Les responsables de cette banque numérique avaient été reçus au début du mois dernier afin de faire part de leur intérêt pour le marché marocain. Une démarche qu’ils justifient par les perspectives de croissance qu’offre le Royaume, mais aussi par son positionnement en tant que hub régional tourné vers l’Afrique.
Le wali de BAM a indiqué que trois chantiers prioritaires justifiaient, à ce stade, la mise en attente de ce projet. Le premier, et le plus urgent, concerne le cadre réglementaire applicable aux transferts des Marocains résidant à l’étranger (MRE), un dossier encore en cours de négociation avec les partenaires européens afin de sécuriser le rôle des banques marocaines dans le contexte de la réglementation post-Brexit.
Le deuxième est lié aux évaluations que le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale mèneront à la fin de l’année sur la solidité du système financier marocain.
Enfin, le troisième porte sur les engagements du Royaume dans le cadre du Groupe d’action financière (GAFI), l’organisme international chargé de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Autant d’éléments qui expliquent les réserves exprimées par Bank Al-Maghrib quant à une arrivée immédiate de Revolut sur le marché marocain.
Cela étant, il convient d’apporter quelques précisions sur Revolut. Créée à Londres en 2015, cette banque numérique a aujourd’hui son siège social en Lettonie. Elle revendique plus de 75 millions de clients à travers le monde et poursuit une expansion rapide, notamment aux Émirats arabes unis, au Mexique ainsi que sur plusieurs marchés émergents.
Son modèle diffère profondément de celui des banques traditionnelles. L’ensemble de ses services est accessible via une application mobile. Revolut propose notamment l’ouverture instantanée d’un compte, une carte bancaire physique ou virtuelle, des paiements internationaux à faible coût, des opérations de change à des taux proches du marché interbancaire, des virements instantanés, des produits d’épargne rémunérés, des services d’investissement (actions et crypto-actifs dans les pays où ils sont autorisés), ainsi que des outils automatisés de gestion budgétaire. Sans aucune agence physique.
«C’est précisément à cet équilibre que s’attache aujourd’hui la banque centrale, en conciliant ouverture, supervision prudentielle, lutte contre le blanchiment et stabilité financière.»
— Mustapha Sehimi
Pourquoi Revolut s’intéresse-t-elle au Maroc? Parce que plusieurs caractéristiques de l’économie marocaine en font un marché particulièrement attractif: une diaspora de près de 5,6 millions de MRE, plus de 122 milliards de dirhams de transferts en 2025, une jeunesse fortement digitalisée, un tourisme en pleine expansion — 19,8 millions de visiteurs, soit une hausse de 14%, pour des recettes de 138 milliards de dirhams (+21% par rapport à 2024) — sans oublier les milliers d’entreprises exportatrices ou sous-traitantes étroitement liées au marché européen. Autant de segments qui recourent massivement aux devises, aux paiements internationaux, aux cartes bancaires et aux virements, c’est-à-dire au cœur même du modèle économique de Revolut.
Son implantation au Maroc aurait donc des conséquences importantes. Elle exercerait une pression à la baisse sur les frais bancaires — tenue de compte, commissions sur les virements, cartes et opérations de change — tout en ciblant une part des flux financiers des MRE grâce à des conversions de devises proches du taux interbancaire, des transferts instantanés et un suivi en temps réel des opérations.
Elle accentuerait également la pression concurrentielle sur les banques marocaines, les poussant à accélérer leur transformation numérique, à développer de nouveaux moyens de paiement, de nouvelles cartes, des outils fondés sur l’intelligence artificielle ainsi que des produits financiers innovants. Elle pourrait aussi favoriser une plus grande inclusion financière des jeunes actifs, des travailleurs indépendants, des entrepreneurs ou encore des étudiants.
Force est de constater que l’éventuelle arrivée de Revolut soulève des enjeux structurels majeurs. Au-delà de la simple concurrence, c’est tout l’équilibre du secteur bancaire qui serait concerné: marges des établissements, marché des paiements, niveau des commissions, tarification des opérations de change et, plus largement, transformation des modèles économiques.
En tant que régulateur, Bank Al-Maghrib a des responsabilités qui ne se discutent pas: protéger les dépôts, veiller au respect des règles de lutte contre le blanchiment, garantir la sécurité des données et assurer un contrôle rigoureux des flux de capitaux. Que les banques marocaines soient protégées est parfaitement légitime; que la concurrence bancaire soit davantage stimulée l’est tout autant.
C’est précisément à cet équilibre que s’attache aujourd’hui la banque centrale, en conciliant ouverture, supervision prudentielle, lutte contre le blanchiment et stabilité financière. Un équilibre qui n’exclut nullement, à terme, l’éventuelle délivrance d’un agrément à Revolut.




