La Mer Rouge et le détroit de Bab el-Mandeb n’ont pas attendu l’actuelle guerre américano-iranienne pour être au cœur de la géopolitique mondiale. Depuis le 16ème siècle, cette artère économique majeure est en effet au centre des convoitises des grandes et des moyennes puissances. Longtemps cul-de-sac, la Mer Rouge est devenue un des axes maritimes mondiaux les plus fréquentés après 1869, date de l’inauguration du Canal de Suez.
Intervenant après la question du détroit d’Ormuz, la prise de contrôle de la rive arabe du détroit de Bab el-Mandeb par les Houtis alliés de l’Iran bouleverse la géopolitique des flux maritimes. Par le détroit de Bab el‑Mandeb transite en effet 10 à 15% du commerce mondial et près de 30% du trafic conteneurisé. Toute perturbation du trafic dans ce détroit affecte donc immédiatement les chaînes logistiques entre l’Asie, le Golfe, l’Europe et le reste du monde.
Aujourd’hui, le contrôle des ports de la région, Djibouti, Berbera, Assab, et plus au nord ceux du Soudan, explique la présence militaire des États-Unis, de la Chine, de la France, de la Grande-Bretagne, des EAU et de la Turquie. Djibouti, «hub» militaire et logistique de la mer Rouge, accueille ainsi une base américaine, une base chinoise, une base française et des navires japonais et italiens y sont régulièrement présents. Sans perdre de vue que la Turquie a opéré un retour spectaculaire dans ce qui fut son ancienne zone d’influence dont elle avait été chassée durant le premier conflit mondial.
L’émiettement entre trois États, Érythrée, Djibouti et Somalie, plus deux États auto-proclamés, le Somaliland et le Puntland disputés entre les puissances régionales et extra régionales, ajoute à la complexité de la situation actuelle.
À cet égard, la question du Puntland mérite d’être développée. Le nom du Puntland vient du «Pays de Pount», la «Terre de Pount» des textes égyptiens.
Durant l’Ancien Empire, sous les règnes de Pépy I (+- 2330-2280), de Merenré I (+- 2280-2270) et de Pépy II (+- 2270-2200), pharaons de la 6ème dynastie, nous avons les preuves de plusieurs expéditions rapportant depuis le Pays de Pount encens, peaux, ivoire, or, ébène, parfums et même un Pygmée.
Durant le Nouvel Empire, la reine Hatchepsout (+- 1480-1457) envoya une expédition vers Pount dont les détails apparaissent sur les bas-reliefs des murs du temple de Deir el-Bahari dans la Vallée des Rois.
«Cela d’autant plus que depuis la fin du mois de septembre, la guerre a repris en Éthiopie. Une guerre sur trois fronts (Tigré, Afar et Amhara) avec à la base, une fois encore, des questions ethno-territoriales qui menacent de faire éclater la mosaïque ethnique d’un pays composé de quatre-vingt peuples.»
— Bernard Lugan
Plus près de nous, entre 1899 et 1920, sur le territoire de l’actuel Puntland, exista l’État derviche qui était dirigé par Mohammed Abdullah Hassan (Sayyid Mohamed). En 1998, les fondateurs de l’État autonome ont choisi le nom Puntland pour souligner un héritage historique et une identité culturelle enracinée dans la longue histoire de la Corne de l’Afrique. Cet État qui mena une guerre de 20 ans contre les Britanniques du Somaliland britannique et contre les Italiens du Somaliland italien, avait pour ambition d’unifier les clans somalis du groupe darod sous une autorité religieuse commune. Son noyau était formé par le sous-clan des Dhulbahantes. Ses chefs militaires clés qu’il s’agisse d’Ismail Mire ou de Diiriye Guure appartenaient à ce sous-clan, de même, les forteresses derviches de Taleh et de Silsilat étaient situées en territoire Dhulbahante. Le mouvement derviche fut donc d’abord une affirmation politique Dhulbahante dans un contexte de compétition inter‑clanique.
Si le clan Dhulbahante fournissait les hommes et le territoire, le soufisme salihiyya en fut l’idéologie. La Salihiyya est une confrérie née à la fin du 19ème siècle et devenue particulièrement influente en Somalie et dans la région de l’Ogaden. Ce courant spirituel qui explique largement l’histoire religieuse et politique somalienne moderne fut fondé par Muhammad Salih ibn al-Hajj Abd al‑Rahman. Le mouvement se diffusa vers le Soudan, la Somalie, l’Éthiopie (Ogaden).
La Salihiyya fut le moteur idéologique du mouvement derviche et de la lutte anticoloniale menée par Sayyid Mohammed Abdullah Hassan. Son héritage perdure aujourd’hui dans les dynamiques religieuses et politiques de la Somalie. La Puntland Dervish Force, qui est la force armée officielle de l’État du Puntland, a ainsi repris le terme Daraawiish comme symbole identitaire et utilise cette histoire pour légitimer sa revendication indépendantiste.
Une revendication qui pourrait tirer parti du contexte régional explosif. Cela d’autant plus que depuis la fin du mois de septembre, la guerre a repris en Éthiopie. Une guerre sur trois fronts (Tigré, Afar et Amhara) avec à la base, une fois encore, des questions ethno-territoriales qui menacent de faire éclater la mosaïque ethnique d’un pays composé de quatre-vingt peuples. Or, si ce conflit se transformait en une nouvelle guerre de tous contre tous, ce serait alors toute la région de la Corne qui pourrait s’embraser. Et, à la faveur de la crise régionale, bien des revendications régionalistes pourraient être concrétisées. L’exemple de l’indépendance de l’Erythrée est en effet un modèle pour certains.




