Le paradoxe du mobile money, massivement adopté mais boudé au quotidien

Même si le Maroc compte désormais près de 14 millions de portefeuilles électroniques, l’usage de ce mode de paiement reste marginal face à l’omniprésence du cash.

Revue de presseAlors que le Royaume compte désormais près de 14 millions de portefeuilles électroniques, l’usage de ce mode de paiement reste marginal face à l’omniprésence du cash. Pour inverser cette tendance et sortir les wallets de leur léthargie, les spécialistes préconisent de digitaliser en priorité les circuits financiers du commerce de proximité. Cet article est une revue de presse tirée du quotidien Les Inspirations Eco.

Le 02/07/2026 à 19h18

Malgré une progression rapide du nombre de comptes ouverts, le mobile money peine encore à s’imposer dans les usages quotidiens au Maroc, selon une récente analyse du cabinet Aurora Strategy Consulting. Le Royaume a pourtant réussi son pari en matière d’équipement, avec 13,8 millions de portefeuilles électroniques (wallets) enregistrés à fin 2024, soit près de 35% de la population adulte. «Toutefois, ce marché souffre d’un faible niveau d’activité et de la domination persistante de l’argent liquide, faute de cas d’usage suffisamment ancrés dans le commerce de proximité», rapporte Les Inspirations Eco du 3 juillet.

Ce paradoxe met en lumière l’écart entre la disponibilité des infrastructures et leur utilisation effective. Si les politiques publiques d’inclusion financière ont permis d’accélérer l’équipement, notamment en s’appuyant sur les établissements de paiement pour distribuer l’Aide sociale directe, leur impact sur les comportements demeure limité. Dans la grande majorité des cas, les bénéficiaires retirent l’intégralité des aides reçues en agence au lieu d’utiliser leur wallet pour effectuer des paiements ou épargner. Ainsi, le taux d’activité des comptes ne dépasse pas 18% à fin 2024.

Hors opérations de dépôt et de retrait des aides sociales, les transactions via les wallets n’ont représenté que 19,7 millions d’opérations en 2024, pour une valeur globale de 3,9 milliards de dirhams, soit à peine 0,2% du produit intérieur brut (PIB). De plus, la structure de ces transactions traduit un manque de maturité: le règlement de factures et les recharges téléphoniques concentrent 64 % du volume des échanges, tandis que les paiements marchands demeurent embryonnaires, avec seulement 6% du total. En moyenne, un wallet actif au Maroc n’effectue que cinq transactions par an, un niveau dix à vingt fois inférieur à celui observé sur les marchés africains les plus performants.

Ce retard s’explique principalement par la place prépondérante du cash dans l’économie marocaine. Bien que le pays dispose d’un système bancaire solide et d’un réseau monétique en croissance, le parc de cartes bancaires ayant atteint 22,6 millions d’unités en 2024, la circulation fiduciaire y demeure exceptionnellement élevée. Rapporté au PIB ou à la consommation des ménages, le stock de cash par habitant au Maroc est deux à cinq fois supérieur à celui d’économies comparables, comme le Kenya, l’Égypte ou la Côte d’Ivoire. «Contrairement au mobile money, la carte bancaire s’est développée, mais elle reste cantonnée aux transactions formelles d’un montant moyen supérieur à 300 dirhams», écrit Les Inspirations Eco.

Le paysage marocain se distingue également par une configuration d’acteurs atypique. Le marché compte plus d’une vingtaine d’offres actives émanant de 18 établissements de paiement agréés, des banques et des opérateurs télécoms. Contrairement à d’autres pays africains, où les opérateurs télécoms ont largement imposé le paiement mobile, ce sont au Maroc les établissements de paiement, issus du transfert d’argent, qui dominent avec 58% des wallets. Ces acteurs font face à un dilemme stratégique : encourager les usages digitaux, moins rémunérateurs en commissions, risque de cannibaliser leurs revenus traditionnels liés au cash, tout en nécessitant d’importants investissements marketing.

«Pour inverser la tendance, les analystes estiment que la clé réside dans la digitalisation du commerce de proximité, qui représente 78% de la distribution alimentaire au Maroc», souligne Les Inspirations Eco. Dans ces commerces de quartier, où le panier moyen ne dépasse pas 20 à 30 dirhams et où le crédit informel est monnaie courante, le mobile money pourrait s’imposer comme un outil de finance embarquée. L’idée consiste à relier industriels, grossistes et détaillants en permettant aux établissements de paiement de financer les besoins de réapprovisionnement à court terme des épiciers via la monnaie électronique.

La réussite d’un tel modèle économique, fondé sur les volumes plutôt que sur des commissions élevées, exigera toutefois des ajustements réglementaires afin d’autoriser le préfinancement des flux commerciaux sans assimiler cette activité à du crédit classique. Le décollage du mobile money au Maroc ne se fera donc probablement pas sur le modèle du transfert d’argent entre particuliers, mais sur sa capacité à s’intégrer à l’économie réelle en réorganisant les circuits financiers du commerce de proximité.

Par La Rédaction
Le 02/07/2026 à 19h18