Dans le récit algérien, «au profit du Maroc» signifie, par ricochet et en sous-entendu, «au détriment de l’Algérie», le gentil pays humaniste de la région. À se demander pourquoi il s’est abstenu de mettre du même côté Israël et les Émirats arabes unis, puisque c’est de mode à Alger.
Simple succession d’initiatives individuelles ou tentative agencée de reprendre la main sur un dossier où Alger peine à imposer ses conclusions et se voit de plus en plus distancée?
La convergence des arguments et leur diffusion quasi quotidienne dans les médias algériens autorisent la question, et légitime la conclusion à l’existence d’une opération coordonnée par les services algériens omniprésents et omnipotents dans la vie du pays… et de ses médias.

Une certitude demeure, quoi qu’il arrive. Le fait de répéter un récit sur les chaînes nationales ne suffit pas à convaincre les acteurs internationaux. C’est précisément la faiblesse de ceux qui participent à des débats sans queue ni tête et, surtout, sans contenu. Les chaînes algériennes regorgent de «spécialistes» dont le principal talent semble être de rivaliser de loufoquerie.
Certains n’ont pas hésité à prédire, sans ciller, que le Maroc connaîtrait un destin semblable à celui de l’Ukraine et que son régime s’achèverait de manière tragique. On est en droit de se demander pourquoi l’Algérie se voit dans la peau de la Russie: ambition géopolitique, désir de revivre le même scénario, ou simple névrose?
La preuve, une fois encore, que le ridicule ne tue pas.
Rahabi, lui, soupçonne avec une facilité déconcertante les intérêts des États-Unis, de la France et du Maroc, sous-entendu en sourdine ceux des Émirats et d’Israël, tout en présentant l’Algérie comme une défenseuse désintéressée et bienveillante du droit international, et la junte du Polisario comme de pauvres victimes chassées de leur terre, qui se seraient, par un hasard extraordinaire, retrouvées sur le territoire algérien. Cette lecture à sens unique relève moins de l’analyse géopolitique que du plaidoyer politique destiné à l’opinion intérieure.
L’Algérie agit ainsi depuis sa création, en 1963. «Ça, tout le monde le sait», dirait l’autre…
Amgala, le précédent embarrassant
L’histoire de ce conflit artificiel dans la région contredit pourtant l’image d’une Algérie simple spectatrice, exclusivement engagée dans un soutien diplomatique et humanitaire au Polisario, dans le respect du droit. Il convient donc de rappeler certains faits historiquement établis, qui démentent les thèses algériennes répétées à satiété.
Les affrontements d’Amgala, en janvier 1976, illustrent avec éclat cette réalité. Dans son édition du 31 janvier de cette année-là, Le quotidien français Le Monde rapporte la capture, par le Maroc, de 101 militaires algériens ainsi que la récupération de grandes quantités de matériel militaire. Alger, prise de panique, soutient alors que la colonne concernée acheminait des vivres et des médicaments.
Les archives, contemporaines des événements, confirment sérieusement la présence de militaires algériens sur le terrain participant à la guerre alors menée au Maroc.
Le nom de Saïd Chengriha, aujourd’hui chef d’état-major de l’armée algérienne, alors simple officier, figure bien dans les documents, aux côtés de celui d’Ahmed Gaïd Salah, parmi les participants à la bataille. Ce dernier aurait réussi à fuir, échappant ainsi à la capture par les forces marocaines contrairement à Chengriha.
Des photographies de prisonniers, ainsi que des témoignages d’anciens officiers et sous-officiers algériens vivant aujourd’hui à l’étranger, mériteraient d’être examinés et recoupés. Ces derniers affirment clairement avoir été déguisés en combattants du Polisario et «envoyés au charbon».
Il en va de même des affirmations selon lesquelles les autorités algériennes et leurs médias auraient d’abord nié la nationalité de certains prisonniers capturés sur le terrain par les Forces armées royales marocaines. Ces dénégations soulèvent une question politique particulièrement embarrassante pour un pays qui aurait tenté de désavouer ses propres militaires. Une pratique lâche, c’est le moins que l’on puisse dire.
La médiation égyptienne, notamment les démarches entreprises par Hosni Moubarak, alors vice-président d’Anouar Sadate, est rapportée par la presse de l’époque et corroborée par les propos mêmes de l’intéressé. Son rôle précis dans la libération des prisonniers, dont Chengriha, vient l’étayer. La raison invoquée auprès du roi Hassan II était qu’il n’avait aucun intérêt à humilier Boumédiène et qu’il fallait lui ménager une porte de sortie afin de parvenir au règlement du conflit. La suite est connue: l’Algérie récupère ses militaires, mais campe sur ses positions.
L’essentiel demeure.
Amgala interdit de présenter l’Algérie comme un arbitre extérieur au conflit, dépourvu d’intérêts propres. La présence de militaires algériens dans les affrontements oblige à interroger la nature de l’engagement d’Alger et ses objectifs réels.
De Nairobi au plan d’autonomie: une histoire plus complexe que le récit algérien
Il y a un autre élément rarement mis en perspective dans les discours algériens à charge contre Rabat. Au sommet de l’Organisation de l’unité africaine, tenu à Nairobi en juin 1981, feu Hassan II fut bien celui qui proposa un référendum sous contrôle international sur l’avenir du territoire, afin de clore définitivement la question. Selon les archives diplomatiques américaines, le Polisario rejeta d’abord la proposition initiale, avant que les discussions ultérieures ne précisent le principe d’un référendum d’autodétermination. Il faut le rappeler à Alger, au Polisario et à leurs soutiens, de plus en plus rares, notamment parmi les ONG gauchisantes.
Le processus n’a finalement pas abouti, notamment en raison des désaccords sur l’identification des électeurs, un désaccord à inscrire au crédit du Polisario, et donc de l’Algérie. La consultation aurait en effet pu se retourner contre la thèse des deux. Le nombre de Sahraouis restés au Maroc, convaincus de leur appartenance au royaume, était bien plus élevé que celui des habitants des camps. Le Polisario, et, une fois encore, l’Algérie, ont alors tenté de faire inscrire sur les listes électorales des pans entiers de population ramenés de Mauritanie et d’autres contrées de la région.
Le cessez-le-feu supervisé par la MINURSO n’est intervenu, quant à lui, qu’en 1991, à un moment où l’armée marocaine avait largement pris le dessus.
Cette chronologie rappelle que l’histoire du conflit ne saurait être réduite à un récit algérien, dans lequel un camp défendrait constamment le droit, tandis que l’autre ne poursuivrait que des objectifs de puissance.
Rahabi présente aujourd’hui le soutien croissant au plan d’autonomie marocain comme le résultat d’une manœuvre occidentale. Pourtant, la résolution 2797 du Conseil de sécurité, adoptée le 31 octobre 2025, a accordé une place centrale à la proposition marocaine dans les négociations et prolongé le mandat de la MINURSO jusqu’au 31 octobre 2026, tout en prévoyant un examen stratégique de son avenir. C’est ce qui sera fait à la fin de cette même semaine.
«M. de Mistura ne propose-t-il pas précisément que les séquestrés de Tindouf aient la possibilité de visiter Laâyoune et Dakhla, afin de constater de visu le niveau de vie qui s’offre à eux sous souveraineté marocaine?»
— Aziz Daouda
C’est une concession majeure faite par le Maroc, à juste titre fortement appréciée et aujourd’hui soutenue par toutes les puissances ainsi que par la majorité écrasante des pays du monde.
Cette évolution ne règle pas définitivement la question du statut du territoire et n’exonère pas d’examiner les garanties concrètes de l’autonomie proposée. Le Maroc s’y est toujours dit prêt et le répète inlassablement. Elle modifie en revanche, et de manière irréversible, le cadre diplomatique. La réduire à un simple marchandage ne suffit pas à la réfuter : c’est une posture trop légère. Il appartient à ceux qui la contestent de répondre à ses arguments et de proposer une voie crédible pour sortir d’une impasse vieille de cinq décennies.
La communauté internationale sait que le Maroc est dans son Sahara et que le Sahara est dans son Maroc. Les progrès accomplis et les chantiers en cours sont les prémices d’un avenir radieux sous souveraineté marocaine. M. de Mistura ne propose-t-il pas précisément que les séquestrés de Tindouf aient la possibilité de visiter Laâyoune et Dakhla, afin de constater de visu le niveau de vie qui s’offre à eux sous souveraineté marocaine?
L’invocation d’un prétendu droit ne peut tenir lieu, à elle seule, de solution politique. Alger devra faire l’effort de venir à l’évidence que n’ayant pas répondu à temps aux appels de feu Hassan II déjà et à ceux de Sa majesté le Roi, elle s’est isolée et qu’il est trop tard pour elle maintenant de jouer un quelconque rôle sinon d’accepter l’évidence.
Le droit international à géométrie variable
La contradiction fondamentale de Abdelaziz Rahabi réside ailleurs. Il analyse les ambitions américaines, les calculs français et les intérêts marocains avec suspicion, mais refuse d’appliquer la même grille de lecture à son pays l’Algérie.
Or Alger a ses propres ambitions régionales, sa rivalité avec le Maroc et ses objectifs stratégiques au Maghreb et au Sahel. Son soutien au Polisario, depuis un demi-siècle tout de même, fait partie de cette équation. Aucun état n’échappe aux intérêts de puissance.
La même exigence d’universalité doit s’appliquer aux droits humains. Rahabi, à contrecourant, réclame un élargissement du mandat de la MINURSO dans ce domaine, il doit aussi accepter que les conditions de protection des réfugiés, le pluralisme politique, la liberté d’expression et les possibilités de retour volontaire dans les camps de Tindouf puissent être examinés avec la même rigueur. Les droits fondamentaux ne sauraient devenir un instrument de pression sélectif. Il se devait aussi de penser aux ressortissants de son propre pays réclamant leurs droits fondamentaux et celui également d’être reconnus comme entités autonomes.
Enfin, le statu quo, en réalité recherché par Alger, n’est pas neutre. Il entretient la défiance, compromet l’intégration maghrébine et prolonge l’incertitude pour les populations concernées. Ceux qui dénoncent toute évolution diplomatique doivent donc expliquer quelle alternative concrète ils proposent, s’ils sont réellement animés de bonne foi.
Les faits plutôt que les slogans
La multiplication des tribunes d’anciens diplomates algériens peut traduire une volonté de reconquérir un espace diplomatique devenu plus difficile pour Alger. Elle prouve une coordination et révèle les limites d’une communication qui répète les mêmes accusations sans répondre suffisamment aux objections.
Amgala, et pas que, rappelle que l’Algérie est véritablement un acteur du conflit, y compris sur le terrain militaire. Nairobi montre que l’histoire des propositions de règlement est plus complexe que ne le suggère le discours officiel algérien. Les évolutions diplomatiques récentes imposent, quant à elles, de débattre des solutions concrètes plutôt que de dénoncer systématiquement les intentions supposées des autres.
La question posée ici à Rahabi est simple: pourquoi les intérêts stratégiques des États-Unis, de la France et du Maroc sont-ils constamment suspectés, tandis que ceux de l’Algérie restent hors du champ de l’analyse?
Un ancien diplomate peut défendre la politique de son pays. Mais il ne peut prétendre parler au nom du droit international tout en soustrayant son propre camp à l’examen critique. La crédibilité ne se construit ni par la répétition médiatique ni par la désignation permanente de boucs émissaires. Elle repose sur la rigueur des preuves, la cohérence du raisonnement et la capacité à confronter ses propres contradictions.
Le Sahara marocain mérite mieux qu’une communication bas de gamme. Un conflit artificiel, vieux d’un demi-siècle, exige une lecture honnête de l’histoire et un débat sérieux sur les intérêts de tous les acteurs, les populations d’abord. Les formules diplomatiques ressorties des tiroirs ne règlent rien. La communauté internationale a fini par se lasser de ces caprices et veut tourner la page. Elle le fera davantage encore à l’occasion de la prochaine résolution du Conseil de sécurité dans quelques jours maintenant.
Et puisque celui-ci sait d’avance qu’Alger et son poulain rejetteront, de toute façon, toutes les propositions et formulations possibles, autant ne plus tenir compte de leur avis.




