Niger: l’armée algérienne emménage dans la caserne de Barkhane

Abdelmadjid Tebboune et le général Salifou Modi, ministre de la Défense du Niger, le 21 octobre 2026, à Alger.

Soixante ans à maudire la France, cinq jours pour s’installer dans ses meubles. L’armée algérienne, qui n’était pas sortie de ses frontières depuis 1973, poserait ses valises au Niger dans une ancienne base de l’opération Barkhane. Sa mission: garder des installations pétrolières pour le compte d’une junte. L’anti-impérialisme algérien a trouvé un toit et, c’est celui de l’ancien colon.

Le 27/10/2026 à 09h10

À Alger, on ne prononce pas le mot «France» sans y accoler «néocoloniale». On fustige sa présence au Sahel, on célèbre son départ, on la soupçonne d’être derrière chaque incendie, chaque émeute et chaque youtubeur. Et voilà que, selon Jeune Afrique, cité par le site spécialisé Zone Militaire, l’Armée nationale populaire s’apprête à prendre ses quartiers à Madama, dans le nord du Niger, à une centaine de kilomètres de la Libye: une base avancée aménagée par l’opération française Barkhane. Le régime a passé des décennies à exiger que la France quitte le Sahel. Il n’avait pas précisé que c’était pour récupérer l’appartement.

On imagine la remise des clés. Les préfabriqués sont toujours là, les groupes électrogènes aussi, peut-être un panneau «Interdit de fumer» resté en français. Le commandant algérien fait le tour du propriétaire et note pour le rapport: base de l’ennemi d’hier, état correct, aucune trace de repentance. Les gardes changent, la caserne reste, et la «souveraineté» s’installe dans les murs qu’elle dénonçait.

Encore faut-il savoir ce que l’on vient y défendre. Barkhane affichait au moins un prétexte noble: la lutte contre le terrorisme. L’armée algérienne n’a même pas pris cette peine. Selon la presse algérienne, la mission consiste à «protéger des infrastructures énergétiques et non à engager le combat». Les chefs de groupe parlementaires ont été plus francs encore: il s’agit de «protéger les intérêts énergétiques». Ceux de Sonatrach, présente au Niger sur le bloc de Kafra et qui lorgne celui de Bilma. On a longtemps reproché à Paris d’avoir envoyé ses soldats au Sahel pour veiller sur l’uranium d’Orano. Alger y envoie les siens pour veiller sur le pétrole de Sonatrach. La seule différence tient à la couleur du drapeau sur le derrick.

La séquence mériterait d’être enseignée dans les écoles de science politique, rubrique «démocratie express». Un accord de défense est signé le 21 octobre. Le président notifie le Parlement le 22. Les élus reçoivent leur convocation par SMS. Ils votent le 25, à huis clos à l’Assemblée et à l’unanimité au Sénat, avec vingt minutes de parole par groupe. La présidence annonce le déploiement le 26. On ne connaît ni le nombre de soldats, ni la durée de la mission, ni son coût. Cinquante-trois ans de doctrine de non-intervention ont été liquidés plus vite qu’un dossier de carte grise.

Le président avait annoncé la couleur début octobre: «Nous protégerons le Niger quoi qu’il arrive.» Il avait déjà envoyé fin août quatre Su-30 à Niamey pour sauver le régime du Président Tiani d’une mutinerie. Il faut dire que les amis se font rares. Le Mali accuse Alger d’ingérence, Alger a rompu avec Rabat en 2021 puis avec Abou Dhabi en septembre, et l’Espagne a reporté son sommet bilatéral sine die. Quand on s’est fâché avec tout le voisinage, il faut bien éviter que la contagion ne devienne globale.

Le contribuable algérien, lui, n’a pas été convoqué, même par SMS. Il apprendra qu’il finance l’opération par le budget 2027, qui prévoit près de deux dinars de dépenses pour chaque dinar de recettes et dont la défense est le premier poste. Il en paiera la différence au marché, où le poulet a pris 40% en un mois et où le régime envoie le pôle du crime organisé enquêter sur des tomates. Il y a de l’argent pour garder les puits de Sonatrach au Sahara nigérien. Il n’y en a pas pour faire baisser le prix de la pomme de terre à Alger.

Soixante ans à maudire la France et voilà le bilan. Le régime a fait de la mémoire coloniale une rente: il la convoque à chaque crise, exige des excuses à chaque anniversaire, accuse Paris à chaque incendie. Mais quand il s’agit d’agir, il ne sait que suivre. Il reprend au Sahel le rôle de gendarme qu’il reprochait à l’ancien colonisateur, invoque les mêmes «intérêts» et finit par occuper la même caserne. La France a quitté Madama. Elle n’a pas quitté l’esprit de ceux qui la vilipendent. Alger ne s’est jamais libéré de son colonisateur: il en est devenu la doublure.

Par Mohammed Ould Boah
Le 27/10/2026 à 09h10