Chers amis espagnols,
Il est des vérités que les passions politiques finissent parfois par obscurcir. Des évidences que l’on croit acquises, mais que les discours de circonstance, les surenchères électorales et les calculs partisans viennent peu à peu fragiliser. Les relations entre l’Espagne et le Maroc semblent aujourd’hui confrontées à cette tentation: oublier l’essentiel pour satisfaire l’instant.
Alors, permettez-moi de vous écrire, non pas pour vous adresser un reproche collectif, mais pour vous rappeler ce que nos deux peuples ont en commun, ce qu’ils peuvent construire ensemble et, surtout, ce qu’ils risquent de perdre lorsqu’une partie de la classe politique transforme le voisin marocain en argument de compétition intérieure.

L’Espagne et le Maroc ne sont pas deux pays que le hasard a placés côte à côte. Ils sont deux nations que la géographie a condamnées à se rencontrer et que l’histoire a profondément liées.
Entre le nord et le sud, quelques kilomètres de mer seulement. Le détroit de Gibraltar n’est pas un mur: il est un passage, une voie de circulation, un trait d’union entre deux rives qui se regardent depuis des siècles. Les navires y passent, les marchandises y transitent, les familles s’y retrouvent et les destins s’y croisent. Il fut un temps où il ne faisait qu’un petit kilomètre de large…
L’histoire de la péninsule Ibérique porte l’empreinte du monde méditerranéen et du Maroc. Les siècles de contacts, d’échanges, de coexistence, de conflits et de métissages ont laissé des traces profondes dans les langues, les architectures, les traditions et les cultures. Une partie du patrimoine espagnol témoigne encore de cette histoire partagée. Et dans l’Espagne d’aujourd’hui, des centaines de milliers de Marocains vivent, travaillent, étudient et participent à la vie économique et sociale du pays. Beaucoup de familles, de part et d’autre, ont des liens personnels qui rendent cette proximité bien plus concrète qu’un simple voisinage diplomatique.
Pourquoi faudrait-il donc faire de cette proximité une source permanente de méfiance, alors qu’elle pourrait être l’un des plus grands atouts des deux pays?
Vous vous dites Européens, soit… Mais ce que vous avez en commun avec les Marocains et ce qui vous en rapproche est bien plus fort que ce qui vous lie à des Danois ou à des Polonais.
Chers amis,
Regardons les réalités plutôt que les slogans. L’Espagne et le Maroc ont des économies complémentaires, des entreprises qui coopèrent, des échanges commerciaux considérables et des perspectives de développement qui dépassent largement les alternances politiques. L’Espagne est un partenaire commercial majeur du Maroc, tandis que les entreprises espagnoles trouvent de l’autre côté du détroit un marché dynamique, une porte d’accès à l’Afrique et un environnement de plus en plus important pour leurs investissements.
L’industrie, l’agriculture, les infrastructures, les énergies renouvelables, le tourisme, les transports et la logistique offrent des possibilités de coopération qui peuvent profiter aux deux sociétés. La proximité géographique réduit les distances, facilite les échanges et donne à cette relation une valeur stratégique que peu de pays peuvent revendiquer.
À l’heure où les économies cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, à rapprocher leurs chaînes de production et à conquérir de nouveaux marchés, le Maroc représente pour l’Espagne une opportunité de partenariat naturel. Et l’Espagne constitue pour le Maroc une porte essentielle vers l’Europe.
Qui peut sérieusement penser que cette complémentarité gagnerait à être sacrifiée sur l’autel des querelles politiques?
Une relation apaisée crée des emplois, attire les investissements et renforce la compétitivité. Une relation dégradée introduit de l’incertitude, nourrit la défiance et fragilise des intérêts économiques qui concernent des milliers d’entreprises et des millions de citoyens.
La bonne politique consiste à consolider ces intérêts communs, non à les exposer aux fluctuations des discours électoraux.
Estimados amigos,
Il existe également une réalité politique et sécuritaire que nul gouvernement espagnol ne peut ignorer: l’Espagne et le Maroc partagent des responsabilités majeures dans leur espace régional.
La lutte contre les réseaux criminels, le trafic de stupéfiants, les filières de traite des êtres humains et les menaces terroristes exige des échanges de renseignements, une coordination opérationnelle et une confiance durable. La gestion des migrations, sujet sensible des deux côtés, nécessite elle aussi une coopération pragmatique, respectueuse des droits fondamentaux et attentive à la dignité humaine.
Aucun de ces défis ne s’arrête aux frontières. Aucun ne peut être résolu durablement par les postures ou les accusations systématiques.
Le Maroc n’est pas un simple territoire voisin auquel l’Espagne pourrait adresser des exigences sans tenir compte de ses propres contraintes. C’est un État souverain, doté de ses intérêts, de ses priorités et de ses ambitions. Comme tout partenariat entre nations, la coopération suppose le dialogue, le respect mutuel et la reconnaissance des responsabilités de chacun.
La sécurité espagnole et la stabilité marocaine ne sont pas des objectifs contradictoires. Elles peuvent, au contraire, se renforcer mutuellement.
Queridos amigos,
Une relation entre deux pays ne se mesure pas uniquement en chiffres commerciaux ou en accords diplomatiques. Elle se mesure aussi à la manière dont les peuples se regardent.
Les Marocains établis en Espagne contribuent à son économie, à ses services, à son agriculture, à son commerce et à de nombreux autres secteurs. Ils y fondent des familles, y élèvent leurs enfants et y construisent leur avenir. Beaucoup d’Espagnols, de leur côté, vivent au Maroc, y entreprennent, y travaillent ou y ont noué des liens personnels et professionnels durables.
Ces hommes et ces femmes ne sont pas des abstractions dans un débat politique. Ils sont le visage quotidien d’une relation humaine qui résiste aux frontières et aux changements de gouvernement.
Lorsque le débat public désigne indistinctement le Maroc ou les Marocains comme une menace, lorsque les difficultés réelles sont exploitées pour susciter des peurs collectives, ce sont ces liens qui en subissent les conséquences. Les citoyens peuvent aller encore plus loin dans l’insulte, le dénigrement voire le racisme et c’est le cas des deux côtés. Ils deviennent aussi et surtout les victimes collatérales de calculs auxquels ils n’ont pas participé.
«Lors des inondations dévastatrices qui ont frappé la région de Valence en octobre 2024, le Maroc a rapidement proposé son assistance, avant de dépêcher des moyens humains et matériels: des dizaines de véhicules spécialisés et des équipes marocaines ont participé aux opérations de nettoyage et de remise en état des zones sinistrées. »
— Aziz Daouda
Il faut pouvoir parler d’immigration, d’intégration, de sécurité et de souveraineté sans stigmatiser une population entière. La fermeté sur les principes et le respect des personnes ne sont pas incompatibles. Une démocratie mature doit précisément être capable de tenir les deux exigences ensemble.
En Espagne, comme dans toute démocratie, les partis ont le droit de s’opposer, de défendre leurs conceptions de la nation et de critiquer la politique étrangère de leur gouvernement. Le débat contradictoire est légitime. Les divergences sur le Maroc, sur les migrations ou sur les questions de souveraineté ne doivent pas être interdites. Mais il existe une frontière entre le débat légitime et l’instrumentalisation du voisin.
Lorsque le Maroc devient un sujet de surenchère électorale, lorsque des responsables politiques donnent le sentiment que la confrontation avec Rabat serait une preuve de patriotisme, lorsque les réalités complexes sont réduites à des slogans destinés à mobiliser les électeurs, cette frontière risque d’être franchie.
Le patriotisme espagnol n’a rien à gagner à la dégradation des relations avec le Maroc. Pas plus que le patriotisme marocain ne gagnerait à faire de l’Espagne un adversaire permanent.
Défendre les intérêts de son pays ne signifie pas mépriser ceux de son voisin. Être ferme dans une négociation ne signifie pas entretenir une hostilité durable. Et critiquer une décision marocaine ne justifie ni les généralisations ni les procès d’intention dirigés contre tout un peuple.
Aux responsables politiques espagnols tentés par cette surenchère, il faut rappeler une évidence: les applaudissements d’un meeting sont éphémères, tandis que les conséquences d’une crise diplomatique peuvent durer des années. Et avec quelles conséquences…
Une parole prononcée pour gagner quelques voix peut compliquer le travail des diplomates, inquiéter les entreprises, alimenter les préjugés et détériorer la confiance entre les sociétés. Elle peut aussi rendre plus difficile la recherche de compromis pourtant indispensables aux deux pays. La responsabilité politique commence précisément là où s’arrête le calcul immédiat.
Soyons lucides: la proximité ne supprime pas les désaccords. L’histoire commune ne règle pas automatiquement les questions de souveraineté. Les relations entre Madrid et Rabat ont connu des crises et restent traversées par des sujets sensibles, notamment autour de Sebta, Melilia et des autres présides, des migrations et de certaines orientations diplomatiques.
Le Maroc défend ses positions sur ces questions, comme l’Espagne défend les siennes. Il serait illusoire de prétendre que ces divergences peuvent disparaître par de simples déclarations d’amitié.
Mais la maturité des nations ne consiste pas à nier leurs différends. Elle consiste à empêcher ces différends de dévorer tout le reste.
Il faut pouvoir négocier sans humilier, défendre ses principes sans nier ceux de l’autre et rechercher des solutions sans transformer chaque désaccord en épreuve de force. Les questions historiques et territoriales méritent un traitement sérieux, diplomatique et responsable, et non une exploitation permanente au service de la politique intérieure.
L’Espagne et le Maroc ont trop d’intérêts communs pour laisser leurs divergences devenir l’unique grille de lecture de leur relation.
Mis queridos amigos,
Le monde change. L’Afrique prend une place croissante dans les équilibres économiques et géopolitiques. Les enjeux énergétiques, les nouvelles routes commerciales, les investissements industriels et les recompositions internationales redonnent à la Méditerranée occidentale une importance stratégique considérable.
Dans cette nouvelle configuration, l’Espagne peut considérer le Maroc comme un partenaire privilégié, avec lequel elle consolide sa place en Europe et développe ses perspectives en Afrique. Le Maroc peut, de son côté, approfondir ses relations avec l’Espagne pour renforcer ses échanges avec l’Europe et valoriser sa position de carrefour entre plusieurs espaces économiques. Ce choix ne relève pas du sentiment. Il relève d’une analyse rationnelle des intérêts nationaux.
L’avenir ne sera pas écrit par ceux qui entretiennent les vieilles méfiances, mais par ceux qui sauront transformer la proximité en prospérité, la différence en dialogue et les intérêts divergents en compromis acceptables.
Il ne s’agit pas de demander aux Espagnols d’oublier leurs préoccupations ou leurs positions. Il s’agit de leur demander de ne pas oublier non plus que le Maroc a sa propre dignité et ses propres intérêts et, que la stabilité de la relation exige que ceux-ci soient pris au sérieux.
Chers amis espagnols, ne laissez pas les passions de la politique quotidienne vous faire perdre de vue la permanence de la géographie et la profondeur de l’histoire.
Le Maroc restera le voisin du sud, comme l’Espagne restera le voisin du nord. Aucun discours, aucune campagne électorale, aucune crise passagère ne changera cette réalité.
Nous pouvons choisir d’en faire une frontière de méfiance ou un espace de coopération. Nous pouvons laisser les préjugés s’installer ou construire une relation fondée sur le respect, la franchise et la réciprocité.
L’histoire nous a rapprochés. La géographie nous lie. L’économie nous rend interdépendants. Les liens humains nous invitent à nous comprendre. Et les défis de demain nous imposent de coopérer.
Il serait donc dommage que des calculs politiques de courte vue viennent compromettre ce que les intérêts de nos deux peuples commandent de préserver et de développer.
L’amitié entre les nations n’exige ni l’oubli des différends ni la renonciation aux principes. Elle exige quelque chose de plus difficile et de plus noble: la capacité de se respecter même lorsqu’on n’est pas d’accord.
L’Espagne et le Maroc n’ont pas besoin de partager toutes leurs positions pour comprendre qu’ils ont beaucoup à gagner à se parler, à se respecter et à avancer ensemble.
Il faut aussi se souvenir que la solidarité entre nos deux pays ne se proclame pas seulement dans les discours: elle se manifeste dans les moments où les peuples souffrent. Lors des inondations dévastatrices qui ont frappé la région de Valence en octobre 2024, le Maroc a rapidement proposé son assistance, avant de dépêcher des moyens humains et matériels: des dizaines de véhicules spécialisés et des équipes marocaines ont participé aux opérations de nettoyage et de remise en état des zones sinistrées.
Ce geste rappelle une vérité essentielle: lorsque la catastrophe frappe, la solidarité ne connaît ni frontière ni calcul politique. Le Maroc n’a pas regardé l’Espagne souffrir en voisin indifférent; il s’est mobilisé pour lui venir en aide. Cette réalité mérite d’être rappelée à ceux qui, dans le feu de la compétition politique, semblent oublier que l’amitié entre les peuples se mesure aussi à la présence dans les heures difficiles.
C’est cette vérité simple que je souhaitais vous rappeler.
Perdre la confiance qui commence à peine à s’installer après une très longue rupture serait préjudiciable non seulement à nous-mêmes, mais aussi à nos enfants, probablement pour longtemps. Ce serait hypothéquer l’avenir.
Le Maroc fait preuve d’une patience remarquable à votre égard; ne prenez toutefois pas cette dignité et ce sens des responsabilités pour des signes de faiblesse…
Un voisin marocain qui attend, ou pas, une réponse de votre part et qui croit que la proximité doit être une chance, jamais une condamnation.





