La question du trésor du dey d’Alger

Bernard Lugan.

Chronique80 millions annoncés, 48,7 millions inventoriés: l’écart a nourri deux siècles de polémique sur le trésor du dey d’Alger. Bernard Lugan reprend les pièces du dossier, de la capitulation de 1830 à la commission d’enquête de Louis-Philippe.

Le 20/10/2026 à 12h00

Produit de décennies de rapines, de captures de navires et de rançons, le trésor du dey turc d’Alger était enfermé dans les sous-sols de son palais dans une sorte de casemate comportant plusieurs caveaux. En 1817, à l’époque du dey turc Ali Kodja, le trésor avait été transféré de la résidence du dey à la citadelle de la Casbah où ce dernier s’installa désormais. Après la prise d’Alger au mois de juillet 1830, ce trésor fut estimé, inventorié, pesé, mis en caisses et embarqué à destination de la France sous l’étroite surveillance d’officiers d’état-major et de trésoriers. Une polémique n’a cependant jamais cessé à ce sujet.

Plusieurs points sont cependant établis:

1- Le 5 juillet 1830, le dey Hussein signa la capitulation d’Alger et l’armée française prit le contrôle de la ville.

2- Le 6 juillet 1830, une commission composée de l’Intendant général Denniée, du général Tholozé, et du payeur général Férino, reçut du «khasnadj» (le gardien) les clés de la salle du trésor. Après un rapide inventaire, des scellés furent apposés sur la salle et le général de Bourmont écrivit le jour même au ministre Polignac que le trésor:

«(…) contient au moins 80 millions en espèces d’or et d’argent. Nous avons en outre à la disposition du roi, les valeurs des denrées et marchandises qu’on peut évaluer, je crois, à 20 millions».

3- Le 17 juillet, l’inventaire officiel détaillé indique que le trésor turc s’élevait très exactement à 48.684.528 francs en monnaies d’or et d’argent dont 7.212 kg d’or d’une valeur de 24.768.000 francs et 108.704 kg d’argent d’une valeur de 23.915.000 francs. Plus des laines et des denrées diverses d’une valeur de 3.000.000 de francs. Une artillerie en bronze d’une valeur de 4.000.000 de francs, soit un total de 55.683.000 de francs, moins les dépenses de l’expédition, soit 48.500.000 francs, ce qui donne une recette de 7.183.000 de francs.

«Ne perdons pas de vue que Londres avait alors tout intérêt à faire circuler de faux bruits visant à discréditer la France en raison de sa totale opposition à la prise d’Alger.»

—  Bernard Lugan

Il y a donc une différence de 31 millions entre l’estimation rapide faite le 6 juillet et le décompte précis en date du 17 juillet. Une différence qui a alimenté bien des rumeurs. Or, le 6 juillet, le payeur-général avait fait une estimation caveau par caveau. Mesurant la hauteur de l’entassement d’or et d’argent de chacun d’entre eux, il avait fait son estimation à partir de leur volume en fonction du métal entreposé, or, argent ou bijoux. Pour justifier cette différence d’environ 31 millions, l’intendant Denniée écrivit que le 6 juillet, lors de la première visite de la commission «le Trésor fut pesé et non compté»:

«Cette opération a eu lieu par des officiers d’état-major et de la Trésorerie, sous la surveillance de la commission des finances. Ces caisses, ficelées et cachetées, recevaient une série de numéros d’ordre et étaient placées méthodiquement dans des caveaux, d’où elles ne sortaient que pour être transportées au port par des militaires de corvée, commandées par des officiers et sous la conduite du payeur général et des agents de la trésorerie».

La polémique naquit à la suite des déclarations faites le 9 juillet 1830 par le consul anglais Saint-John qui, sans l’avoir vu, estimait le trésor à 300 millions. Ne perdons pas de vue que Londres avait alors tout intérêt à faire circuler de faux bruits visant à discréditer la France en raison de sa totale opposition à la prise d’Alger. De son côté, le consul des Pays-Bas estimait le trésor du dey turc à 230 millions. Quant au consul de France Pierre Deval, dans un rapport en date du 28 février 1828, il l’évaluait à 50 millions de piastres. Comment ces consuls auraient-ils pu connaître le contenu, donc la valeur, d’un trésor dont aucun inventaire ne fut fait avant celui réalisé en juillet 1830 par l’armée française?

Afin de faire taire les rumeurs, dès le 11 août 1830, le roi Louis-Philippe qui venait tout juste d’accéder au pouvoir, chargea le général Clauzel, successeur du général de Bourmont, d’organiser une commission d’enquête.

Le 22 octobre 1830, après un mois et demi de travaux, le général Clauzel clôtura officiellement «l’affaire du Trésor d’Alger» en écrivant que «rien n’a été détourné du trésor de la Cassauba (casbah), et qu’il a tourné tout entier au profit du trésor de la France» en dédommagement de plusieurs siècles de capture et de vol de ses navires.

Par Bernard Lugan
Le 20/10/2026 à 12h00