Le Maroc est entré dans une phase où il ne demande plus à ses dirigeants d’expliquer ce qu’ils veulent faire, mais de prouver ce qu’ils peuvent accomplir. Les annonces de réforme ne suffisent plus. Une réforme n’existe que lorsqu’elle modifie concrètement la vie des citoyens.
Le pays souffre moins d’un manque de stratégies que d’une faiblesse persistante de l’exécution. Le cloisonnement administratif, la dispersion des moyens, les arbitrages tardifs, la faible culture du résultat et la tendance à confondre l’annonce d’une réforme avec sa réalisation sont les véritables déficiences du système. Le Maroc n’a pas besoin d’un gouvernement qui donne l’impression de bouger; il a besoin d’un gouvernement qui fasse bouger le pays.

La nouvelle architecture gouvernementale, la redistribution de certains portefeuilles et l’arrivée de profils variés peuvent traduire une volonté de renouvellement. Mais elle ne vaudra que si elle rompt avec les habitudes anciennes. Changer les intitulés des ministères ne résout pas les problèmes; cela peut parfois se limiter à déplacer le nom de celui qui doit les traiter.
Une cheffe du gouvernement face à l’essentiel
La nomination de Fatima Ezzahra El Mansouri à la tête du gouvernement constitue un événement politique majeur et une avancée pour la représentation des femmes au sommet de l’État. Elle arrive à point nommé. Sa Majesté le Roi n’a-t-il pas rappelé que le Maroc se trouve à un tournant qu’il ne faut absolument pas manquer? Mais l’histoire ne retiendra pas une nomination pour son caractère inédit; elle retiendra ce qu’elle aura permis de transformer.
La première responsabilité de la cheffe du gouvernement est de faire de son équipe une véritable coalition d’action. Elle n’est pas la simple coordinatrice de ministères juxtaposés. Elle est la garante de la cohérence de l’action publique. Elle doit arbitrer, mobiliser les compétences, imposer une direction commune et demander sans relâche des comptes à chaque ministre. Son expérience gouvernementale comme sa personnalité l’y aideront.
L’échec à éviter est connu: un exécutif où chaque département défend son territoire, où les stratégies se multiplient sans se rencontrer et où la coordination se réduit à des réunions. La mission doit donc reposer sur des objectifs précis, des échéances, des moyens identifiés et une obligation permanente de résultats.
Trois priorités pour juger l’action
1. Faire de la croissance un progrès partagé
Avec Fouzi Lekjaa aux responsabilités économiques, financières et de performance publique, le gouvernement dispose d’un levier pour relier discipline budgétaire, investissement et évaluation des politiques. L’enjeu n’est plus seulement de savoir combien l’État dépense, mais ce que chaque dirham public produit.
Jusqu’à présent, les fonctionnaires étaient surtout tenus de respecter les règles de la dépense. Désormais, ils devront aussi être jugés sur les résultats et la performance. L’obligation de dépenser devrait ainsi faire place à l’obligation de produire de la valeur.
Il faut d’ailleurs distinguer clairement ces deux notions. Le résultat mesure ce qui a été accompli: un projet réalisé, une école construite, un service délivré, un délai respecté. La performance, elle, apprécie la qualité et l’efficacité de cette action. Elle fait le rapport entre les moyens engagés et les effets obtenus, la pertinence des choix, la rapidité d’exécution, l’impact réel sur les citoyens et la durabilité des acquis. On peut ainsi obtenir un résultat sans être performant, lorsqu’un objectif est atteint avec des coûts excessifs, des délais trop longs ou des effets limités.
Lekjaa, rompu à cette culture dans le sport, connaît cette exigence. Un travail considérable de pédagogie reste toutefois nécessaire. Il faudra faire comprendre cette différence, installer des indicateurs clairs et faire évoluer la mentalité de l’administration, à tous les niveaux.
La croissance ne se juge pas uniquement à travers les grands indicateurs macroéconomiques. Elle doit créer des emplois durables, améliorer les revenus, ouvrir des perspectives aux jeunes, soutenir les PME et réduire les disparités territoriales. Une croissance qui coexiste avec le sentiment d’exclusion perd une grande partie de sa portée politique.
Le budget doit devenir un contrat de performance avec la nation. Chaque programme devra être évalué, chaque dépense justifiée par son utilité, chaque échec documenté afin que les mêmes erreurs ne se reproduisent pas.
2. Réussir l’école et l’hôpital
Aucun gouvernement ne peut revendiquer la modernisation du pays si l’école publique ne garantit pas les apprentissages fondamentaux et si l’accès aux soins reste une source d’inquiétude. L’éducation et la santé sont les deux tests décisifs de la crédibilité de l’exécutif.
Le portefeuille confié à Nabil Benabdallah doit reconstruire la continuité entre l’école, la qualification et l’emploi. Le Maroc ne peut plus accepter des jeunes qui quittent l’école sans compétences de base, des diplômés sans débouchés et des entreprises privées de main-d’œuvre qualifiée. La réforme sera jugée sur les apprentissages réels, la qualité des enseignants, la lutte contre le décrochage et l’insertion professionnelle.
Chacun se souvient de la déclaration de Si Nabil, avant même qu’il ne se retrouve à la tête de l’Éducation nationale. Il disait que si le Maroc avait connu un échec grave, c’était bien dans l’enseignement. Il a désormais l’occasion de transformer ce constat en action.
Nabil Benabdallah a également sous sa responsabilité la formation professionnelle, ce qui est une bonne chose. Le chômage des jeunes et la précarité ne se combattent pas par des dispositifs ponctuels, mais par une formation alignée sur les besoins réels de l’économie, un environnement favorable aux entreprises et une création d’emplois productifs dans toutes les régions.
En matière de formation professionnelle, il ne faut pas oublier que l’apprentissage ne se fait pas uniquement dans les centres dédiés. De nombreux métiers ne s’apprennent que par compagnonnage. Une coordination avec les ministres chargés notamment de l’artisanat et du travail permettrait de délimiter les champs et de distinguer clairement le travail des enfants de l’apprentissage par compagnonnage; ce que l’on appelle aujourd’hui le learning by doing. C’est une tradition marocaine qu’il va falloir faire revivre. Elle est ancestrale et permet de créer des emplois valorisants et des PME à l’infini. C’est comme cela que s’est perpétuée la finesse et la beauté de ce qui nous distingue aujourd’hui. Le véritable marqueur de notre identitée.
La même exigence s’impose à Si Youns Bjijou pour la santé. La généralisation de la couverture sociale est une ambition majeure, mais des droits théoriques ne suffisent pas si le citoyen ne trouve ni médecin, ni rendez-vous, ni établissement équipé. Les priorités doivent être la disponibilité des soignants, la qualité des structures, l’accès aux médicaments, la réduction des délais et l’équité territoriale.
L’école et l’hôpital ne sont pas des dossiers parmi d’autres. Ce sont les lieux où l’État rencontre directement le citoyen. C’est là que sa crédibilité se construit ou se dégrade.
3. Sécuriser l’eau, l’emploi et les territoires
Le Maroc ne peut plus traiter le stress hydrique comme un épisode conjoncturel. La rareté de l’eau affecte l’agriculture, les villes, l’économie et l’équilibre des territoires. La coordination entre Khalid Hatimy chargé de l’agriculture et de la souveraineté alimentaire, et Nizar Baraka, responsable de l’équipement, de l’eau et des forêts, doit être étroite et permanente.
Les barrages, le dessalement et la réutilisation des eaux usées sont nécessaires, mais insuffisants. Il faut aussi maîtriser la demande, réduire les pertes, moderniser les réseaux et adapter les pratiques agricoles. La souveraineté alimentaire ne signifie pas produire à tout prix pour l’exportation. Elle exige de protéger les ressources, d’améliorer la productivité et de mieux répartir la valeur entre producteurs, intermédiaires et consommateurs au niveau national.
Devons-nous continuer à exporter l’eau que nous n’avons pas, ou qui nous coûte très cher, à travers des produits à bas prix destinés aux supermarchés européens?
«Les ministres pourraient ainsi être invités par la cheffe du gouvernement à ne pas refaire les bureaux ni acheter de nouvelles voitures. Le succès du gouvernement se jouera aussi sur ce genre de signaux. Le rythme de vie des ministres et de l’État doit faire l’objet d’une vigilance permanente.»
— Aziz Daouda
Cette exigence rejoint celle du travail, confiée à Abderrahim Chahid. Zagora a enfin son ministre. Là encore, il ne faut pas confondre travail et emploi. Sa mission principale devrait être de moderniser un code du travail hérité d’une autre époque, devenu obsolète à plus d’un titre et souvent inadapté aux métiers d’aujourd’hui. Il constitue un véritable frein à l’emploi.
S’éloigner de la tradition française nous ferait le plus grand bien. Pour se revigorer, jouer un rôle véritable dans le développement et la modernisation du pays et retrouver leur aura, les syndicats devront eux aussi changer de philosophie et de posture, en observant la manière dont leurs homologues fonctionnent aux États-Unis, en Allemagne ou même en Corée.
Il faut trouver le juste équilibre entre adaptation à la modernité, flexibilité et protection des droits des travailleurs. Le dialogue social doit devenir un mécanisme permanent d’anticipation, et non une procédure activée uniquement lorsque la tension monte.
Enfin, l’habitat, l’urbanisme et l’aménagement du territoire doivent éviter un Maroc à deux vitesses. Un territoire n’est pas attractif parce qu’on y construit des bâtiments; il l’est lorsqu’on peut y vivre dignement, travailler, se déplacer et accéder aux services publics. Les investissements ne doivent pas se concentrer uniquement là où ils sont déjà rentables, au risque d’aggraver les écarts régionaux.
L’identité des villes, leurs signatures historiques qui les distinguaient les unes des autres, devrait retrouver toute sa place. L’uniformisation architecturale, présentée à tort comme moderne, a beaucoup nui à l’identité visuelle, à la culture et à l’attractivité de la quasi-totalité des villes historiques du pays.
Une administration qui sert, pas qui administre
La transformation numérique, l’intelligence artificielle et la réforme administrative doivent être jugées à leur capacité à simplifier la vie des citoyens. Numériser une procédure absurde ne produit qu’une absurdité numérique.
Il faut des délais opposables lorsque cela est possible, des formalités simplifiées, des services interopérables, des données protégées et une mesure régulière de la satisfaction des usagers. La technologie peut accélérer l’action publique, mais elle ne remplacera jamais une organisation claire et une responsabilité individuelle assumée.
La performance publique doit également s’étendre aux marchés, aux investissements et au suivi des projets. Avant de lancer une nouvelle stratégie, il faut évaluer les précédentes; avant de réclamer des moyens supplémentaires, il faut prouver l’efficacité de ceux dont on dispose déjà.
La politique du gouvernement en matière d’intelligence artificielle ne doit pas se limiter à faire du Maroc un consommateur de technologies conçues ailleurs. Acheter des licences, déployer des chatbots ou numériser des services est utile, mais cela ne suffit pas. Un pays qui se contente d’utiliser l’IA reste dépendant des choix, des modèles et des intérêts de ceux qui la produisent.
La souveraineté se joue aussi et se jouera de plus en plus à ce niveau. L’enjeu est de construire une capacité nationale réelle: données souveraines, infrastructures de calcul, compétences en ingénierie et en recherche, cadres éthiques et juridiques, partenariats industriels. Il s’agit de développer des solutions adaptées aux priorités du pays en matière d’éducation, de santé, d’agriculture, en eau, en administration, en industrie et en services publics.
L’intelligence artificielle doit être traitée comme un outil de développement, au service d’une administration plus efficace, d’une économie plus compétitive et de décisions publiques mieux informées et non comme un simple attribut de modernité.
Encore faut-il que cette ambition soit encadrée sans étouffer l’initiative. Ce domaine ne s’accommode pas de règles rigides; il appelle au contraire agilité et expérimentation. Mais sans protection des données personnelles, sans lutte contre les biais et sans formation massive des citoyens, l’IA risque d’élargir les fractures au lieu de les réduire.
Le gouvernement doit passer d’une logique d’adoption à une logique de souveraineté technologique utile. Le Maroc ne doit pas seulement importer l’intelligence artificielle, il doit apprendre à la maîtriser, à la produire et à la mettre au service de son développement. Les Marocains sont capables d’aller très loin dans ce domaine de créativité par excellence. Vouloir systématiquement passer par des entreprises étrangères peut être préjudiciable et retarder le développement d’un savoir-faire déjà existant. Il s’agit d’encourager et de faire confiance aux nationaux d’abord. C’est une question de courage politique.
Le courage de rendre des comptes
Le chantier le moins spectaculaire et peut-être le plus décisif est celui de la discipline gouvernementale. Un exécutif peut disposer de compétences solides et de programmes ambitieux, mais échouer si ses membres ne rendent pas compte de leurs résultats et performances.
Chaque ministère doit savoir ce qu’il doit accomplir, dans quel délai, avec quels moyens et selon quels indicateurs publics. La reddition des comptes n’est pas une menace contre les ministres, c’est plutôt la condition normale de leur responsabilité politique.
Lorsque les résultats et la performance ne sont pas au rendez-vous, la réponse ne peut pas être un nouveau discours, une nouvelle commission ou un transfert du dossier vers une autre administration. Le gouvernement doit assumer ses choix, expliquer ses arbitrages et ne pas promettre ce que les finances publiques ne peuvent durablement soutenir.
La dépense de fonctionnement doit obligatoirement être revue à la baisse. Les ministres pourraient ainsi être invités par la cheffe du gouvernement à ne pas refaire les bureaux ni acheter de nouvelles voitures. Le succès du gouvernement se jouera aussi sur ce genre de signaux. Le rythme de vie des ministres et de l’État doit faire l’objet d’une vigilance permanente.
Le temps social n’attend pas
Le Maroc possède des infrastructures, des compétences, des entreprises, une diplomatie active et de réelles ambitions internationales. Mais le potentiel d’un pays ne se confond jamais avec ses résultats. La responsabilité du gouvernement est de combler cet écart.
Il ne sera pas jugé sur le nombre de ministères, l’équilibre des nominations ou l’élégance des organigrammes. Il le sera sur la qualité de l’école, l’accès aux soins, l’emploi, le pouvoir d’achat, la sécurité hydrique, la compétitivité des entreprises et la réduction des inégalités territoriales.
La réussite d’un ministère ne peut pas se construire contre celle d’un autre. L’éducation doit dialoguer avec l’emploi, l’agriculture avec la politique de l’eau, les finances avec l’évaluation des dépenses, le numérique avec la réforme administrative, l’habitat avec les transports et l’aménagement du territoire.
Le véritable changement ne commence pas le jour où les ministres prennent leurs fonctions. Il commence le jour où les citoyens constatent que l’État fonctionne mieux. Le temps politique est limité; le temps social, lui, n’attend pas.
L’histoire ne récompense pas durablement les gouvernements qui expliquent le mieux leurs intentions, mais ceux qui font de leurs engagements des réalisations et de leurs réalisations des progrès tangibles pour la nation.





