Tebboune contre Chengriha: la drogue comme arme de chantage

De G à D: Abdelmadjid Tebboune, Mohamed Tebboune et Saïd Chengriha. (W.Belfkih/Le360)

Selon le youtubeur algérien Saïd Bensedira, l’émissaire envoyé à Genève par le fils du président Tebboune aurait mis à l’abri un dossier explosif: celui d’un réseau de trafiquants de drogue à Béchar qui affirment avoir travaillé avec l’armée du temps où Saïd Chengriha commandait la région. Bensedira prétend défendre le chef d’état-major. Sa version ressemble surtout à un aveu, et confirme des accusations portées depuis plus de quatre ans par Guermit Bounouira, l’ancien secrétaire particulier de Gaïd Salah.

Le 04/11/2026 à 09h00

L’affaire a commencé par un aller-retour éclair. Le samedi 24 octobre, Abdelatif Belkaïm, chargé de mission à la présidence de la République depuis 2019, s’est rendu à Genève par le vol régulier d’Air Algérie, et il est reparti le jour même. Selon les journalistes qui ont révélé ce déplacement, il y aurait rencontré Rafaa Tchouka, homme d’affaires établi en Suisse et cité dans l’affaire de l’ancien directeur de la Sûreté nationale, Farid Bencheikh, jugé pour haute trahison par le tribunal militaire de Blida. Ni la présidence ni l’intéressé n’ont réagi.

Dans un direct diffusé le 2 novembre sur sa chaîne Flash News TV, Saïd Bensedira, porte-voix du clan des généraux actifs pendant la décennie noire, livre sa version. Selon lui, Abdelatif Belkaïm a été envoyé à Genève par Mohamed Tebboune, le fils du président, qu’il présente comme un «nouveau Saïd Bouteflika». Il lui aurait confié une «bombe», un dossier à mettre en lieu sûr à l’étranger. Le contenu de ce dossier, poursuit Bensedira, est celui d’un réseau de contrebande démantelé à Béchar, Tindouf et Adrar par les services de renseignement militaire. Interrogés, les trafiquants auraient déclaré: «Oui, nous sommes des contrebandiers, nous faisons passer de la drogue, des êtres humains, de l’or, mais nous travaillons avec l’armée, depuis l’époque de Saïd Chengriha.»

Le plus étonnant vient ensuite. Bensedira entreprend de défendre le chef d’état-major. Il raconte qu’en pleine lutte antiterroriste, quand Saïd Chengriha commandait la 3e région militaire, de Béchar à Tindouf, l’armée aurait passé un «accord» avec les barons de la contrebande locale. Ils pouvaient faire passer leurs marchandises, à condition de livrer des informations sur les groupes terroristes. Le procédé, assure-t-il, est universel: «Dans le monde entier, y compris l’Amérique», les États traitent avec des trafiquants. Les contrebandiers auraient ensuite profité de l’arrangement pour passer «des spaghettis et des macaronis» à la drogue, à l’or et à l’argent. Mais Chengriha, jure-t-il, n’en savait rien.

C’est une curieuse plaidoirie. Elle concède l’essentiel: un pacte entre l’armée et les réseaux de trafic, sous le commandement de Saïd Chengriha, dans une région frontalière par laquelle transitent armes, êtres humains, or et stupéfiants. Elle ne conteste que la connaissance qu’en avait le chef. Bensedira reconnaît aussi que ce dossier avait été ouvert en 2018 et 2019 par Gaïd Salah et le chef du renseignement intérieur de l’époque, Ouassini Bouazza, et qu’«ils allaient mettre Chengriha en prison avec cette accusation».

Car l’accusation n’est pas nouvelle. En janvier 2022, l’opposant Mohamed Larbi Zitout, exilé au Royaume-Uni, diffusait les enregistrements de Guermit Bounouira, ancien secrétaire particulier du général Gaïd Salah. Celui-ci y qualifiait Saïd Chengriha de «trafiquant notoire de drogue, d’armes et de carburant», et affirmait qu’il avait contrôlé des routes du trafic de drogue à la frontière lorsqu’il commandait la 3e région militaire, de 2004 à 2018. La réponse du régime fut immédiate: le lendemain de la diffusion, le tribunal militaire de Blida condamnait Bounouira à mort pour «haute trahison», et Zitout à la prison à perpétuité. En septembre 2025, Zitout revenait à la charge, affirmant que 33 officiers liés à ce trafic avaient été emprisonnés sous Gaïd Salah.

Le récit de Bensedira recoupe donc, sur les faits, celui qu’Alger a voulu faire taire par une condamnation à mort: la 3e région militaire, Béchar, la période 2004-2018, et un dossier ouvert par Gaïd Salah. La différence tient au rôle prêté au chef. Pour Bounouira, Chengriha était au centre du trafic. Pour Bensedira, il l’ignorait. Entre les deux, un fait demeure: des trafiquants affirment, procès-verbaux à l’appui selon Bensedira, avoir agi sous la protection de l’armée qu’il dirige aujourd’hui.

Pourquoi sortir cette histoire maintenant? Bensedira en donne lui-même la clé. Si le fils du président a pris soin de mettre ce dossier à l’abri en Suisse, c’est pour s’en servir comme assurance, voire comme arme, dans le bras de fer qui oppose El Mouradia à l’état-major. Selon le youtubeur, Mohamed Tebboune et ses proches se savent menacés depuis la mort de Boualem Boualem, l’ancien directeur de cabinet de la présidence, et la mise en cause du clan présidentiel dans l’affaire Bencheikh. En défendant Chengriha, Bensedira cherche à désamorcer d’avance une bombe qu’il sait sur le point d’exploser.

La manœuvre révèle surtout l’état du pouvoir algérien. Il y a sept ans, Gaïd Salah et Ouassini Bouazza préparaient un dossier contre Chengriha. Aujourd’hui, c’est le fils du président qui en garderait une copie à l’étranger. Les clans changent, les méthodes restent: chacun accumule des dossiers sur l’autre, et le chef d’état-major d’une armée qui se dit en guerre contre le «narco-Maroc» est le chef d’un cartel de drogue.

Depuis des années, Alger accuse le Maroc d’inonder l’Algérie de drogue. Il lui suffisait de regarder vers Béchar. Là-bas, les contrebandiers ne se cachent pas des militaires: ils disent avoir travaillé avec eux. Et au sommet de l’État, la présidence et l’armée ne se disputent pas la lutte contre la drogue. Elles se disputent le contrôle du dossier.

Par Mohammed Ould Boah
Le 04/11/2026 à 09h00