Algérie: record historique des abstentions (80%) aux élections législatives

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueEn Algérie, les élections législatives du 2 juillet ont enregistré un taux de participation officiel de seulement 20,79%, un niveau historiquement bas. Au-delà de la victoire de la majorité présidentielle, ce scrutin met en lumière la crise persistante de la représentation politique et le fossé grandissant entre le pouvoir et la société.

Le 09/07/2026 à 16h00

Le 2 juillet, quelque 1.300 listes étaient en lice pour renouveler les 407 sièges de l’Assemblée populaire nationale (APN). À l’issue des contrôles administratifs, judiciaires et sécuritaires, près de 3.000 candidatures ont été rejetées avant le scrutin. Selon les chiffres officiels, le taux de participation s’est établi à 20,79%. Un record historique… de faible mobilisation.

L’Algérie est dotée d’un Parlement bicaméral composé de l’Assemblée populaire nationale (APN) et du Conseil de la Nation. Ce dernier, élu au suffrage indirect, compte 177 membres, dont un tiers est nommé par le président de la République, soit 59 parlementaires désignés par le chef de l’État, une singularité institutionnelle.

Il s’agissait de la deuxième élection organisée depuis la réforme de la loi électorale de 2021, qui a instauré un scrutin proportionnel plurinominal dans 77 circonscriptions réparties sur 58 wilayas, auxquelles s’ajoutent huit sièges réservés à la diaspora algérienne. Le nouveau texte législatif du 23 avril 2026 introduit de nouvelles restrictions, notamment à travers les dispositions de l’article 200 de l’ordonnance présidentielle. Les autorités affirment vouloir «assainir la vie politique» et «moderniser le scrutin». Qu’en est-il réellement?

L’opposition dénonce au contraire une politique de verrouillage institutionnel fondée sur une invalidation massive des candidatures et un «filtrage administratif». Celui-ci se traduirait notamment par l’exclusion ciblée de militants du Hirak de février 2019, mais aussi par un élargissement des cas d’inéligibilité visant certains candidats condamnés ou simplement soupçonnés d’atteinte à l’ordre public ou à l’intérêt national. Des notions particulièrement floues et éminemment subjectives, qui évacuent la présomption d’innocence propre à tout État de droit. Elles constitueraient, au final, un instrument d’exclusion politique visant des responsables associatifs, des cadres jugés critiques et même des candidats indépendants susceptibles de concurrencer les partis traditionnels. Une loi électorale en forme d’entonnoir, qui pénalise l’opposition comme les profils indépendants.

L’enjeu majeur de ce scrutin résidait avant tout dans le niveau de participation. En 2021, celui-ci s’était limité à 23%, contre 43% en 2016 et 37% en 2011. Une tendance baissière que confirme également la faible mobilisation de la diaspora, avec un taux de participation d’à peine 10% parmi près d’un million d’électeurs inscrits.

Dans le même ordre d’idées, il convient de rappeler que le président Abdelmadjid Tebboune, réélu en septembre 2024, n’avait recueilli les suffrages que d’environ 30% des 24,35 millions d’électeurs inscrits. Le taux de participation officiel s’était alors élevé à 46%, tandis que les bulletins blancs et nuls avaient atteint 1,76 million.

«Au-delà de ces chiffres se dessine une crise plus profonde, celle de l’horizon et du projet de société: le mal-vivre, la harga et la fuite des cerveaux en sont les symptômes les plus visibles.»

—  Mustapha Sehimi

Quels enseignements tirer, dès lors, du scrutin du 2 juillet?

Premier constat: la victoire de ce que le pouvoir qualifie de «majorité présidentielle». Le Front de libération nationale (FLN), parti historique, recule de huit sièges mais demeure la première force de l’Assemblée avec 90 députés. Le Rassemblement national démocratique (RND) progresse de 15 sièges pour atteindre 73 élus. Ce parti, fondé par Ahmed Ouyahia, ancien Premier ministre de Abdelaziz Bouteflika, condamné en mars 2020 à quinze ans de prison pour corruption, renforce ainsi sa position. Le Front El Moustakbal gagne, pour sa part, onze sièges et porte son groupe parlementaire à 59 députés.

À eux trois, ces partis totalisent 222 sièges, soit davantage que la majorité absolue fixée à 204 élus. À ce bloc s’ajoutent les 38 députés du Mouvement El-Bina.

Autre enseignement: le recul de la mouvance islamiste. Le Mouvement de la société pour la paix (MSP) perd 22 sièges et ne compte plus que 43 députés. Dans le même temps, le camp démocrate apparaît davantage marginalisé, comme en témoignent les faibles résultats du Front des forces socialistes (FFS), avec 12 sièges, du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), qui n’en obtient que quatre, ainsi que du Parti des travailleurs, réduit à trois élus.

La chute de la représentation féminine est tout aussi révélatrice. Seules 23 femmes ont été élues, contre 37 en 2021 et 118 en 2016, soit, à l’époque, plus du quart de l’Assemblée. Cette évolution s’explique à la fois par le système de listes ouvertes avec vote préférentiel nominal et par une évolution plus conservatrice de la vie politique. Ce recul intervient pourtant alors que la loi impose un quota d’un tiers de femmes sur les listes de candidats, même si des dérogations peuvent être accordées par l’administration lorsque cet objectif ne peut être atteint.

Une Assemblée mal élue, donc. Une crise profonde de la légitimité de la représentation politique. Une place des femmes en net recul. Une fracture persistante entre la population et l’offre politique institutionnelle — le pays légal face au pays réel.

Le tableau apparaît d’autant plus préoccupant qu’il s’inscrit dans un contexte économique difficile: une économie sous perfusion de la dépense publique, davantage tournée vers la consommation que vers la production; une dépendance persistante aux hydrocarbures, qui représentent près de 90% des exportations et environ 60% des recettes budgétaires; un déficit budgétaire abyssal de près de 40 milliards de dollars en 2026, soit environ 12% du PIB; un financement coûteux de la paix sociale à travers des subventions massives; enfin, un chômage officiel de 13%, qui atteint près de 40% chez les jeunes.

Au-delà de ces chiffres se dessine une crise plus profonde, celle de l’horizon et du projet de société: le mal-vivre, la harga et la fuite des cerveaux en sont les symptômes les plus visibles. Ce régime n’est pas réformable. Seul un nouveau Hirak serait en mesure de faire émerger une nouvelle dynamique contestataire, porteuse d’un nouveau pacte social et démocratique.

Par Mustapha Sehimi
Le 09/07/2026 à 16h00