Imaginez un ménage qui gagne 100 dinars par mois et en dépense 193. Il promet à ses enfants de doubler leur argent de poche, jure de ne rien demander à personne, et oublie de noter la différence dans son carnet de comptes. C’est, à l’échelle d’un pays de 47 millions d’habitants, le budget que le gouvernement algérien soumet à son Parlement.
Les chiffres sont dans le texte, mais séparés. L’article 2 annonce 9.251 milliards de dinars de recettes. L’article 3 ouvre 17.883 milliards de dépenses. Le solde, lui, n’apparaît nulle part: le document «ne donne ni solde budgétaire ni prix de référence du baril», relève Maghreb Émergent, qui en détient une copie. Il faut faire la soustraction soi-même: 8.631 milliards de dinars, soit environ 66 milliards de dollars. L’État dépensera 1,93 dinar pour chaque dinar encaissé, calcule Algérie Invest.
Les députés ont bien posé la question. Lors de l’audition du ministre des Finances, Mohammed Lamine Lebbou, le 12 octobre, ils l’ont interrogé sur le financement du déficit. Aucune réponse n’a été rendue publique. Le ministre a préféré vanter «la prudence dans l’estimation des recettes». La prudence porte sur ce que l’État gagne. Jamais sur ce qu’il dépense.
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Même le chiffre qu’on peut reconstituer a été maquillé. Pour paraître raisonnable, un déficit se mesure en proportion de la richesse produite par le pays, le produit intérieur brut. Le gouvernement retient un PIB supérieur de près de 18% à celui que prévoit le Fonds monétaire international. Avec le PIB officiel, le déficit pèse 16% de la richesse nationale. Avec celui du FMI, il dépasse 19%. C’est la vieille astuce de celui qui mesure ses dettes à l’aune d’un salaire qu’il n’a pas encore touché.
Reste à savoir d’où viendra l’argent. Pas du pétrole et du gaz: la fiscalité des hydrocarbures recule. La hausse des recettes repose sur une ligne fourre-tout, les «autres recettes», qui gonflent de près d’un quart en un an sans la moindre explication.
Le FMI a livré la clé en juillet. S’il a reculé en 2025, notait-il, le déficit le doit à des «dividendes exceptionnels» versés par les entreprises publiques et par la Banque d’Algérie. Le Fonds relevait aussi que la banque centrale finançait de plus en plus directement l’État, et lui demandait d’arrêter. Traduction: l’État se paie en partie avec l’argent de sa propre banque centrale. C’est la main gauche qui remplit la poche droite, et l’on appelle cela des recettes. La planche à billets, officiellement débranchée en 2019, n’a jamais vraiment cessé de tourner.
Ce sont les Algériens qui paient la facture, par la monnaie. Quand l’État fabrique l’argent qu’il dépense, chaque dinar vaut un peu moins. Le marché parallèle le dit mieux que les communiqués: fin octobre, l’euro s’échangeait autour de 275 dinars au square Port-Saïd d’Alger contre environ 150 dinars au guichet des banques. Doubler les salaires en dinars ne sert pas à grand-chose si le dinar perd sa valeur au même rythme. On gonfle la fiche de paie, et c’est le panier de la ménagère qui maigrit.
Le FMI a fait le reste du calcul dans un document officiel. Le 21 septembre, au terme de ses consultations annuelles avec l’Algérie, son conseil d’administration a publié ses projections. Elles se passent de commentaire. Les réserves de change, qui paient le blé, le lait en poudre et les médicaments importés, s’élevaient à 68,9 milliards de dollars en 2024. Elles tomberaient à 46,5 milliards fin 2026, à 23,5 milliards en 2030, puis à 19,8 milliards en 2031. De quoi payer à peine plus de trois mois d’importations, contre onze mois en 2024. Dans le même temps, la dette publique passerait de 53% de la richesse nationale à 79%. Le Fonds chiffre aussi ce que le budget algérien tait: la Banque d’Algérie a financé directement l’État à hauteur de 3,7% du PIB en 2025, et devrait le faire à hauteur de 5,5% en 2026. Ses administrateurs demandent de limiter ce financement monétaire «à des circonstances exceptionnelles». En Algérie, l’exception est devenue la règle.
La réponse du pouvoir est venue deux semaines plus tard. Interrogé lors de son entretien périodique avec la presse, Abdelmadjid Tebboune a assuré que les réserves resteraient à un «niveau acceptable» au moins jusqu’en 2031: «Elles seront élevées, si Dieu le veut», a-t-il déclaré, avant d’écarter tout recours à l’endettement extérieur. D’un côté, un tableau de projections. De l’autre, une invocation.
Quant à la promesse de ne jamais s’endetter à l’étranger, elle a déjà vécu. Abdelmadjid Tebboune la répète depuis 2021: «Nous n’irons pas à l’endettement, c’est impossible», assurait-il alors, comparant tout emprunt extérieur à un «suicide politique». Pendant ce temps, son gouvernement emprunte. Pour le seul chemin de fer Alger-Tamanrasset, la Banque africaine de développement a approuvé un prêt de 747,3 millions d’euros en décembre 2025, puis de 878 millions de dollars en juillet 2026. La Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures affiche de son côté un prêt «souverain» de 700 millions de dollars, dont l’emprunteur est la République algérienne elle-même. Au total, environ 2,5 milliards de dollars de dette extérieure pour 495 kilomètres de voie ferrée, rappelait Le360. Le président jure que l’Algérie ne s’endettera pas. Elle s’endette déjà; elle a simplement cessé de l’appeler ainsi.
Le budget 2027 ne fait rien pour inverser la tendance. Il réduit de 8,6% les crédits d’investissement, ceux qui construisent des routes, des écoles et des usines, pendant que les dépenses de fonctionnement atteignent un record, relève l’économiste Abdelrahmi Bessaha, ancien conseiller au FMI. L’État paie davantage ses agents et construit moins. La croissance algérienne, conclut-il, reste «sous perfusion budgétaire».
Le calendrier explique peut-être la générosité. Le texte sera voté le 16 novembre, douze jours avant les élections locales. Un budget qui promet beaucoup et ne chiffre rien a l’avantage de rapporter des voix tout de suite et de présenter la note plus tard.
Le budget 2027 promet aux Algériens de doubler leurs salaires sans toucher à leurs impôts. Il oublie de préciser que la facture arrivera quand même: dans la valeur du dinar, dans le prix des produits importés et dans la dette laissée à leurs enfants.




