Sun Tzu et la guerre contre l’Iran

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueL’identité de Sun Tzu fait débat. La version traditionnelle évoque un général nommé Sun Wu, au service de l’État de Wu à la fin du 6ème siècle avant J.-C., approximativement entre 540 et 496 avant notre ère. Une époque où les guerres étaient d’une ampleur plus limitée, souvent menées par des forces réduites et commandées par une élite, loin des grandes armées permanentes qui s’imposeront par la suite.

Le 08/05/2026 à 16h00

De nombreux érudits estiment toutefois que L’Art de la guerre aurait plutôt été rédigé au 4ème siècle avant J.-C., durant la période des Royaumes combattants, alors que la Chine était fragmentée entre des États rivaux — Qin, Chu ou encore Yan — engagés dans des conflits prolongés pour leur survie et leur unification. Il ne s’agissait plus de campagnes ponctuelles, mais de guerres de longue durée, marquées par une mobilisation massive, l’émergence d’armées professionnelles et des enjeux de plus en plus décisifs.

Sun Tzu ouvre L’Art de la guerre par un avertissement: «La guerre est une question d’importance vitale pour l’État; elle est une affaire de vie ou de mort; elle est le chemin de la survie ou de la ruine.»

Il écrivait à une époque où la défaite pouvait signifier l’anéantissement, où les armées s’élargissaient, les campagnes s’allongeaient et où la guerre cessait d’être épisodique pour devenir continue et existentielle.

C’est dans ce contexte qu’il a élaboré une théorie de la guerre encore largement incomprise aujourd’hui: obtenir des résultats alignant l’action militaire sur un objectif politique, au moindre coût, en rappelant qu’«aucune nation ne tire profit d’une guerre prolongée».

Sa proposition centrale est souvent réduite à une formule célèbre — «Toute guerre repose sur la tromperie» — mais sa portée est bien plus profonde. Il ne s’agissait pas de simples ruses sur le champ de bataille, mais d’une manière d’envisager la guerre. Tromper, c’était façonner la perception de la réalité chez l’ennemi: influencer ce qu’il croit de vos intentions, de vos capacités et de vos limites, et ainsi le pousser à prendre des décisions dans l’incertitude.

«La stratégie ne se réduit pas à l’usage de la force, elle réside dans l’alignement entre les moyens engagés et les fins politiques poursuivies.»

—  Mustapha Sehimi

Cette approche est indissociable de la connaissance. Sun Tzu écrivait que «si vous connaissez l’ennemi et que vous vous connaissez vous-même, vous n’avez rien à craindre de l’issue de cent batailles». Il ne s’agissait pas de dénombrer des armes ou des moyens, mais de comprendre le fonctionnement réel d’un système — son commandement, sa cohésion, ses ressources et sa capacité d’adaptation.

Le renseignement, en ce sens, n’était pas seulement un outil de connaissance, mais un instrument d’influence.

Avant même d’analyser une guerre, Sun Tzu aurait posé la question qui demeure centrale aujourd’hui: quel est l’objectif politique? Il ne dissociait pas la guerre de la politique, écrivant que «le général qui remporte une bataille fait de nombreux calculs dans son temple avant même qu’elle ne soit livrée». Une observation qui dépasse la tactique: la stratégie ne se réduit pas à l’usage de la force, elle réside dans l’alignement entre les moyens engagés et les fins politiques poursuivies.

Appliquée à une éventuelle campagne américano-israélienne contre l’Iran, cette interrogation demeure déterminante. Quel est l’objectif? Un changement de régime ou un changement de comportement? La destruction du programme nucléaire ou l’acceptation de contraintes? S’agit-il de dissuasion ou d’un recours à la force pour imposer sa volonté? Ces objectifs ne sont pas interchangeables. Chacun implique une intensité d’engagement, un calendrier et une tolérance au risque distincts.

Des déclarations publiques récentes du président des États-Unis esquissent une série d’objectifs centrés sur la contrainte et le déni: détruire l’arsenal de missiles et les capacités de production iraniennes, neutraliser sa capacité navale à menacer la navigation internationale, empêcher l’accès à l’arme nucléaire et mettre fin à sa capacité de soutenir des forces supplétives. Autant d’objectifs concrets, articulés à la fois autour des capacités militaires et du comportement stratégique de l’Iran.

Par Mustapha Sehimi
Le 08/05/2026 à 16h00