À l’automne 1994, les chances pour que Jacques Chirac gagne les élections présidentielles étaient de l’ordre de 10%. Son concurrent, Édouard Balladur, avait le vent en poupe au point que le jeune maire de Neuilly, Nicolas Sarkozy, disait que Balladur serait élu au premier tour.
À l’époque je faisais partie d’un club privé d’intellectuels, d’écrivains et de journalistes tendance gauche. Le club s’appelait «Phares et Balises». Nous nous réunissions une fois par mois dans une librairie rue de l’Odéon, puis chez Régis Debray qui habitait le quartier.
Parmi les personnalités qui en faisaient partie, il y avait Edgar Morin, Olivier Mongin, directeur de la revue Esprit, Jean-Claude Guillebaud, éditeur au Seuil et ancien grand reporter pour Le Monde, Bertrand Porot-Delpech, journaliste et académicien, Michel Schneider, psychanalyste, etc.
Le principe était simple: pas de langue de bois; tout ce qui se dit reste confidentiel.
Parmi les premiers invités, Jacques Chirac, qui se lamentait de voir certains de ses amis le trahir, et de ne pas avoir des sondages favorables.
Parmi nous, un jeune anthropologue, Emmanuel Todd. Il travaillait sur la société française et venait de publier une étude assez audacieuse au point de provoquer le rire et la moquerie: Chirac sera le prochain président.
Quand Chirac est arrivé pour être cuisiné par nous, je le prends à part et lui dit en riant, «vous savez, Monsieur le Premier ministre, il y a parmi nous quelqu’un qui pense que vous serez le prochain président de la République». Il me dit «où est-il? Où est-il? Présentez-le-moi; ça doit quelqu’un de bien».
La parole est donnée à Emmanuel Todd, qui d’habitude est timide, se met à exposer avec passion son analyse basée sur des enquêtes de terrain, et sur la fréquentation des milieux populaires.
Todd sort le mot magique qui va sauver Chirac: la fracture sociale. Je cite de mémoire:
«Ce sera votre thème principal; vous devez travailler cette fracture, dire ce qu’elle signifie et pourquoi vous êtes le seul capable de répondre aux questions qu’elle pose; le peuple français a besoin de quelqu’un qui lui raconte une histoire, qui lui donne envie d’aller de l’avant, loin des cercles de certains intellectuels qui ne connaissent rien au peuple. Vous avez un seul éventuel concurrent: Pierre Mauroy; lui, il connaît le peuple, mais je ne pense pas qu’il se présentera».
Chirac était tout excité. Il venait de trouver le chemin de sa campagne électorale.
Je raconte cet épisode car Emmanuel Todd, loin de faire de la politique, a poursuivi ses recherches, sur l’immigration notamment, considérée par lui comme une chance pour la France, et sur l’état de l’Occident dont il se demande dans son nouveau livre «La dislocation» (Gallimard) s’il était devenu une sorte de vaisseau fantôme errant dans l’histoire?
C’est la chute des valeurs auxquelles l’Occident a longtemps crues. Ce sont des guerres qui concernent l’état de l’Europe et sa capacité de résister. C’est le manque d’union et de solidarité face à ce qui se passe au Proche-Orient puis en Ukraine.
Justement, Todd écrit: «Ce qui a mené à la défaite de l’Occident en Ukraine et à la victoire de Trump aux Etats-Unis, ce sont bien des conceptions ultralibérales, libertariennes, postnationales, technométaphysiques. Le nouveau rêve américain, né de l’accouplement de la finance new-yorkaise et des Gafa de la Silicon Valley, a subi, face à l’armée russe, son choc de réalité.»
Les médias, notamment en France, rejettent cette vision et continuent de soutenir l’Ukraine même si cela coûte très cher au peuple français. On ne compte plus les milliards donnés par certains États européens à l’Ukraine, au point où Poutine les menace d’intervenir puisqu’ils lui font la guerre indirectement.
Todd pense qu’il faut prendre ces menaces au sérieux. La Russie est une puissance avec laquelle il faut savoir parler. Or aucun dialogue n’a été concluant. Pour Todd, le Poutinisme est un nationalisme assez fort idéologiquement pour donner un coup d’arrêt à l’Otan.
En tant qu’anthropologue averti, Todd en vient à dire combien l’immigration légale est une chance pour l’Europe. Une chance et une nécessité. Il le prouve par des chiffres: «en 2022, 75,6% des naissances étaient de mère française, 7,5% de mère originaire du Maghreb, 0,6% de Turquie. (…) le régime démographique d’accroissement naturel proviendra de l’immigration». C’est ce qui a poussé l’Allemagne, l’Italie et l’Espagne à régulariser des centaines de milliers de migrants.
Un autre chiffre inquiète certains Français: 20,8% des prénoms sont d’origine arabo-musulmane parmi les nouveau-nés.
Pour Todd, l’Ukraine ne peut exister que contre la Russie. Israël aussi n’existe que pour la guerre. «Il est clair pour moi que l’expérience sioniste, moment particulier d’une histoire juive infiniment plus vaste, a perdu son sens, et qu’Israël n’a plus d’autre but existentiel que de combattre le monde musulman».
Todd dénonce le bellicisme russophobe en France et ailleurs. Là, c’est une position minoritaire qu’on ne veut pas entendre ni comprendre.
Le livre d’Emmanuel Todd est passionnant de bout en bout, car il intervient en tant qu’anthropologue, pas au service de telle ou telle idéologie. C’est un regard dégagé de simplisme et de pensée toute faite. D’où l’intérêt de ce dialogue entre lui et la journaliste Diane Lagrange.




