Depuis plusieurs mois, le gouvernement socialiste vit au rythme d’une majorité parlementaire de plus en plus difficile à construire. Le dernier revers, avec l’échec de plusieurs textes gouvernementaux, notamment sur le logement, a rendu encore plus manifeste une certaine réalité. Sánchez pouvait continuer à gouverner, mais chaque texte devenait une bataille et chaque vote une épreuve. L’épée de Damoclès n’était jamais très loin.
Dans son discours annonçant la dissolution des Cortes, Sánchez a d’ailleurs lui-même insisté sur la difficulté de gouverner avec un Parlement où, selon lui, le compromis est trop souvent assimilé à une renonciation et le blocage à une victoire.
Il aurait pu continuer à s’accrocher. Il a préféré aujourd’hui prendre le risque des urnes. La question est donc de savoir pourquoi maintenant.

Sánchez a probablement fait un calcul des plus simples. Il a dû se dire: «Mieux vaut affronter aujourd’hui les électeurs que subir demain une lente agonie parlementaire.» Une législature qui ne peut plus faire voter ses textes devient politiquement vulnérable. Elle donne à l’opposition le sentiment que le pouvoir est à bout de souffle et transforme chaque difficulté en crise gouvernementale. L’annonce des élections permet donc à Sánchez de reprendre l’initiative politique.
C’est un véritable pari et, comme tous les paris, les issues peuvent surprendre. Dans le cas de celui de Sánchez, il existe désormais trois scénarios possibles.
Premier scénario: Sánchez résiste.
Le PSOE arrive en tête ou obtient un résultat suffisamment solide pour rester au centre du jeu. Sánchez pourrait alors rechercher de nouveaux accords avec les forces régionales et la gauche. Il conserverait la Moncloa, mais probablement au prix d’une nouvelle coalition parlementaire. Celle-ci pourrait être tout aussi fragile que la précédente. Il aurait affaibli le PP et Vox et les enverrait revoir leur copie sur tous les sujets.
Deuxième scénario: la droite gagne, mais ne peut gouverner seule.
Le Partido Popular peut arriver en tête sans obtenir la majorité absolue, au vu des tendances actuelles. Il lui faudrait alors trouver des partenaires. Vox devient alors la grande variable d’ajustement incontournable. Il aura à subir exactement ce qu’a subi le PSOE jusqu’à présent. L’Espagne sera encore une fois dans une phase de blocage et de contre-blocage et n’avancera qu’à petits pas, voire fera du surplace. Sánchez et consorts leur feront subir le même traitement. En fait, rien ne changera, sinon dans le discours et par presse interposée. Cette situation, comme c’est le cas aujourd’hui, renforcera davantage les formations régionales, avec un affaiblissement évident du pouvoir central.
Troisième scénario: la droite et Vox disposent d’une majorité suffisante.
Ce serait le véritable changement de cycle. L’arrivée d’un gouvernement conservateur soutenu par Vox modifierait sensiblement le ton de Madrid. C’est précisément ce troisième scénario qui doit intéresser le gouvernement attendu de Fatima Ezzahra El Mansouri.
Une alliance PP–Vox chercherait à changer profondément la politique espagnole, notamment sur l’immigration, la sécurité, l’Europe et, bien entendu, la politique à l’égard du Maroc, dans la droite ligne de ce que les deux expriment aujourd’hui, à des degrés variés.
Cela sera évident dans les premiers mois, mais pas au-delà. Les intérêts de milliers, voire de millions d’Espagnols, liés à la qualité de la relation avec le Maroc et dépendants de celle-ci, risquent de se retrouver menacés et, donc, d’influer sans doute sur un fléchissement des positions actuelles des deux formations politiques.
La réalité de la gestion desdites frontières avec Sebta et Melilla n’aura pas changé pour autant avec les discours enflammés et le vacarme de la presse. Cette majorité-là sera vite rattrapée par l’existant sur le terrain et le pragmatisme qui va avec. On peut se référer, par exemple, à ce qui s’est passé avec Meloni en Italie pour entrevoir ce qui va réellement advenir.
Dans tous les cas, les élections espagnoles posent une question légitime: et le Maroc dans tout cela?
Il faut vite se placer dans le contexte véritable, qui est plus global et transcende la phase électorale. La relation hispano-marocaine est devenue trop importante pour être réduite aux alternances politiques. Depuis la déclaration conjointe du 7 avril 2022, Madrid et Rabat ont construit une nouvelle architecture bilatérale fondée sur le dialogue permanent, la coopération économique, la sécurité, la migration et le respect mutuel. La XIIIᵉ Réunion de haut niveau, en décembre 2025, a encore confirmé cette volonté de consolider cette relation et a induit davantage de confiance. Mais cette relation est aujourd’hui soumise à une nouvelle épreuve au vu des développements de la politique intérieure espagnole. Le Maroc y est déjà devenu un sujet de campagne. En fait, on a l’impression que c’est obsessionnel.
Ce n’est pas anodin. Santiago Abascal a immédiatement attaqué Sánchez après l’annonce des élections, l’accusant d’être «au service du Maroc». Cela signifie que Rabat ne doit pas s’attendre à une campagne espagnole dans laquelle le Maroc serait absent. La question migratoire, Sebta et Melilla, la sécurité, le Sahara et les relations économiques seront inévitablement utilisés par les différents partis.
La récente crise migratoire à Sebta a déjà montré, chacun le sait, combien le sujet pouvait devenir explosif. Sánchez lui-même a demandé à Rabat des «actions» après les événements de juillet, tout en affirmant qu’il fallait préserver la bonne relation avec le Maroc.
Il serait pourtant erroné de considérer qu’un éventuel départ de Sánchez signifierait automatiquement une rupture avec le Maroc. La politique étrangère espagnole obéit aussi à des intérêts structurels. La proximité géographique, la lutte contre l’immigration clandestine, la coopération antiterroriste, les échanges commerciaux, les investissements, la sécurité énergétique et, désormais, la préparation du Mondial 2030 sont autant de thématiques, de dossiers et d’aspects qui rendent très entremêlés les intérêts des deux nations.
Autrement dit, le Maroc est devenu trop important pour l’Espagne pour que Madrid puisse se permettre une politique fondée uniquement sur l’idéologie. Cependant, le ton pourrait changer. Alors peuvent entrer en jeu les susceptibilités de part et d’autre. Les écarts de langage auxquels semblent s’être habitués certains politiques espagnols peuvent impacter lourdement la relation. Le Maroc est silencieux, comme à son habitude. Il s’est montré très patient, comprenant bien les enjeux. Il a certes pour philosophie de ne pas insulter l’avenir, mais une fois le vase plein, alors ses réactions sont nettes, tranchantes et inattendues. Les gens de Vox, en premier, devraient le savoir et réviser un peu l’histoire récente. Les anciens dirigeants du PP devraient leur faire les révisions nécessaires.
À priori, un gouvernement PP dépendant de Vox pourrait être beaucoup plus offensif sur Sebta et Melilla et beaucoup plus exigeant sur la question migratoire. Il pourrait également chercher à réviser certains aspects de la relation avec Rabat. Il ne faut pas non plus avoir la mémoire courte. Les relations entre les deux capitales sont déjà passées par une phase similaire. Rabat n’avait pas réagi tendrement.
C’est pourquoi le Maroc doit observer cette campagne avec sérénité, sans s’ingérer et sans prendre parti. Rabat a intérêt à regarder au-delà de l’étape actuelle. La véritable erreur serait de personnaliser la relation hispano-marocaine autour de Pedro Sánchez. Une relation stratégique ne doit pas dépendre d’un homme, d’un parti ou d’une législature. Le Maroc doit donc continuer à travailler avec l’Espagne, quel que soit le prochain locataire de la Moncloa, mais celui-ci doit également être respectueux et de bonne foi.
Sánchez vient certainement de prendre un risque électoral considérable. Pour lui, le calcul est clair et il l’a simplifié. Il espère gagner une majorité lui permettant de gouverner. Il préfère peut-être perdre le pouvoir plutôt que de prolonger une législature devenue presque impossible à piloter.
Pour le Maroc, le calcul doit être différent et s’inscrire dans une neutralité visible. Il ne doit parier ni sur Sánchez, ni sur Feijóo, ni sur Vox, mais plutôt sur les intérêts communs entre les deux royaumes.
Les gouvernements passent. La géographie, elle, reste. Et entre Madrid et Rabat, elle impose respect et dialogue, et rien que le respect et le dialogue.




