Akhannouch et son bilan: autosatisfaction

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueSi son discours officiel mettait volontiers en avant l’exigence de moralisation de la vie publique, un constat s’impose néanmoins: la lutte contre la corruption apparaît en panne, voire marquée par une forme de stagnation structurelle.

Le 17/04/2026 à 15h59

Ce mercredi 15 avril, le Chef du gouvernement, Aziz Akhannouch, a présenté, conformément à l’article 101 de la Constitution, le bilan de son cabinet investi en octobre 2021. Nous avons eu droit à un exercice particulier devenu la «marque» de ce type de communication depuis plus de quatre ans et demi: une autosatisfaction inépuisable couplée à des chiffres triés. Un décalage avec des réalités bien ténues…

Oui, pour commencer, il faut mettre en relief les grands chantiers d’infrastructures: ils constituent un pilier essentiel des différentes stratégies sectorielles. À ce titre, ils contribuent à consolider le positionnement du Royaume en tant que plateforme logistique régionale, en renforçant l’intégration territoriale et l’attractivité des investissements.

L’effort porte également sur l’industrie, avec la réhabilitation des infrastructures à travers 64 projets mobilisant plus de 16 milliards de dirhams, dont 25% à la charge de l’État. Les infrastructures hydrauliques constituent un autre axe structurant, avec un programme 2020-2027 doté de 143 milliards de dirhams.

Le secteur de la santé figure parmi les priorités, avec 29 projets hospitaliers régionaux déjà réalisés, totalisant 3.168 lits. À cela s’ajoutent 20 nouveaux hôpitaux prévus en 2026, d’une capacité de 3.067 lits, ainsi que 1.400 centres de santé, pour un investissement global dépassant 6 milliards de dirhams. Ce dispositif est complété par la généralisation des facultés de médecine et des CHU.

Par ailleurs, l’enseignement supérieur poursuit son développement avec la création de 15 nouveaux établissements et le déploiement des Cités des métiers et des compétences dans l’ensemble des régions. La stratégie «Maroc numérique 2030», dotée d’un budget de 1,6 milliard de dirhams, vise pour sa part la création de 148.000 emplois, en s’appuyant notamment sur le développement des infrastructures de télécommunications (5G, cloud computing, offshoring, start-up).

Au total, cette dynamique devrait, selon le chef de l’exécutif, contribuer à la création d’environ 240.000 emplois à l’horizon 2030.

Il faut, par ailleurs, évoquer le bilan relatif à ce qui a été réalisé par ce cabinet. Qu’y relève-t-on? Un constat jugé globalement positif par le chef de l’exécutif.

Sur le plan de la souveraineté énergétique, la part des énergies renouvelables atteint désormais 46% du mix électrique. Le gouvernement met également en avant une offre ambitieuse dans le secteur de l’hydrogène vert, avec un million d’hectares de foncier industriel mobilisés, dont 300.000 hectares dans une première phase, et des investissements nationaux et internationaux estimés à près de 43 milliards de dollars autour de huit projets déjà approuvés.

Dans cette dynamique, l’exécutif souligne une inflexion notable dans la trajectoire de l’investissement public, désormais érigé en levier stratégique des grands chantiers et en vecteur de consolidation de la souveraineté économique. Son volume devrait ainsi atteindre 380 milliards de dirhams en 2026, contre 230 milliards en 2021.

Le Chef du gouvernement a également insisté sur la réorientation des investissements vers les priorités sociales, avec un accent particulier sur l’élargissement de la protection sociale à près de 15,5 millions de bénéficiaires supplémentaires. Dans ce cadre, l’État prend en charge, à hauteur de 27 milliards de dirhams, les cotisations des catégories les plus vulnérables dans le cadre du régime AMO Tadamon.

Parallèlement, l’aide sociale bénéficie à quelque 4 millions de familles, pour un effort global de 52 milliards de dirhams, dont 33 milliards dédiés aux aides directes en faveur de 5,5 millions de bénéficiaires, incluant notamment 396.000 veuves et un million de personnes âgées de plus de 60 ans.

S’agissant du secteur de la santé, l’exécutif met en avant une réforme structurante d’ampleur, avec un budget qui a doublé en cinq ans pour atteindre 42 milliards de dirhams en 2026.

Dans le domaine de l’éducation et de la formation, plusieurs chantiers sont engagés: un taux de couverture du préscolaire porté à 80% (soit 985.000 enfants), le déploiement des écoles pionnières (4.626 établissements contre 623 en 2023) et l’extension de ce modèle au cycle collégial (786 établissements et 677.000 élèves). À cela s’ajoutent des revalorisations salariales, la création de 15 nouveaux établissements universitaires, l’ouverture de Cités des métiers et des compétences ainsi que la mise en place de 59 nouveaux établissements de formation professionnelle.

Enfin, d’autres mesures viennent compléter ce dispositif, notamment la révision de l’impôt sur le revenu et l’octroi d’une aide directe au logement à plus de 96.000 familles.

«Akhannouch se trouve dans une position délicate: tenu de défendre son bilan, il dispose néanmoins de marges de manœuvre limitées à l’approche de la campagne électorale. Son statut s’en trouve contraint, sinon affaibli.»

—  Mustapha Sehimi

Cela dit, il convient de relever que le statut du Chef du gouvernement apparaît quelque peu fragilisé depuis trois mois, à la suite de sa décision, annoncée le 1er janvier dernier, de ne pas briguer un troisième mandat à la tête du RNI. Une inflexion qui n’est pas sans conséquences.

Elle traduit d’abord une forme d’impréparation, alors même qu’il s’employait depuis plus d’un an à relancer la dynamique électorale en vue de la prochaine législature, avec des projections étendues à l’horizon 2030. Elle s’est ensuite traduite par la convocation d’un congrès extraordinaire du RNI, le 7 février, qui a abouti à l’élection de l’un de ses proches, Mohamed Chouki, président du groupe parlementaire à la Chambre des représentants — une désignation perçue comme une forme de cooptation.

Cette séquence a, par ailleurs, alimenté une lecture politique selon laquelle le chef de l’exécutif chercherait à anticiper une campagne estivale qui s’annonce exigeante, marquée notamment par la mise en cause du bilan gouvernemental. D’autant que Aziz Akhannouch pâtit, pour des raisons largement commentées, d’un niveau d’impopularité élevé, souvent associé à des soupçons de conflits d’intérêts.

Si le discours officiel mettait volontiers en avant l’exigence de moralisation de la vie publique, un constat s’impose néanmoins: la lutte contre la corruption apparaît en panne, voire marquée par une forme de stagnation structurelle.

Les indicateurs internationaux en témoignent. Le Maroc est ainsi classé au 91ème rang sur 182 pays, avec un score de 39/100, une position relativement stable mais peu flatteuse ces dernières années (99ème en 2024, 98ème en 2023), en recul de six points par rapport à 2018.

Par ailleurs, certains dossiers d’envergure ont alimenté les critiques, en raison de soupçons de connexions avec des intérêts privés. Sont notamment évoqués le projet d’usine de dessalement, ainsi que le refus de mise en place d’une commission d’enquête sur les conditions d’utilisation de l’enveloppe de 12 milliards de dirhams allouée, en 2025, à 22 importateurs d’ovins en provenance d’Espagne.

Autant d’éléments qui ont contribué à entamer la crédibilité de l’exécutif, d’autant plus après le remaniement du 23 octobre 2024, marqué par la nomination de profils perçus comme proches, parfois jugés peu en adéquation avec les exigences de portefeuilles clés tels que l’emploi, la santé ou l’éducation nationale.

En l’état, la situation politique présente aujourd’hui des contours singuliers. Le Chef du gouvernement sortant se trouve dans une position délicate: tenu de défendre son bilan, il dispose néanmoins de marges de manœuvre limitées à l’approche de la campagne électorale. Son statut s’en trouve contraint, sinon affaibli.

Cette configuration se répercute sur sa formation politique, le RNI, qui doit simultanément assumer la défense du bilan gouvernemental tout en élaborant une offre programmatique pour la législature 2026-2031. À cela s’ajoute une question de leadership, dans la mesure où Aziz Akhannouch a imprimé, depuis 2016, une forte présidentialisation à la tête du parti. Une donne qui pourrait profiter à ses alliés de la majorité, le PAM et le PI, susceptibles d’adopter une lecture plus sélective du bilan, de se considérer comme moins comptables des insuffisances, voire de capter certains profils issus du RNI, en quête de repositionnement.

Dans ce contexte, les attentes des différentes forces politiques — majorité comme opposition — à l’égard du scrutin législatif du 23 septembre 2026 demeurent incertaines. La capacité des électeurs à adhérer à de nouveaux programmes interroge, dans un climat marqué non pas par une dépolitisation, mais par une distanciation croissante vis-à-vis des partis. Les réseaux sociaux et les dynamiques protestataires tendent désormais à structurer d’autres formes d’expression et de mobilisation.

Le précédent scrutin du 8 septembre 2021 avait enregistré un taux de participation supérieur à 50%, porté par la concomitance de trois élections (communales, régionales et législatives). À l’inverse, le rendez-vous du 23 septembre prochain portera exclusivement sur l’élection des 395 membres de la Chambre des représentants, ce qui pourrait peser sur la mobilisation.

Dès lors, la question d’une participation significative reste posée à cinq mois de l’échéance. Si l’offre partisane compte officiellement 34 formations, elle demeure concentrée autour d’un noyau restreint d’acteurs dominants totalisant l’essentiel des sièges. Les dispositifs d’appui récemment annoncés en faveur des jeunes candidats suffiront-ils à infléchir cette configuration? Rien n’est moins sûr. Or, la consolidation du processus démocratique reste étroitement tributaire d’une base électorale large, et non d’une participation limitée à une fraction des inscrits.

Par Mustapha Sehimi
Le 17/04/2026 à 15h59