Retour à Paris: du royaume des bâtisseurs au malaise des empires

Boualem Sansal à Paris, en novembre 2025. AFP or licensors

ChroniqueDepuis mon arrivée au Maroc, à Casablanca, le 28 octobre 2026, jusqu’à mon retour à Paris ce 6 novembre, en passant par Rabat, la capitale, peignée à la perfection, Fès l’impériale et Dakhla-la-Neuve, à l’extrême sud du Maroc, où le désert rencontre enfin l’Atlantique et voit en face l’Amérique, j’ai vu un pays debout, plein de santé et de sérénité, qui écrit son Histoire lui-même avec ses mains et son intelligence.

Le 06/11/2026 à 11h59

I. Lettre à mes amis marocains: la souveraineté par l’ouvrage et le courage

Cela faisait douze longues années, et peut-être davantage, que je n’étais pas venu au Maroc, mon pays de cœur et de mémoire. Le pouvoir algérien, prisonnier de ses haines, de ses lubies et de ses arrogances, nous avait interdit de le fréquenter, de l’approcher même. Il me manquait tellement. Mais je ne suis plus Algérien maintenant, et M. Tebboune, qui m’avait emprisonné, traîné dans la boue, déchu de ma nationalité algérienne et chassé du pays, pour avoir seulement évoqué la souveraineté indéniable du Maroc sur son territoire, ne peut plus rien m’interdire. Je suis libre comme le vent, je vais où je veux. Me voilà donc, sitôt pensé, sitôt réalisé, au Maroc, pays que j’aime tant, que je respecte tant et en qui je crois avec passion. J’y ai passé une douzaine de jours qui m’ont formidablement comblé. Je remercie mes amis du Le360 qui ont permis et organisé ce rendez-vous d’amour, en premier lieu son PDG, le Dr Aziz Daki, et mon ami le Dr Karim Serraj.

Depuis mon arrivée au Maroc, à Casablanca, le 28 octobre 2026, jusqu’à mon retour à Paris ce 6 novembre, en passant par Rabat, la capitale, peignée à la perfection, Fès l’impériale et Dakhla-la-Neuve, à l’extrême sud du Maroc, où le désert rencontre enfin l’Atlantique et voit en face l’Amérique, j’ai vu un pays debout, plein de santé et de sérénité, qui écrit son Histoire lui-même avec ses mains et son intelligence, sous l’impulsion de son roi, Sa Majesté Mohammed VI, aimé et respecté de son peuple, qui a compris que, dans le monde nouveau qui se construit à la vitesse des ordinateurs, la puissance ne s’importe pas, ne s’achète pas, ne se chante pas, elle se fabrique sur place, de ses mains, en puisant dans son génie propre pour ne pas disparaître en fantôme dans la mondialisation subie. Tout cela respire l’intelligence, la volonté, la confiance, la belle modestie qui fait le charme des grands. Combien de pays dans le monde font mieux?

Quel beau périple! J’ai rencontré avec fierté ces cadres qui sont en pointe dans la modernisation éclair du pays. Je pense au Casablanca Finance City (CFC), un hub qui ne s’est pas contenté d’aligner de magnifiques tours de verre; il installe et anime la connectique financière qui relie l’Europe et ses investisseurs aux flux d’affaires de l’Afrique. Je pense au hub maritime pharaonique qui se construit à Dakhla et qui offrira, dès 2028, aux entreprises africaines une connexion directe avec le monde. C’est là la preuve qu’une vision stratégique, lorsqu’elle est servie par la constance, la finesse et l’agilité, finit par plier le réel à ses volontés. Je pense aussi à ces universités d’excellence qui m’ont reçu, l’Université Mohammed V de Rabat et l’extraordinaire Université Euromed de Fès, laboratoires d’innovation où toute une jeunesse talentueuse se forme aux technologies de pointe, à la recherche et au leadership pour porter, amplifier et accélérer ce formidable élan national vers le progrès et, osons le mot: la puissance.

«Si on cherchait à évaluer la valeur réelle d’un État, on mesurerait sa réussite non à ce que la terre lui prodigue par hasard, mais à ce que son peuple invente par le labeur et l’aptitude à la projection gagnante»

—  Boualem Sansal

Au Maroc, on n’a pas de pétrole pour jouer au matamore, donneur de leçons; on a la ressource humaine, elle est brillante et polyglotte, cela fait une sacrée différence. Surtout lorsque, comme le Maroc, on fait le choix de la complexité, car le monde moderne l’est, de l’intégration et de la synergie: sécuriser son intégrité territoriale, consolider et diversifier son économie, projeter sa diplomatie par le droit et par l’art, sans s’abîmer dans les ornières belliqueuses des États prétendus révolutionnaires qui ne font qu’agiter et déplacer la poussière. Si on cherchait à évaluer la valeur réelle d’un État, on mesurerait sa réussite non à ce que la terre lui prodigue par hasard, mais à ce que son peuple invente par le labeur et l’aptitude à la projection gagnante. La nature nous a donné des yeux pour voir devant, pas derrière, et une mémoire pour ne jamais oublier d’où l’on est venu. Le philosophe Gilles Deleuze le disait: «Il n’y a pas de pont, il n’y a que le saut», ça dit très justement le Maroc. Il peut en faire sa devise. Ça vaut bien un Nobel de la paix. Soit dit en passant, il est temps aujourd’hui de décerner ce prix à des pays, car alors il récompenserait des peuples, les éternels oubliés des tableaux d’honneur, et pas seulement des personnalités et des institutions. Chacun peut en témoigner: le Maroc n’a jamais fait la guerre qu’à la guerre et a toujours réussi à trouver les moyens et la patience de la vaincre par la paix. J’en appelle à la Fondation Nobel et je lui recommande de l’attribuer en premier au Maroc.

II. Lettre à mes compatriotes français: le géant égaré hors de la cour des grands

Je rentre à Paris ce 6 novembre, et la chute est abrupte. Quel crève-cœur que de voir cette grande nation, qui fut le laboratoire de la conscience universelle et l’engrenage qui a conduit aux Lumières, s’enliser aujourd’hui dans une crise noire qui ressemble à s’y méprendre au naufrage du Titanic.

La France des Lumières, de l’universel et du verbe haut, semble avoir perdu le fil de sa propre trame. Elle ne pense plus le monde, elle subit ses secousses et cherche à tâtons de petits chemins de traverse pour esquiver les urgences et les responsabilités. Le débat public est pris en otage par des procurateurs fébriles, adeptes de l’insoumission, de la décadence et de la pagaille idéologique.

Quand un pays qui fut un phare se met à déléguer sa pensée aux aventuriers et ses principes à la petite semonce électoraliste, il cesse d’être une puissance pour devenir un État vassal, un royaume éclaté. La France peut-elle se rattraper? Évidemment que non, la machine est cassée, elle ne saura pas renier ses reniements passés et solder des décennies de facilité fautive.

«C’est l’heure du retour à la maison. Ce premier voyage au Maroc m’a comblé au-delà de tout ce que j’espérais. Je suis tellement heureux pour lui: il s’est inventé lui-même, et il a trouvé la porte des bonnes réformes et les clés du vrai succès»

—  Boualem Sansal

III. Lettre à mes amis algériens: la prison du mensonge d’État et les rodomontades mal ciblées

Aux amis algériens, je m’adresse sans détour. Le système militaro-bureaucratique, qui a confisqué la souveraineté du peuple, a mené l’Algérie dans une impasse totale. Pour le maintenir sous le régime d’exception qui lui permet d’accroître toujours plus son pouvoir et sa prédation, il joue en permanence la galéjade de l’ennemi extérieur massé aux frontières et le sketch de l’ennemi de l’intérieur qui empoisonne les puits et met le feu à la forêt. C’est le paravent parfait pour masquer la misère dans laquelle le pays s’enfonce et réserver la rente pétrolière aux caporaux-chefs de l’ANP, l’Armée nationale populaire, qui se dit la digne héritière de l’ALN, l’Armée de libération nationale, en son temps basée au Maroc, bien au frais sous les palmiers, loin des fracas de la vraie guerre en Algérie.

Le climat de guerre entretenu contre le Maroc, qui s’apparente à une guerre quasi déclarée au vu de l’emballement des caporaux-chefs qui amassent des montagnes d’armes aux quatre coins du pays et des environs, n’a pour véritable but que de terroriser le peuple, pour l’épuiser dans l’attente et le soumettre. À longueur de journée, on lui parle de souveraineté avec des slogans péteux et des exercices militaires télévisés, genre guerre des étoiles contre les sauterelles. Les généraux marocains le savent-ils? Ils seront décimés dès que M. Tebboune en donnera l’ordre. Envoyez la musique: The Sounds of Silence. Les Algériens libres savent ce qu’est la souveraineté, c’est l’honneur de la parole juste, la liberté de penser de chacun, l’audace d’entreprendre et la considération de la nation envers sa jeunesse pour la préparer à la difficile relève dans la continuité et le renouveau.

C’est l’heure du retour à la maison. Ce premier voyage au Maroc m’a comblé au-delà de tout ce que j’espérais. Je suis tellement heureux pour lui: il s’est inventé lui-même, et il a trouvé la porte des bonnes réformes et les clés du vrai succès. Une success story qui pourrait et devrait faire école. Je reviendrai aussi souvent que possible pour voir la suite et fêter ses progrès avec les amis.

Je suis triste pour la France, qui se morfond dans le bégaiement sans pouvoir se tenir à rien, ni à droite ni à gauche, car elle est devenue manchote et elle s’est beaucoup trop éloignée du peuple premier pour espérer le retrouver.

Et je suis plus désespéré que jamais pour l’Algérie, prisonnière à vie d’un régime de mort.

Par Boualem Sansal
Le 06/11/2026 à 11h59