Il suffit de traverser le square Port-Saïd, au cœur d’Alger, pour mesurer la santé de la monnaie nationale. Le 4 novembre, les changeurs y achetaient le dollar à 243 dinars et le revendaient à 246, relève la presse locale. L’euro, lui, s’échangeait autour de 278 dinars. Au même moment, la Banque d’Algérie fixait officiellement le dollar à 135,91 dinars et l’euro à 152,07. Le même billet vert vaut donc 136 dinars au guichet d’une banque et 246 sur le trottoir d’en face.
Cet écart n’est pas un détail technique. Il dit que personne en Algérie, ni les ménages, ni les commerçants, ni les importateurs, ne croit au prix que l’État donne à sa propre monnaie. Le taux officiel est un taux de vitrine: il sert aux statistiques, aux bilans et aux communiqués. Le vrai prix du dinar, celui auquel on achète un billet d’avion, des pièces détachées ou un traitement à l’étranger, se fixe sur le marché noir. Et il continue de baisser: le dollar s’y vendait encore 242 dinars le 31 octobre.
C’est dans ce décor que le gouvernement a construit son budget 2027. Ses hypothèses, présentées aux députés, retiennent un dollar à 131 dinars en moyenne sur 2027-2029. Le taux officiel l’a déjà dépassé, à près de 136. Le taux réel le dépasse de près de deux fois. Bâtir des comptes publics sur un dollar à 131 dinars, c’est un peu comme calculer son loyer sur le salaire de l’année dernière: les chiffres tombent juste sur le papier, et nulle part ailleurs.
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Le FMI a mis le doigt sur la plaie. Dans son communiqué du 21 septembre, il relevait que «la prime de taux de change parallèle a augmenté», en même temps que le financement de l’État par la banque centrale. Les deux phénomènes vont ensemble. Quand la Banque d’Algérie prête au Trésor pour boucher le déficit, elle met en circulation des dinars que rien ne vient adosser. Ces dinars cherchent un refuge, et le refuge, en Algérie, c’est le dollar et l’euro du square. La planche à billets, officiellement débranchée en 2019, n’a jamais cessé de tourner. Le marché noir en est le thermomètre.
Le pouvoir connaît le remède. Le FMI le lui répète chaque année: laisser le taux officiel s’ajuster, rapprocher les deux marchés, cesser de financer l’État par la création monétaire. Il ne le fera pas. Un dinar officiellement dévalué ferait flamber le prix des produits importés, du blé au lait en poudre, à quelques semaines d’élections locales et avec un budget qui promet de doubler les salaires. Alors on garde le taux de vitrine, et l’on laisse la rue faire le vrai travail.
Les Algériens, eux, paient la différence tous les jours. Le retraité qui vit de sa pension en dinars, le fonctionnaire dont le salaire doit doubler sur le papier, l’étudiant qui part étudier à l’étranger, le malade qui doit se faire soigner en Tunisie ou en France: tous changent leurs dinars au square, au prix fort. Le régime parle de souveraineté monétaire. La population, elle, la mesure en billets de 2.000 dinars qu’il faut empiler pour obtenir un billet de 20 euros.
Le gouvernement promet des hausses de salaires en dinars. Le square Port-Saïd, lui, a déjà fixé le prix de ces dinars: un peu plus de la moitié de ce qu’annonce la Banque d’Algérie.



