Algérie: l’escapade d’un conseiller de Tebboune à Genève met à nu la guerre entre El Mouradia et l’armée

Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune (dr.), et son ministre délégué à la Défense, le général Said Chengriha (g.), chef d’état-major de l’armée algérienne.

Le 24 octobre, un chargé de mission de la présidence algérienne, Abdelatif Belkaïm, réputé proche de Tebboune, a fait l’aller-retour Alger-Genève dans la journée pour un rendez-vous de quelques minutes avec un homme cité dans l’affaire Farid Bencheikh, ce dossier de «haute trahison» instruit par la justice militaire. Les photos ont fuité le soir même. Au-delà du voyage, c’est la guerre de clans entre la présidence et l’état-major qui s’expose au grand jour.

Le 26/10/2026 à 09h00

Les faits, tels que les ont révélés deux figures de l’opposition algérienne en exil, tiennent en quelques lignes. Le samedi 24 octobre, Abdelatif Belkaïm, chargé de mission à la présidence de la République depuis 2019, embarque à Alger sur le vol Air Algérie AH2046 pour Genève. Il revient le jour même par le vol AH2047. Selon le journaliste Abdou Semmar, il passe à peine deux heures sur le sol suisse. À l’aéroport, il rencontre pendant dix-sept minutes un homme d’affaires établi en Suisse, Rafaa Tchouka, cité parmi les mis en cause dans l’affaire Bencheikh, puis repasse les contrôles et rentre à Alger.

C’est Saïd Bensedira qui a dévoilé l’affaire le soir même, lors d’un direct sur sa chaîne Flash News TV, photos et références de vol à l’appui. On y voit l’émissaire tirer sa valise, emprunter un escalator, s’entretenir avec son interlocuteur, téléphone à l’oreille, puis le saluer. Abdou Semmar a relayé et approfondi l’affaire dans deux émissions. Selon lui, le déplacement s’est fait sans ordre de mission ni motif professionnel déclaré, et les services de renseignement n’en auraient pas été informés.

Le profil du voyageur donne toute sa gravité à l’épisode. Ancien journaliste, Abdelatif Belkaïm a été un pilier de la communication de campagne d’Abdelmadjid Tebboune en 2019. Il travaille aujourd’hui avec la direction générale de la communication et le secrétariat particulier du président, et suit plusieurs dossiers politiques et sécuritaires sensibles traités par El Mouradia. Semmar le range parmi «les cinq ou six conseillers les plus influents» du chef de l’État.

Le profil de son interlocuteur renforce encore la portée de l’épisode. L’affaire Farid Bencheikh, du nom de l’ancien directeur général de la Sûreté nationale, est instruite par le tribunal militaire de Blida pour haute trahison, espionnage et conspiration contre l’État. Rafaa Tchouka, l’homme rencontré à Genève, est soupçonné d’avoir joué un rôle dans le déclenchement de ce dossier: il aurait récupéré le téléphone de Saïd Bensedira lors d’une altercation dans la région parisienne et l’aurait fait parvenir à l’entourage de Bencheikh. Le but présumé, toujours selon Semmar: y chercher de quoi accuser des responsables du renseignement, de la justice militaire et de l’état-major. Il fait l’objet d’une procédure en France et un mandat d’arrêt aurait été émis contre lui en Algérie.

Personne ne sait ce qui s’est dit pendant ces dix-sept minutes. Abdelatif Belkaïm n’a pas réagi publiquement, pas plus que la présidence. Mais la question n’est pas seulement de savoir ce qui a été échangé. Elle est de savoir pourquoi un proche collaborateur du président prend un avion pour voir, en personne et en territoire neutre, un homme poursuivi par la justice militaire de son propre pays.

C’est là que l’affaire déborde du simple fait divers. Le dossier Bencheikh n’a jamais été une simple affaire de police. L’ancien patron de la DGSN menait une guerre ouverte contre plusieurs piliers de l’appareil sécuritaire: la direction de la sécurité intérieure, alors dirigée par le général Abdelkader Haddad, dit Nacer El Djinn, depuis arrêté et emprisonné; la direction de la documentation et de la sécurité extérieure; et le parquet militaire de Blida. Bencheikh a déclaré aux enquêteurs militaires avoir agi sur instruction de la présidence et cite l’ancien directeur de cabinet, Boualem Boualem, aujourd’hui décédé. Pour le journaliste, les photos de Genève sont la confirmation d’une «complicité au plus haut sommet du clan Tebboune».

La fuite elle-même est un message. Selon Semmar, Belkaïm n’aurait pu effectuer ce déplacement sans le feu vert de Tebboune. Il aurait probablement été suivi depuis Alger par des hommes qui ne pouvaient, selon le journaliste, appartenir qu’aux services. Les photos auraient été délibérément transmises à Bensedira pour provoquer un scandale public, faute de pouvoir enquêter discrètement sur un conseiller du président. Rendre l’affaire publique, c’est forcer la présidence à agir.

On aurait tort de lire cet épisode comme une anecdote. Depuis sept ans, les purges se succèdent dans l’appareil sécuritaire algérien: chefs du renseignement limogés, généraux arrêtés, anciens patrons de la police poursuivis. Chaque camp y voit la main de l’autre. Le voyage de Genève fournit, pour la première fois, une image de ce que chacun soupçonnait: un homme de la présidence en contact direct avec un protagoniste de l’affaire qui oppose le clan présidentiel à l’armée.

La coïncidence du calendrier ajoute au trouble. Le déplacement a lieu la veille de la session extraordinaire au cours de laquelle le Parlement a autorisé l’envoi de troupes au Niger. Au moment où l’armée prend une place inédite dans la conduite du pays, jusqu’à franchir les frontières, la présidence voit l’un de ses collaborateurs exposé, photographies à l’appui, par des fuites venues de l’intérieur.

L’affaire aura des suites. Soit la sécurité militaire convoque l’émissaire de Genève et le conflit entre El Mouradia et l’état-major devient public. Soit rien ne se passe et la conclusion s’imposera d’elle-même: la présidence est assez forte pour couvrir les siens, ou l’armée assez faible pour ne pas oser. Dans les deux cas, le régime algérien n’apparaît plus comme le bloc qu’il prétend être, mais comme deux pouvoirs qui se surveillent, se photographient et se font tomber.

À Alger, on accuse volontiers l’étranger de vouloir diviser l’État. Il aura suffi de deux heures à Genève pour montrer que la division est déjà dans la maison.

Par Mohammed Ould Boah
Le 26/10/2026 à 09h00