La puissance dans tous ses états

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueAssurément, le concept de «puissance» est devenu central dans les relations internationales contemporaines, à travers notamment les notions de soft power, hard power et smart power.

Le 28/05/2026 à 16h00

La puissance? C’est la capacité d’obtenir des autres qu’ils fassent ce que vous souhaitez. Non seulement par la contrainte, mais aussi par l’aide, les avantages économiques, l’attraction culturelle, le prestige, la crédibilité ou encore l’adhésion à un modèle.

Pendant des siècles, la puissance a été pensée selon une logique essentiellement militaire: territoire, armée, population, ressources, capacité industrielle ou contrôle géographique. Une vision correspondant au monde classique des rivalités impériales, des guerres interétatiques, de l’équilibre des puissances et de la souveraineté absolue. Dans cette approche, la puissance est matérielle, coercitive et verticale. Les États poursuivent leurs intérêts, la sécurité demeure leur priorité et la force reste, en dernière instance, l’ultime arbitre.

Mais le contexte historique a profondément changé. Le système international connaît aujourd’hui une mutation structurelle. Après la Guerre froide, plusieurs transformations majeures ont rebattu les cartes: l’interdépendance économique, la révolution de l’information — Internet, télévision globale, réseaux numériques — ainsi que la montée en puissance des acteurs non étatiques, qu’il s’agisse des multinationales, ONG, plateformes numériques, médias, marchés financiers ou organisations internationales.

La puissance cesse alors d’être exclusivement territoriale ou militaire. L’image devient stratégique. C’est dans ce contexte qu’émerge le concept de soft power: la capacité d’obtenir ce que l’on souhaite par l’attraction plutôt que par la contrainte. Il agit lorsque les autres admirent votre modèle, souhaitent vous imiter, intériorisent vos préférences ou considèrent votre leadership comme légitime.

Quelles en sont les sources? D’abord la culture, lorsqu’elle devient attractive. Les exemples américains sont à cet égard éloquents: Hollywood, Netflix, la musique, les universités, le sport ou encore l’innovation technologique. Autant de secteurs produisant un imaginaire collectif et un désir d’identification. S’y ajoutent les valeurs politiques — démocratie libérale, libertés publiques, État de droit, mobilité sociale — à condition toutefois qu’elles soient perçues comme réelles. Car les valeurs proclamées sans crédibilité n’ont guère d’effet.

Autre dimension essentielle: la politique étrangère et la légitimité internationale. Une diplomatie perçue comme cohérente, responsable et respectueuse du droit international renforce naturellement l’influence d’un État.

À l’inverse, le hard power repose sur la force militaire, les sanctions, la coercition et les pressions économiques. Son mode d’action est celui de la contrainte et de la dissuasion. La différence est fondamentale: le hard power impose quand le soft power fait accepter.

«Le Royaume a considérablement consolidé son soft power au cours des dernières décennies grâce à une diplomatie agile, proactive et crédible, engagée dans les grandes questions continentales et internationales: climat, migration, stabilité régionale ou coopération africaine.»

—  Mustapha Sehimi

De cette opposition est né le concept de smart power, autrement dit une combinaison intelligente des deux approches. La véritable puissance réside alors dans la capacité à savoir quand contraindre, séduire, négocier ou coopérer.

À l’ère de l’information, un autre phénomène s’impose: l’information elle-même devient une forme de puissance. Les récits, les perceptions, les normes et l’attention acquièrent une dimension stratégique. Le problème n’est d’ailleurs plus l’absence d’information, mais sa surcharge. Dès lors, la crédibilité devient rare, l’attention stratégique et la confiance une véritable ressource géopolitique.

Les transformations en cours sont considérables. La cyberguerre constitue désormais un espace stratégique à part entière. La guerre devient aussi narrative: les États cherchent à contrôler les perceptions, les émotions et les récits globaux. Elle est enfin hybride, mêlant dimensions militaires, économiques, technologiques et médiatiques.

L’idée d’un déclin américain demeure, à ce stade, discutable malgré l’émergence d’une nouvelle bipolarité économique et géostratégique avec la Chine. Les États-Unis conservent des avantages structurels majeurs: innovation, universités, immigration, alliances internationales, culture mondialisée et, surtout, le dollar comme première monnaie internationale. Des fragilités affectent toutefois la cohérence du modèle américain: polarisation politique, tentations unilatéralistes ou encore crise démocratique interne.

Quant à la Chine, son ascension économique en fait désormais la deuxième puissance mondiale, forte de capacités industrielles et technologiques considérables. Pékin souffre néanmoins d’un déficit d’attractivité, d’un manque de confiance internationale et du faible pouvoir de séduction de son modèle politico-économique.

Il convient également de souligner que la diffusion de la puissance ne s’opère plus uniquement entre États. Elle se déplace aussi vers des acteurs non étatiques: GAFAM, fonds d’investissement, ONG, réseaux sociaux, influenceurs ou plateformes numériques.

D’où plusieurs interrogations. Le soft power ne masque-t-il pas parfois une domination culturelle? L’influence américaine ne produit-elle pas une forme d’hégémonie idéologique? Et surtout, comment mesurer réellement le soft power, son pouvoir d’attraction, sa réputation ou son influence culturelle et politique?

Et le Maroc dans tout cela? Le Royaume a considérablement consolidé son soft power au cours des dernières décennies grâce à une diplomatie agile, proactive et crédible, engagée dans les grandes questions continentales et internationales: climat, migration, stabilité régionale ou coopération africaine. À cela s’ajoutent un islam tolérant, une culture ouverte, une capacité de médiation reconnue ainsi qu’un vaste réseau africain, le tout porté par le leadership personnel, moral et diplomatique du roi Mohammed VI.

À tel point que le soft power marocain apparaît aujourd’hui comme un véritable multiplicateur de puissance, un instrument d’influence et un levier géopolitique majeur. Car ce 21ème siècle ne se résume plus à une compétition militaire ou économique. Il est aussi celui des récits, de la crédibilité, des modèles, de la technologie et de l’imaginaire collectif.

Par Mustapha Sehimi
Le 28/05/2026 à 16h00