Les maladies de la France

Tahar Ben Jelloun.

ChroniqueLa France a mal partout. La jeunesse a voulu réveiller ce pays qui s’ennuie, qui perd confiance, qui est assommé par les impôts, qui est non écouté, non respecté, qui voit son pouvoir d’achat de plus en plus faible, et voilà que l’État répond par la répression féroce et sans limites. Certes des policiers ont été blessés. Mais on dirait qu’on est en guerre!

Le 19/10/2026 à 12h00

La France va mal. On le sait depuis des mois. Moral bas, tension haute. Un AVC (accident vasculaire cérébral) peut se produire à tout moment. Une ombre noire ou grise plane sur le futur. Une génération est laissée pour compte. L’extrémisme de droite et de gauche s’installe dans le pays. Tel est le contexte dans lequel des lycéens manifestent dans toute le pays. Samedi 17 octobre, ils ont été rejoints par les syndicats et des Gilets jaunes. Les casseurs, pas forcément des élèves, en ont profité pour brûler, détruire et surtout casser l’image d’adolescents qui sont sortis dans la rue pour des revendications légitimes.

Avec une dette de 3.595,5 milliards d’Euros, ce qui représente 119% du Produit Intérieur Brut, avec une montée de l’extrême droite donnée gagnante par les sondages à l’élection présidentielle, avec des problèmes structurels de l’Éducation nationale (cinq ministres en trois ans) non résolus, et le monde de la santé qui ne cesse de se dégrader (pénurie de médecins; il faut parfois trois mois pour avoir un rendez-vous avec un spécialiste; personnel hospitalier très mal payé), la société française assiste à une crise profonde, politique, économique et culturelle sans savoir quoi faire.

Ce sont des lycéens qui ont senti la douleur de la France et le flou autour de leur avenir. Ils sont sortis manifester contre le manque d’enseignants, contre la baisse de qualité de l’enseignement, contre le manque de considération de la part du pouvoir. Ils se sont fait appeler «Génération colère».

Ils sont en colère à juste titre. D’abord, le gouvernement au lieu de les écouter, leur a envoyé des milliers de policiers qui n’ont pas hésité à frapper, à envoyer des bombes lacrymogènes, à se battre physiquement contre des adolescents. Il y a eu des casseurs étrangers aux lycéens. Mais la maladresse du ministre de l’Intérieur, qui croit plus à la répression qu’au dialogue, a été fatale. Le mouvement ne cesse de grossir et cela dans toute la France.

La journée du 17 octobre a été marquée par un chaos qu’on n’avait pas vu depuis mai 1968. À Marseille, on aurait décompté 30.000 casseurs. Ce ne sont plus des lycéens qui réclament des droits, ce sont des adultes qui profitent de cette colère pour tout casser. C’est la haine de la politique actuelle. C’est la volonté de bousculer gravement ceux qui gouvernent ainsi que ceux qui s’apprêtent à prendre le pouvoir en 2027.

Le ministre de l’Intérieur a dès le départ mal considéré la situation. Deux élèves ont perdu leur main à cause d’une bombe lacrymogène lancée par les policiers. Un autre a perdu un œil, sans parler des coups physiques de part et d’autre. C’est une confrontation entre les représentants de l’ordre et ceux qui le perturbent.

Un enseignant a témoigné: «je n’ai rien vu venir; j’ai été surpris». Les lycéens ont l’impression que les études ne vont pas leur donner de travail. Il y a un désespoir réel et profond. La confiance a disparu. Comme l’explique un enseignant à l’hebdomadaire Le Point:

«Les emplois du temps sont effectivement moins satisfaisants qu’autrefois, mais cela tient en grande partie à l’organisation actuelle du lycée. Depuis la réforme de 2019, les élèves choisissent leurs spécialités et construisent des parcours plus individualisés. Ils ne sont plus répartis dans des filières aussi nettement dessinées qu’auparavant».

Le parti de Jean-Luc Mélenchon La France Insoumise soutient les manifestants, et même y participe. Dans son allocution le dimanche 18 octobre, le président Macron demande aux partis politiques de condamner ces débordements. Mais la violence est partout. Des images incroyables montrent le «combat» entre police et manifestants. Des centaines de commerces ont tout perdu. Les raisons de manifester sont brouillées par la violence des policiers et la brutalité des incendiaires.

La France a mal partout. La jeunesse a voulu réveiller ce pays qui s’ennuie, qui perd confiance, qui est assommé par des impôts, qui est non écouté, non respecté, qui voit son pouvoir d’achat de plus en plus faible, et voilà que l’État répond par la répression féroce. Certes des policiers ont été blessés. Mais on dirait qu’on est en guerre!

La peur et l’angoisse d’un futur incertain dans tous les domaines, avec la perspective d’une extrême droite au pouvoir, provoquent des fractures et des ruptures dans une société où le dialogue démocratique n’existe presque plus. Les débats à la télé tournent en rond. Des experts, des spécialistes expliquent la colère de la jeunesse sans avoir analysé les raisons profondes d’un soulèvement qui était prévisible, d’après des observateurs indépendants plus attentifs au souffle du pays.

Certains élèves arrivent au collège sans avoir assimilé les valeurs fondamentales. Des adolescents sont morts sous les balles tirées par leurs camarades du même âge. Des professeurs ont été tués et des proviseurs menacés physiquement.

L’autorité parentale a démissionné. Celle des enseignants s’exerce dans des conditions difficiles. Les élèves d’aujourd’hui sont les enfants d’internet et des réseaux sociaux. Ils sont victimes d’influenceurs et influenceuses, de démagogues et d’arnaqueurs. Aucune sérénité pour faire son métier de professeur.

Quand chez nous la Génération Z avait manifesté, la presse française en avait conclu à la débâcle du régime allant jusqu’à parler dans certains journaux de «Fin de règne»! Cette presse adore consacrer des articles aux difficultés du Maroc. Elle donne des leçons. Aujourd’hui, elle est désemparée.

Passons. Le recours à la violence tous azimuts est la défaillance d’une politique. C’est une réaction primaire, dénuée d’intelligence et de culture.

La force pour remettre l’ordre crée des opportunités et des provocations que les manifestants exploitent à leur tour. Pas en cassant mais en se regroupant de plus en plus nombreux.

Mais il n’y a pas que des casseurs. J’ai vu hier dimanche des groupes de jeunes collégiens danser et chanter en bande sous un soleil doux, un drapeau palestinien à la main et des pancartes en carton réclamant une éducation digne de la démocratie, réclamant la justice et l’arrêt de la violence. Macron est face à une des crises les plus graves de son règne. Il a plaidé pour l’ordre et la transparence, puis il a refusé la démission de son ministre de l’Intérieur. Pas de connexion avec le réel.

Par Tahar Ben Jelloun
Le 19/10/2026 à 12h00