Beauté et drame absolu

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueUn drame m’obsède au point de m’empêcher de trouver le sommeil: le père qui a jeté sa fille du cinquième étage à Casablanca. Une dispute avec son ex-femme, la raison qui s’absente, la violence qui prend le dessus sur tout et le geste fatal le plus tragique et le plus incroyable dans notre société.

Le 26/10/2026 à 12h00

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Deux commentaires. L’un sur la beauté et son mystère, l’autre sur la tragédie et ses douleurs. Entre eux, pas de lien, mais pour celui qui les découvre en même temps, il y a une perplexité, un moment de grâce et, de l’autre côté, un moment de pure folie, absolument incroyable.

L’attente est un des thèmes récurrents dans la littérature. Farid Belkahia a peint en 1962 un visage qu’on n’oublie pas. Il l’avait appelé «L’Attente». Il a été exposé au Grand Palais dans la foire Art Basel. Certains l’avaient surnommé «La Joconde de Belkahia». Oui, pourquoi pas. Cette toile, pas très grande, est un mystère. Un visage, des yeux bridés, des lèvres bien tracées, et des mains qui soutiennent une tête.

Quand Belkahia est rentré au Maroc, il a abandonné ce style de peinture à l’huile et a entamé le travail qui l’a rendu célèbre, travail sur la peau, le cuivre ou le bois.

«L’Attente» est un chagrin annoncé. Peut-être un deuil. Le jeune artiste marocain séjournant en Tchécoslovaquie, était intéressé par la gravité en une époque où le monde connaissait des perturbations géopolitiques importantes.

D’instinct, il a voulu dire cette époque. Aucun folklore dedans. De la pureté des traits, et une sorte de secret dans un visage immense tenu par des bras frêles mais soudés. La tête est entourée d’une bande de cheveux noirs. Derrière, on devine une complexité où les rêves se font et se défont, où les mots disparaissent, avalés par le silence, seul refuge d’un regard triste et énigmatique.

Et de là surgit la beauté, muette, qui vous obsède.

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Un drame m’obsède au point de m’empêcher de trouver le sommeil: le père qui a jeté sa fille du cinquième étage à Casablanca. Une dispute avec son ex-femme, la raison qui s’absente, la violence qui prend le dessus sur tout et le geste fatal le plus tragique et le plus incroyable dans notre société.

Je n’arrive pas à comprendre ni à admettre ce qui s’est passé. Il paraît que le criminel est allé ensuite dormir comme si de rien n’était. C’est un médecin anesthésiste réanimateur. Son métier est de faire revenir les patients à la vie. Mais c’est aussi un monstre. Inhumain et cruel. Pire que n’importe quel animal de proie.

Comment juger un tel acte? Quels mots trouver pour dire cette folie? Même s’il sera interné en hôpital psychiatrique, il reste un monstre qui, normalement, sera tué à petit feu par sa conscience. En a-t-il encore une? Je me le demande. Certes on ne peut que le plaindre et penser à cette petite fille jetée comme un objet encombrant, assassinée suite à une crise de folie profonde. Le soigner? Un tel crime ne s’oubliera jamais.

«La barbarie rôde autour de nous. La civilisation a pour but de l’empêcher de se réaliser. L’éducation aussi.»

—  Tahar Ben Jelloun

Je sais la violence conjugale. Je sais des divorces où les comptes sont réglés à la tronçonneuse. Cela nous dit que la société marocaine est en train d’accéder à la brutalité que l’environnement préparait depuis quelque temps. Il existe peu d’harmonie dans les couples. Les mariages sont de plus en plus rompus. Les divorces se multiplient et la guerre civile est déclarée. La haine et la puissance de la vengeance, d’un côté comme de l’autre sont de plus en plus fréquents. Autour de nous, nous connaissons des cas dramatiques où le droit et la loi sont bafoués. La haine conjugale est plus puissante que n’importe quel sentiment. Elle travaille le corps et l’esprit et souvent débouche sur des drames atroces.

Je suis encore sous le choc en écrivant ces lignes. L’autre victime est la mère. Quelle que soit la violence qu’elle aurait utilisée dans la dispute, elle ne peut être responsable de ce crime incroyable. Mais elle est aujourd’hui une mère au fond du trou, dans les profondeurs du malheur et sa douleur est infinie.

La barbarie rôde autour de nous. La civilisation a pour but de l’empêcher de se réaliser. L’éducation aussi. Mais quand on fait de longues études de médecine, quand on s’engage à respecter le serment d’Hippocrate, quand son rôle est de faire revenir à la vie, on ne peut pas comprendre le cheminement de son geste fatal.

Ce crime atroce est absolument exceptionnel. Il m’apparaît comme un crime impossible à juger. L’avocat du père va nous dire: «Oui, il n’était plus lui-même, ce sont des circonstances non maîtrisables, un moment de pure folie, bla bla bla…»

Ce père indigne, il devrait trouver de lui-même une sentence et se l’appliquer en toute cohérence. Quant à la petite victime, elle restera dans la mémoire de tous ceux qui ont appris ce drame terrible, symbole du Mal absolu, dérèglement mental criminel.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 26/10/2026 à 12h00