Quelles chances pour la paix?

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueUn calme précaire est revenu au Liban. Une forme d’espoir renaît - malgré un cinquième de la population déplacée, des milliers de morts, des destructions considérables et l’extraordinaire fragilité de la trêve en cours. Cette trêve a été imposée par les États-Unis à Israël le 17 avril. L’intervention américaine surprend a priori puisque depuis quelques mois, plus personne à Washington, c’est- à-dire dans l’entourage de Trump, ne s’occupait de ce dossier. Israël paraissait avoir carte blanche.

Le 02/05/2026 à 09h30

Quels éléments ont conduit les États-Unis à se réinvestir dans le pays du Cèdre? Le facteur déclencheur? La condition posée par Téhéran d’étendre le cessez-le-feu au Liban comme préalable à la poursuite de pourparlers de paix à Islamabad (dont le premier round avait eu lieu le 11 avril).

Israël avait d’abord feint que le cessez-le-feu en Iran, conclu le 8 avril entre Washington et Téhéran, ne s’étendait pas aux théâtres périphériques, donc au Liban. L’administration Trump avait dans un premier temps laissé faire. Outre la précondition posée par Téhéran, un autre facteur paraît avoir été décisif: le coup de fil passé par le président Macron à Donald Trump le 8 avril.

Quelques heures plus tôt, une frappe israélienne avait tué dans la banlieue de Beyrouth et la Bekaa plus de trois cents personnes en dix minutes, pour la plupart civiles, sous prétexte d’éliminer une cellule du Hezbollah. À ce moment-là, l’administration américaine avait déjà fait pression sur Israël pour obtenir un cessez-le-feu: les frappes massives du 8 avril constituaient vraisemblablement une sorte de message de défiance de Netanyahou à Trump.

Le locataire de la Maison Blanche a admis que le comportement israélien n’était pas acceptable. En conséquence, le président américain n’allait pas tarder à «interdire» à Israël de continuer à bombarder, et à presser les deux parties de poursuivre le dialogue engagé par le canal des ambassadeurs à Washington.

À partir de là, Trump et ses conseillers ont parfaitement compris le profit qu’il pouvait tirer de cette affaire. D’abord en termes d’image, c’est pourquoi la seconde rencontre israélo-libanaise a eu lieu dans le Bureau ovale, le 23 avril, en présence de Trump. Ensuite en termes de tactique diplomatique: il est plutôt avantageux pour Washington de découpler la négociation avec l’Iran (dont Israël est écarté) de la négociation sur le Liban (où Israël est directement impliqué).

Pour le Liban, le réengagement des États-Unis constitue évidemment une bonne nouvelle, même si Beyrouth peut craindre la main lourde des Américains. Et finalement, Israël et le Liban ont aussi intérêt l’un et l’autre au «découplage» avec la négociation iranienne.

Dans ce contexte, comment les choses peuvent-elles évoluer maintenant? Les deux parties qui se parlent pour la première fois depuis des décennies ont dans les discussions qui s’ouvrent des objectifs a priori divergents. Pour le Liban, il s’agit avant tout de rétablir sa pleine souveraineté sur l’ensemble de son territoire et de tenter aussi de progresser sur des problèmes de fond comme la délimitation de la frontière avec Israël.

Pour Israël, la préoccupation prioritaire devrait porter sur la neutralisation du Hezbollah. Mais, cela peut impliquer dans l’esprit des dirigeants actuels de l’État hébreu l’équivalent d’un «droit de poursuite préventive» même en cas d’accord de cessation des combats. C’est pour cette dernière raison que les Libanais sont en droit de se demander si le gouvernement de M. Netanyahou ne vise pas en fait à élargir son «espace de sécurité» en s’entourant de «zones tampons» dont le Sud-Liban.

«Il est plutôt avantageux pour Washington de découpler la négociation avec l’Iran de la négociation sur le Liban»

L’État hébreu occupe désormais une zone de 6 à 10 kilomètres de large des fermes de Chebaa à la mer au Sud du Litani. Il a non seulement chassé les habitants de cette zone mais passé au bulldozer plus d’une cinquantaine de villages chiites qu’il avait préalablement bombardés avec toutes sortes de projectiles. Il a aussi écrasé sous les bombes les villages situés dans la zone au Sud-Liban qu’il n’occupe pas.

Pour le Liban, le réengagement des États-Unis constitue évidemment une bonne nouvelle, même si Beyrouth peut craindre la main lourde des Américains. Le gouvernement israélien indique aussi qu’il récupère la zone maritime où se trouvent des réserves de pétrole, partagée avec le Liban à la suite d’un accord de 2022; cet accord avait été conclu avec l’assentiment du Hezbollah. Tous ces signaux traduisent-ils une réelle volonté de négocier de la part du gouvernement de Netanyahou?

Même si tous ces doutes pouvaient être écartés, il resterait la question du Hezbollah. «Le parti de Dieu» avait perdu beaucoup de soutien au Liban, même dans la communauté chiite, en prenant l’initiative inconsidérée (sur ordre des Gardiens de la révolution selon toute probabilité) d’attaquer Israël au lendemain du déclenchement de la guerre d’avril.

Il est redevenu difficile pour le gouvernement de Beyrouth de procéder comme il s’y est engagé à son désarmement. Les autorités libanaises font valoir cependant qu’elles ont franchi des pas décisifs dans ce sens: la position ferme prise par le président Aoun, le cadre juridique du désarmement du Hezbollah adopté par le gouvernement (3 ministres chiites sur 5 ayant voté en faveur de ces dispositions), et surtout, contrôle de l’aéroport de Beyrouth et des frontières avec la Syrie rendant plus difficile un armement de l’extérieur

Autre motif d’espoir pour le Liban: le réengagement de l’Arabie saoudite. Il a été probablement stimulé par les risques qu’impliquent pour les équilibres régionaux les négociations libano-israéliennes. Il s’agit pour Riyad mais aussi pour d’autres capitales de la région, de faire en sorte que le Liban revienne dans «l’axe arabe», c’est-à-dire échappe à la double tutelle iranienne et israélienne. On voit donc des émissaires saoudiens, comme dans la période qui avait précédé l’accord de Taëf (1989, fin de la guerre civile libanaise), faire la navette entre les différents chefs de communauté au Liban et chercher à influencer Washington.

Les Saoudiens sont bien placés pour faire valoir à la Maison-Blanche que le Liban peut s’engager dans un accord de paix avec Israël, soit dans des accords de type Abraham (reconnaissance de l’Etat d’Israël), soit par une coopération multiforme.

Par Mustapha Sehimi
Le 02/05/2026 à 09h30