Union africaine: Alger tente de faire de la Commission une annexe de sa diplomatie

Selma Malika Haddadi, vice-présidente algérienne de la Commission de l’Union africaine.

Diplomates payés par Alger, cabinet élargi, directeur des ressources humaines nommé au forceps, pressions sur le président de la Commission: selon Africa Intelligence, la vice-présidente algérienne de la Commission de l’Union africaine vise la présidence en 2029. L’institution panafricaine paie le prix d’une stratégie qui sert d’abord l’agenda d’Alger.

Le 03/11/2026 à 09h30

Selma Malika Haddadi, vice-présidente algérienne de la Commission de l’Union africaine, ne se contente pas d’être le numéro deux de l’Union africaine. Élue en février 2025 vice-présidente de la Commission, chargée des finances et des ressources humaines, l’ancienne ambassadrice d’Algérie en Éthiopie vise déjà la présidence de l’institution en 2029, révèle Africa Intelligence dans son édition du 3 novembre. Le poste reviendra alors en principe à l’Afrique du Nord, après l’Afrique de l’Est. Elle s’y prépare en plaçant ses alliés, et en élargissant ses prérogatives face au président de la Commission, le Djiboutien Mahamoud Ali Youssouf. Entre les deux cabinets, écrit la lettre confidentielle, on est «à couteaux tirés».

Le dispositif est financé par Alger. Selon Africa Intelligence, le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a mis dès 2025 à la disposition de la vice-présidente «plusieurs diplomates payés par Alger». Son cabinet compte vingt membres, dont six Algériens. Il est plus large que celui du président lui-même. En d’autres termes, une partie de l’équipe de la numéro deux de l’Union africaine est rémunérée par un État membre. On voit mal comment ces fonctionnaires pourraient servir l’intérêt du continent avant celui de leur employeur.

La dernière opération en date porte sur un poste clé: la direction des ressources humaines, celle qui recrute et promeut les agents de toute la Commission. Dans un document interne daté du 22 octobre, Mahamoud Ali Youssouf a été «contraint d’entériner» la nomination de l’Algérien Tayeb Toufik Dahar, placé sous l’autorité de Selma Malika Haddadi. C’est la première nomination à un poste de directeur en deux ans. Elle s’est faite au mépris de la règle: le candidat algérien était le seul des trois finalistes à dépasser le seuil technique de 70%. Or les textes de l’UA imposent de proposer au moins trois candidats au président, et prévoient de rouvrir le poste si un seul franchit la barre. Le poste n’a pas été rouvert.

La pression a été directe. À la mi-octobre, l’ambassadeur d’Algérie à Addis-Abeba, Mohamed Khaled, s’est entretenu avec le président de la Commission pour faire valoir, selon Africa Intelligence, la nécessité d’«un équilibre» entre l’Algérie et le Maroc aux postes de responsabilité. Le déclencheur: la nomination, en septembre, de l’ancien ambassadeur marocain Fathallah Sijilmassi, ex-directeur général de l’UA, comme envoyé spécial de l’organisation auprès du G20. Cette nomination aurait «démultiplié l’énergie» de la vice-présidente pour imposer son candidat.

Le mot «équilibre» est bien pratique pour cacher des desseins d’hégémonie et de mainmise sur l’institution à seule fin de servir l’agenda du régime. Alger ne cherche pas à mettre les meilleurs profils au service du continent. Alger a transformé l’UA en terrain en confrontation avec le Maroc.

Le bilan est mince. En février 2025, Selma Malika Haddadi n’avait été élue qu’au terme d’un scrutin disputé face à la candidate marocaine, Latifa Akharbach. Le même mois, l’Algérie avait échoué à reconquérir un siège au Conseil de paix et de sécurité, malgré sept tours de scrutin où elle se retrouvait finalement seule en lice. Faute de convaincre les États membres, Alger investit dans l’appareil.

Elle en a les moyens. L’Algérie figure parmi les cinq plus gros contributeurs au budget de l’organisation, avec l’Égypte, le Nigeria, l’Afrique du Sud et le Maroc et «n’hésite pas à mettre les moyens pour défendre l’action de sa compatriote», rappelle Africa Intelligence. La contribution au budget commun devient un droit de tirage sur les postes. C’est l’inverse de l’esprit d’une organisation multilatérale.

Le continent, lui, en paie le prix. Pendant que les deux têtes de l’exécutif se disputent les nominations, la Commission doit gérer la guerre au Soudan, l’effondrement sécuritaire au Sahel, et des finances qui dépendent encore largement des bailleurs extérieurs. Une Commission paralysée par la rivalité entre son président et sa vice-présidente est une Commission qui ne décide plus. Et un directeur des ressources humaines nommé pour servir l’agenda de son pays ne recrutera pas pour les besoins de l’Afrique.

Le pire reste à venir. Si Alger parvient à installer sa candidate à la présidence de la Commission en 2029, ce ne sont plus quelques postes qu’elle contrôlera, mais l’exécutif de l’organisation tout entier: son agenda, son budget, ses médiations, ses nominations. Ce serait une catastrophe pour le continent. Une Commission présidée par une diplomate issue de l’appareil algérien, portée à bout de bras par Alger, deviendrait la caisse de résonance d’un seul différend, celui qui oppose l’Algérie au Maroc, au détriment des guerres, des crises et des urgences de développement de cinquante-quatre autres États. Les priorités d’Addis-Abeba se décideraient à Alger, et l’Union africaine mettrait son poids au service d’un régime plutôt que d’un continent.

D’ici là, beaucoup de choses peuvent changer. La fin de la MINURSO, le 31 octobre, a fait disparaître le dernier instrument onusien qui entretenait l’illusion d’un processus référendaire. L’argument de la «décolonisation inachevée», qu’Alger porte depuis des décennies dans les enceintes africaines, en sort affaibli. La présence de la «RASD» au sein de l’UA, que le Maroc et nombre de ses partenaires contestent, pourrait revenir au cœur des débats. Et les États membres, qui ont déjà refusé à l’Algérie un siège au Conseil de paix et de sécurité, pourraient y regarder à deux fois avant de confier les clés de la Commission à un pays qui en a fait le prolongement de sa querelle avec Rabat.

Alger aime se présenter en défenseure du panafricanisme. À Addis-Abeba, elle en fait surtout un instrument: des diplomates payés par elle, des postes arrachés au président, et la querelle avec Rabat importée jusque dans les bureaux de la Commission. L’Union africaine n’avait pas besoin d’un champ de bataille de plus.

Par Mohamed Chakir Alaoui
Le 03/11/2026 à 09h30