modernisation marocaine n’a pas seulement concerné les textes. Elle a également touché la manière de penser l’organisation de l’État.
Des infrastructures qui ont changé l’image du Royaume
Il faut également mesurer le chemin parcouru sur le terrain économique. Tanger Med, devenu l’un des grands complexes portuaires et logistiques du monde, les autoroutes, l’extension du réseau ferroviaire, le développement du train à grande vitesse, ainsi que les grands projets urbains et industriels ont progressivement transformé les connexions du Maroc avec son environnement régional et international.
Ces infrastructures ne sont pas de simples ouvrages de béton et d’acier. Elles incarnent une vision du développement et ont fait du Maroc une plateforme industrielle, logistique et commerciale capable de dialoguer avec l’Europe, l’Afrique et le reste du monde. Elles seront renforcées par Nador West Med, Dakhla Atlantique et la ligne à grande vitesse Casablanca-Marrakech.
Le discours royal a régulièrement associé ces grands projets à une stratégie de régionalisation, d’investissement productif et de développement territorial.
Et puis il y a l’Afrique
Autre transformation majeure dans l’évolution de la vision du pays: le retour du Maroc au sein de l’Union africaine en 2017 et le développement, au fil des années, d’une diplomatie économique, culturelle, religieuse et politique particulièrement active sur le continent.
Le Maroc a ainsi cherché à renforcer ses partenariats africains selon une philosophie de développement intégré et gagnant-gagnant. Cette politique a progressivement installé le Royaume dans une nouvelle position. Le pays ne regarde plus seulement vers le Nord. Il revendique pleinement sa profondeur africaine. Banques, télécoms, phosphates, BTP, énergie et technologies sont autant de secteurs qui font du Royaume le premier investisseur dans la région et au-delà.
Le dossier du Sahara et la nouvelle séquence diplomatique
Il faut également inscrire cette évolution dans les avancées enregistrées par le Maroc sur le dossier du Sahara. Depuis plusieurs années, la diplomatie marocaine a obtenu des évolutions importantes dans la manière dont plusieurs États et organisations abordent le dossier, notamment autour de la reconnaissance ou du soutien au plan marocain d’autonomie.
La position américaine en 2020, puis les prises de position de plusieurs pays de tous les continents en faveur de l’initiative d’autonomie comme base de règlement, ont contribué à modifier le contexte diplomatique. La France a notamment affirmé en 2024 que «le présent et l’avenir du Sahara occidental s’inscrivent dans le cadre de la souveraineté marocaine», tandis que l’Espagne considère, depuis 2022, l’initiative marocaine d’autonomie comme «la base la plus sérieuse, réaliste et crédible» pour parvenir à une solution.
Ces évolutions constituent, avec l’ouverture de consulats à Laâyoune et Dakhla par plusieurs pays et le renforcement de la présence diplomatique et économique africaine dans les provinces du Sud, une séquence importante de la stratégie marocaine. Elles ne signifient pas pour autant que le différend est juridiquement clos. Dans ce contexte, le Maroc, fidèle à ses principes et au respect qu’il porte à la communauté internationale, ne cesse de répéter que le processus onusien demeure le cadre international de règlement, mais sur la seule base de sa proposition, en y associant les trois autres parties concernées, à savoir l’Algérie, la Mauritanie et le Polisario.
La question sociale, désormais au cœur du modèle
La généralisation de la protection sociale constitue une autre transformation de grande ampleur. Après les différentes étapes de l’Initiative nationale pour le développement humain, le Royaume a engagé une réforme plus large de la protection sociale, avec l’objectif d’élargir la couverture médicale, les allocations familiales et les dispositifs de protection des catégories vulnérables.
Là encore, le changement est considérable. La question sociale n’est plus seulement pensée comme une politique d’assistance, mais comme une composante du modèle de développement et de la lutte contre la précarité.
En trois décennies, le Maroc a vu son PIB augmenter de 367% et le PIB par habitant passer de 17.400 à 35.324 dirhams, soit une progression de 114%. Le niveau de vie a ainsi fortement progressé et, parallèlement, l’espérance de vie des citoyens marocains s’est améliorée de plus de dix ans, passant de 64,3 à 77,2 ans.
Et la Coupe du monde 2030
Dans le même élan, l’organisation de la Coupe du monde 2030 constitue, elle aussi, une réalisation majeure et un marqueur de la transformation du Maroc. Le choix du Royaume, chef de file d’une candidature tripartite aux côtés de l’Espagne et du Portugal, pour accueillir cette édition historique de la Coupe du monde du centenaire, est l’aboutissement d’une stratégie de long terme qui associe stabilité, crédibilité, diplomatie, infrastructures, rayonnement international et développement territorial.
De la modernisation des stades à celle des réseaux routiers, ferroviaires et aéroportuaires, en passant par la montée en puissance des capacités hôtelières et touristiques, le Mondial 2030 offre au Maroc l’occasion de transformer un événement sportif planétaire en levier d’accélération de son développement et de consolidation de son positionnement international. Au-delà du football, c’est ainsi une nouvelle vitrine du Maroc contemporain, définitivement tourné vers l’avenir, qui se prépare, dans la continuité des grandes transformations engagées sous le règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI.
Les femmes ne sont donc pas arrivées aujourd’hui
C’est précisément pour toutes ces raisons que la nomination de Mme Fatima Ezzahra El Mansouri mérite d’être replacée dans son contexte. Les femmes marocaines n’apparaissent pas soudainement au sommet de l’État. Elles ont progressivement investi les communes, le Parlement, les administrations, les entreprises, la diplomatie, la justice, l’université et le gouvernement. Elles participent activement à toutes les étapes et influencent aussi bien la réflexion que la mise en œuvre des politiques et des transformations.
Mme El Mansouri elle-même illustre cette progression. Avocate, maire de Marrakech, parlementaire et ministre, elle arrive à la tête du gouvernement après un parcours politique et institutionnel déjà important et une véritable expérience de la chose publique. Sa nomination constitue donc à la fois une première et l’aboutissement d’un processus. Elle travaillera, au Parlement, avec 107 autres femmes élues de la nation.
Une nouvelle étape parmi d’autres
Il faut peut-être comprendre le règne de Mohammed VI à travers cette succession de «premières»:
- La première réforme majeure du Code de la famille.
- La première Constitution de ce nouveau cycle institutionnel, en 2011.
- La première dynamique de régionalisation avancée.
- La première généralisation progressive de la protection sociale.
- Le développement d’infrastructures qui ont profondément modifié la géographie économique du pays.
- Le retour institutionnel au sein de la famille africaine.
- Et, désormais, la première femme à la tête du gouvernement.
On peut naturellement analyser chacune de ces réformes, leurs résultats, leur mise en œuvre et l’étendue de leur impact. Nous ne sommes pas ici dans l’hagiographie, loin de là. La profondeur des transformations intervenues au Maroc depuis 1999 est plus que palpable. Il y a un avant-1999 et un après-1999.
Le sens d’une nomination
La véritable portée de cette nomination ne réside donc peut-être pas seulement dans le fait qu’une femme occupe désormais le bureau du chef du gouvernement. Elle réside dans le message qu’elle adresse sur l’évolution de la société marocaine. Le Maroc ne change pas nécessairement en reniant ce qu’il est. Il change en partant de ce qu’il est et à son propre rythme.
C’est probablement là l’une des caractéristiques les plus importantes de cette expérience, qui conjugue tradition et modernité, identité et ouverture, continuité monarchique et évolution institutionnelle, développement économique et solidarité sociale.
Avec Mme Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement, une nouvelle page s’ouvre. Un livre dont de nombreuses pages restent encore à écrire. Cette nomination ne constitue pas une rupture. Elle peut être lue comme une nouvelle étape d’un même mouvement: celui d’un Maroc qui, depuis plus de vingt-cinq ans, avance par réformes successives, par innovations et parfois par ruptures symboliques avec les habitudes du passé.
Et, cette fois, le symbole est particulièrement fort. Une femme dirige désormais le gouvernement du Royaume.
L’Histoire retiendra bien évidemment la date. Mais elle retiendra surtout le chemin qui a rendu cette date possible.




