France-Maroc: autour du traité de l’amitié

Mustapha Sehimi.

Mustapha Sehimi.

ChroniqueDans le débat diplomatique, l’idée d’un traité d’amitié entre la France et le Maroc est revenue sur le devant de la scène à la faveur du rapprochement engagé en 2024, notamment après la reconnaissance par Paris de la pleine souveraineté du Royaume sur ses provinces sahariennes recouvrées.

Le 25/06/2026 à 19h37

C’est là le signe que les deux pays souhaitent élaborer un texte fondé sur des intérêts stratégiques durables. Une volonté partagée de créer, mutatis mutandis, un équivalent du traité de l’Élysée franco-allemand signé en 1963 par le général de Gaulle et le chancelier Konrad Adenauer.

Une telle commission n’a pas pour mission de négocier le traité lui-même, cette responsabilité incombant aux deux gouvernements, mais de formuler des propositions. Lesquelles? Les principes directeurs du partenariat, les priorités stratégiques à l’horizon 2035-2040, les mécanismes de dialogue politique, ainsi que les axes de coopération économique, sécuritaire, militaire, universitaire et culturelle.

Cela dit, une première interrogation de principe s’impose: pourquoi un traité d’amitié? Il remplacera l’accord dit de La Celle-Saint-Cloud, signé en France le 6 novembre 1955, qui a constitué la base du retour à l’indépendance du Maroc et de la fin du protectorat, officiellement consacrée le 2 mars 1956. C’est sur la base de cet accord que Paris a autorisé le retour sur le Trône de Mohammed V, déporté le 20 août 1953.

Il s’agit aujourd’hui, sans doute, de consolider les acquis d’une coopération privilégiée, exceptionnelle même, tout en jetant les fondements stratégiques d’une relation d’égal à égal, inscrite dans la perspective des décennies à venir.

Quatre piliers principaux méritent d’être mis en exergue. Le premier concerne l’économie: engagement de Paris à réaliser d’importants investissements dans les secteurs industriels marocains de l’automobile, du ferroviaire, de la défense et du transport maritime, ainsi qu’à accompagner leur modernisation grâce aux technologies les plus avancées.

Quant à Rabat, son engagement s’articule autour de plusieurs axes: un accès préférentiel accordé aux entreprises françaises dans le cadre des grands projets d’infrastructures, ainsi que des incitations fiscales.

«Ce traité de l’amitié lierait la France à un État non membre de l’Union européenne, alors que l’Algérie n’a jamais réussi à finaliser un accord similaire depuis plus de deux décennies, malgré plusieurs tentatives engagées sous les présidences de Jacques Chirac et de Abdelaziz Bouteflika, puis d’Emmanuel Macron et de Abdelmadjid Tebboune.»

—  Mustapha Sehimi

Le deuxième pilier porte sur la sécurité et la coopération dans l’industrie de défense: transferts de technologies militaires destinés, à terme, à faire du Maroc un centre régional de production d’équipements légers et lourds (aviation, munitions, véhicules militaires, systèmes blindés…), élargissement des programmes conjoints de formation et d’entraînement, renforcement de la coordination en matière de sécurité et de renseignement afin de relever les défis sécuritaires régionaux, notamment au Sahel.

Le domaine culturel constitue un troisième pilier, et non des moindres: maintien de la position privilégiée de la langue française dans le système éducatif, promotion de la francophonie sans qu’elle fasse obstacle à l’ouverture du Royaume à une langue internationale des affaires comme l’anglais, facilitation de l’accès des étudiants marocains aux universités françaises — ils sont aujourd’hui plus de 42.000 —, extension du réseau actuel de douze instituts culturels français et ouverture de nouveaux établissements scolaires, notamment dans les provinces du Sud.

Quant au dernier pilier, il relève de la géopolitique et de la stratégie. De quoi s’agit-il? Du soutien de Paris aux intérêts supérieurs du Maroc: appui au plan d’autonomie pour le Sahara, validé par le Conseil de sécurité dans le cadre du processus de règlement négocié (résolution 2797 du 31 octobre 2025), soutien au sein des institutions de l’Union européenne, défense des intérêts marocains dans des secteurs tels que l’agriculture et la pêche, ainsi que dans les différents cadres de coopération bilatérale et multilatérale.

Par ailleurs, la France espère pouvoir compter sur le Maroc pour participer, selon diverses modalités, à de nouvelles alliances stratégiques en Afrique de l’Ouest, où elle a progressivement perdu de son influence au cours de la dernière décennie. L’objectif? Tirer parti de la position du Royaume en tant que hub régional.

Au final, ce traité revêt une portée symbolique et diplomatique majeure. Il lierait la France à un État non membre de l’Union européenne, alors que l’Algérie n’a jamais réussi à finaliser un accord similaire depuis plus de deux décennies, malgré plusieurs tentatives engagées sous les présidences de Jacques Chirac et de Abdelaziz Bouteflika, puis d’Emmanuel Macron et de Abdelmadjid Tebboune.

Le Maroc s’affirme désormais comme une puissance régionale, un hub économique et un acteur de premier plan sur les questions énergétiques, logistiques et sécuritaires. Ce traité pourrait ainsi revêtir une dimension démonstrative et exemplaire: celle d’une matrice susceptible de réarticuler de nouvelles formes de coopération entre l’Europe et l’Afrique.

Par Mustapha Sehimi
Le 25/06/2026 à 19h37