Marsa Maroc-Boluda: quand la politique éclipse la logique économique

Le terminal à conteneurs de Marsa Maroc au port de Casablanca.

Pourquoi l’entrée de Marsa Maroc à hauteur de 45% dans une filiale de Boluda suscite-t-elle autant de résistances en Espagne? Dix mois après l’annonce de l’opération, Madrid poursuit toujours l’examen du dossier, tandis que certains responsables politiques en réclament l’abandon. Les arguments avancés par les opposants interrogent, tant la controverse semble dépasser les seuls enjeux économiques et sécuritaires pour se cristalliser autour de la nationalité marocaine de l’investisseur.

Le 04/11/2026 à 11h30

Il était question, au départ, d’une opération de croissance externe entre deux groupes maritimes aux intérêts convergents. Au fil des dix derniers mois, le rapprochement entre Marsa Maroc et le groupe Boluda s’est installé dans le débat politique espagnol, où des voix s’élèvent pour réclamer son abandon. La transaction, annoncée en décembre 2025, n’a pourtant rien d’une prise de contrôle. Elle porte sur une participation minoritaire de 45% dans une filiale spécialisée du groupe espagnol, qui conserve 55% du capital et le contrôle opérationnel de l’entreprise ainsi que ses propres équipes.

Ce décalage entre la nature de l’opération et l’intensité de la polémique mérite d’être interrogé. Pourquoi un investissement économique, porté par un opérateur portuaire reconnu et déjà partenaire de son homologue espagnol, est-il devenu un sujet de crispation? Pourquoi la nationalité marocaine de l’investisseur semble-t-elle prendre le pas sur les caractéristiques économiques de la transaction? Et pourquoi un partenariat qui s’inscrit dans une stratégie de développement clairement identifiée est-il progressivement sorti de son cadre commercial pour être placé sur le terrain politique?

En décembre 2025, Marsa Maroc annonce l’acquisition de 45% du capital de Boluda Maritime Terminals (BMT) pour 80 millions d’euros. Au moment de l’annonce de la transaction, BMT exploite neuf terminaux en Espagne et a manutentionné plus d’un million d’EVP en 2024.

L’opération s’inscrit dans une stratégie de développement international menée par Marsa Maroc, qui cherche à élargir son périmètre d’activité, à renforcer son expertise et à saisir de nouvelles opportunités de croissance dans son environnement régional. Elle entend valoriser ses compétences dans un environnement portuaire international où les alliances industrielles constituent un levier de développement. Ces partenariats y sont monnaie courante: les grands opérateurs mondiaux partagent souvent le capital de leurs terminaux avec d’autres investisseurs.

Rien dans la structure de ce partenariat ne sort de l’ordinaire. Boluda fait entrer Marsa Maroc comme actionnaire minoritaire dans sa branche de terminaux portuaires, dans le prolongement d’une relation déjà établie. En avril 2025, les deux groupes, réunis au sein du groupement Boluda Towage France-Marsa Maroc, ont été désignés pour assurer les activités de remorquage et d’assistance aux navires au port de Nador West Med, dans le cadre d’une autorisation d’une durée de vingt ans. Leur rapprochement autour de BMT s’inscrit dans cette même logique: consolider les échanges sur le corridor Maroc-Espagne et rechercher ensemble de nouveaux relais de croissance. Il prolonge une première collaboration entre les deux groupes dans le remorquage à Nador West Med, où Boluda est majoritaire avec 51% face à 49% pour Marsa Maroc. Cette architecture équilibrée, que l’on retrouve aujourd’hui dans BMT, montre une relation fondée sur la complémentarité et la confiance plutôt que sur une volonté de prise de contrôle.

Il est donc difficile de dissocier l’accord de décembre 2025 de cette dynamique préalable. Boluda connaît son partenaire marocain, a déjà travaillé avec lui et a choisi de l’associer au capital de sa filiale portuaire. Cette décision relève d’un choix d’entreprise, fondé sur une perspective de coopération et de création de valeur.

Une polémique qui prend de l’ampleur

Dix mois après sa signature, ce partenariat attend le feu vert de Madrid, où le dossier a pris une dimension politique. Il est en cours d’examen au sein de la Junta de Inversiones Exteriores, l’instance chargée du filtrage des investissements étrangers, où siègent notamment le ministère de la Défense et le Centre national de renseignement (CNI).

Le dispositif espagnol, renforcé en 2020 et encadré notamment par la loi 19-2003, prévoit l’examen de certains investissements étrangers dans des secteurs sensibles. L’opération Marsa Maroc-BMT est ainsi soumise à la procédure applicable.

Selon la presse espagnole, les réserves exprimées portent notamment sur l’accès à des informations relatives aux approvisionnements et aux mouvements de navires, y compris militaires. Les opposants au partenariat redoutent que l’entrée d’un opérateur marocain au capital de BMT puisse soulever des questions de sécurité liées à la nature stratégique des infrastructures concernées.

Depuis l’annonce du partenariat, plusieurs voix politiques, notamment aux îles Canaries, se sont élevées pour exprimer leurs réserves à l’égard de l’opération, allant jusqu’à appeler les autorités espagnoles à s’y opposer. Ces prises de position, relayées par la presse locale et parfois formalisées à travers des initiatives politiques, mettent notamment en avant des préoccupations liées à la concurrence portuaire, à la montée en puissance des infrastructures marocaines et aux enjeux de souveraineté.

Ce traitement contraste avec celui réservé à d’autres investisseurs étrangers. Par le passé, des acteurs asiatiques et moyen-orientaux ont acquis des participations dans des terminaux portuaires espagnols, parfois majoritaires, sans que ces opérations suscitent de polémique comparable. La participation de Marsa Maroc, pourtant minoritaire, se heurte au contraire à des résistances que ces investisseurs n’ont pas rencontrées. La différence ne tient ni à la taille de l’opération ni au niveau de contrôle: elle tient à la nationalité de l’investisseur.

Ces prises de position illustrent la politisation progressive du dossier. La procédure réglementaire suit son cours, mais le débat public tend à présenter l’investissement comme un enjeu de souveraineté et de sécurité qui dépasse largement les contours de la transaction.

L’un des aspects les plus frappants de cette controverse tient à la manière dont Marsa Maroc est représentée dans une partie du débat espagnol. L’entreprise est souvent appréhendée avant tout à travers son origine marocaine et la place de l’État dans son actionnariat, comme si cette seule caractéristique suffisait à déterminer la nature et les objectifs de ses investissements.

La réalité est plus nuancée. Marsa Maroc est une société anonyme cotée à la Bourse de Casablanca depuis 2016 soumise aux exigences de transparence et de gouvernance d’un émetteur coté. Son capital associe l’État marocain, mais également des investisseurs institutionnels et privés. Cet ancrage public n’a rien d’exceptionnel dans le secteur portuaire, où de nombreux opérateurs internationaux, y compris présents dans les ports espagnols, comptent des États ou des fonds publics parmi leurs actionnaires.

L’État demeure certes majoritaire, mais l’entreprise est également un opérateur économique doté de compétences, d’une expérience et d’une stratégie de développement qui lui sont propres.

Son expansion à l’international, notamment en Afrique, témoigne de cette volonté de consolider son positionnement et de diversifier ses relais de croissance. La participation dans BMT s’inscrit dans cette trajectoire.

Au Maroc, l’opération a ainsi été accueillie comme une réalisation du plan stratégique de Marsa Maroc, dans le prolongement de ses développements récents en Afrique, sans jamais sortir le partenariat de son cadre économique.

Réduire cette démarche à une initiative politique, c’est perdre de vue ce qui la fonde: une logique économique cohérente et des opportunités de croissance partagées des deux côtés du détroit.

De nombreuses entreprises espagnoles sont installées au Maroc. Elles y ont été jugées sur leur expertise et leur création de valeur bien plus que sur leur nationalité. L’opération Marsa Maroc-BMT mérite le même regard. Car au-delà de ce dossier, c’est une question de réciprocité qui se pose. Une relation économique se mesure aussi à la constance des critères que chacun applique à l’autre.

Par Wadie El Mouden
Le 04/11/2026 à 11h30