L’Algérie vient de définir une nouvelle politique au Sahel en intervenant militairement au Niger et en sécurisant conjointement avec Bamako sa frontière avec le Mali.
L’intervention militaire algérienne au Niger, qui est désormais officielle, vient d’être validée par les deux chambres du Parlement algérien conformément à l’article 91 de la Constitution révisée en 2020, qui autorise désormais l’ANP (Armée nationale populaire) à intervenir à l’étranger. Cette rupture fondamentale avec la doctrine historique de non‑intervention d’Alger avait été précédée au début du mois d’août 2026 par le soutien au régime du général Abdourahamane Tiani après une tentative de putsch. Alger lui envoya alors quatre chasseurs Su‑30, un Il‑76 de transport, un Il‑78 ravitailleurs et plusieurs hélicoptères avec leurs équipages.
Les raisons du bouleversement de la stratégie algérienne au Sahel ont déjà été expliquées. Elles traduisent à la fois un alignement sur la politique russe de soutien aux régimes en place et une volonté de sécurisation de ses intérêts dans le domaine des hydrocarbures. Ce faisant, l’Algérie a abandonné ses anciens proxys saharo-sahéliens.
Cette option sahélienne qui se dessinait depuis quelques mois est devenue visible le 10 juillet 2026 au Mali, le lendemain de la victoire russo-malienne à Anéfis, quand l’Algérie et le Mali annoncèrent le retour de leurs ambassadeurs et la réouverture de leurs espaces aériens aux vols civils et militaires. Dans le cadre du réchauffement diplomatique initié cet été, le président malien Assimi Goïta a accepté l’invitation de son homologue algérien mais la date de cette visite n’est pas encore fixée.
D’autre part, le 21 octobre, à Alger, le Niger et l’Algérie signèrent officiellement un protocole d’accord destiné au renforcement de leur coopération militaire. À cette occasion, le général Saïd Chengriha, le chef d’état-major de l’armée algérienne, réaffirma «l’entière disposition de l’Armée nationale populaire à examiner toute proposition nigérienne visant à renforcer la coopération dans les domaines de la défense et de la sécurité.»
«Tout le problème est de savoir si l’intervention algérienne pourra combler le vide sécuritaire laissé par le retrait français et permettre à Alger de redéfinir sur le long terme ses alliances régionales. »
— Bernard Lugan
Je l’ai écrit dans une précédente chronique, pour Alger, le temps presse car le projet marocain de désenclavement du Sahel par l’Atlantique avance. Le 19 juillet 2026, lors d’un sommet ordinaire tenu à Freetown, les chefs d’État de la commission de la Communauté économique des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) ont en effet signé un accord intergouvernemental approuvant la construction d’un gazoduc littoral devant relier le Nigeria au Maroc et permettre l’exportation des productions des pays du littoral. De plus, cette même CEDEAO a approuvé l’Initiative Atlantique, ce vaste projet marocain de désenclavement du Sahel à travers des routes menant au port de Dakhla au Sahara marocain. Au mois de juin 2026, l’aménagement de ce port destiné à être le «hub» de l’ouest africain sahélien, était à 60% d’avancement.
Or, pour l’Algérie, le gazoduc transsaharien est une priorité car il lui permettrait de doubler ses exportations vers l’UE dont elle deviendrait alors le principal fournisseur, ce qui changerait totalement ses moyens de pression sur cette dernière, notamment sur la question de la contestation de la marocanité du Sahara occidental. Du moins, tant que l’UE aura une position d’hostilité vis-à-vis de la Russie qui était son principal fournisseur avant la guerre russo-ukrainienne. Or une telle politique n’est peut-être pas éternelle compte tenu des possibles alternances politiques européennes. Notamment en Allemagne où l’AFD milite pour un rétablissement des bonnes relations avec Moscou, et en France où Marine Le Pen désire sortir du climat de confrontation avec la Russie.
Dans l’immédiat, l’Algérie semble avoir décidé d’envoyer des troupes au sol au Niger, avec une implantation dans la base militaire de Madama, proche de la Libye, et qui, à l’époque de l’Opération Barkhane, était une emprise militaire française. Or Madama est un site stratégique situé à 100 km de la frontière libyenne, au cœur du Sahara et d’une région de trafics transsahariens (cigarettes, alcool, drogue), et de migration clandestine vers la Libye. Madama dispose d’une piste en latérite de 1.300 m, portée à 1.800 m en 2014 capable d’accueillir des hélicoptères et des avions tactiques. En plus de contrôler les routes caravanières, l’emprise de Madama permet de surveiller les populations Toubou dont la majorité vit en Libye et qui peuvent faire peser une menace sur le régime de Niamey en cas de ralliement au général Haftar. Or la présence militaire algérienne à Madama sécurise toute la partie nord-est du Niger et va permettre à son armée de tourner tous ses moyens contre les groupes armés qui opèrent à l’ouest et au sud-ouest.
En plus de sa volonté de sécuriser ses intérêts énergétiques à travers le soutien militaire donné au régime de Niamey, l’Algérie a donc décidé de reprendre une influence régionale afin de sortir de son isolement provoqué par une cascade d’erreurs diplomatiques.
Tout le problème est de savoir si l’intervention algérienne pourra combler le vide sécuritaire laissé par le retrait français et permettre à Alger de redéfinir sur le long terme ses alliances régionales.




