Algérie: Tebboune fait trembler les marchands, pas le prix de la pomme de terre

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune.

Cinq ans après avoir brandi la peine de mort contre les «spéculateurs», le régime algérien n’a toujours pas trouvé de pommes de terre. Il a trouvé des coupables. Jeudi, le Premier ministre a promis de nouvelles sanctions «immédiates». La pomme de terre, elle, se vend toujours bien au-dessus du prix que l’État impose.

Le 06/11/2026 à 09h20

Le 5 novembre, le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb a réuni ses ministres et ses walis en visioconférence. Au programme: le lancement d’une «plateforme numérique de suivi quotidien des prix et de la disponibilité» des produits de base, et une consigne aux walis de prendre des «mesures légales et dissuasives immédiates» contre ceux qui provoquent la pénurie et manipulent les prix. Traduit en langage ordinaire: l’État ne sait pas où sont passées les pommes de terre, mais il sait déjà qui il va mettre en prison.

La scène n’a rien de nouveau. Elle se joue depuis cinq ans, toujours avec le même texte. En octobre 2021, Abdelmadjid Tebboune avait menacé à deux reprises, au cours d’une même interview télévisée, les «spéculateurs» de la peine capitale. Deux mois plus tard, la menace devenait loi. Publiée au Journal officiel le 29 décembre 2021, la loi contre la «spéculation illicite» prévoit de 10 à 20 ans de prison pour qui spécule sur les légumes, les fruits, les céréales ou le lait, jusqu’à 30 ans en période de crise, et la perpétuité si les faits sont commis en bande organisée. L’Algérie est le seul pays au monde qui punit un marchand de légumes comme un trafiquant d’armes.

Les tribunaux ont appliqué au demeurant la consigne avec zèle. En mars 2025, à Boumerdès, un commerçant qui stockait environ 150 tonnes de pommes de terre a été condamné en comparution immédiate à 15 ans de prison ferme et à 5 millions de dinars d’amende. À Mostaganem, des agriculteurs ont été poursuivis pour une vidéo publiée sur TikTok dans laquelle ils appelaient à ne pas récolter leurs pommes de terre, faute de prix rémunérateur. Condamnés à sept ans de prison par le pôle pénal spécialisé dans la cybercriminalité, ils ont vu leur peine ramenée à quatre ans en appel, en janvier 2026. Quatre ans de prison pour avoir dit, devant un téléphone, qu’on perdait de l’argent à cultiver des patates.

Le président Tebboune est revenu à la charge au printemps. Lors du Conseil des ministres du 8 mars 2026, il a ordonné l’inscription des spéculateurs sur des «listes noires» et l’interdiction définitive de toute activité commerciale ou d’importation pour les personnes impliquées, selon le quotidien gouvernemental Horizons. Interdire à vie à un commerçant de commercer: la sanction a au moins le mérite de la cohérence. Le régime veut un marché sans marchands.

Restait à fixer les prix. Le 1er octobre, une réunion interministérielle a plafonné la pomme de terre entre 80 et 90 dinars le kilo au détail, et entre 60 et 70 dinars à la production, explique Algérie-Eco. Le même article rappelait un précédent fâcheux: en avril 2025, le gouvernement avait déjà plafonné le prix de la banane à 400 dinars le kilo. Elle s’était ensuite vendue jusqu’à 2.000 dinars sur le marché. Le plafond était devenu un plancher, puis une plaisanterie.

La pomme de terre a suivi le même chemin, en un mois seulement. Le 3 novembre, la presse locale constatait sa disparition de nombreux étals, dans l’est de la wilaya de Bouira et dans plusieurs localités d’Alger. Là où elle restait disponible, elle se vendait entre 110 et 140 dinars. Le 5 novembre, Awras relevait des prix de 150 dinars et des commerçants qui préféraient retirer le produit plutôt que de vendre à perte. Les grossistes, appelés mandataires, refusent d’acheter à un prix et de revendre à un autre fixé par décret. On peut les comprendre: personne ne travaille pour perdre de l’argent, même sous la menace.

L’État a donc fait ce qu’il sait faire. Le 3 novembre, des agents de contrôle ont saisi 3,5 tonnes de pommes de terre au marché de gros de Boumerdès, parce que leurs propriétaires n’appliquaient pas le prix réglementé. Des poursuites judiciaires ont été engagées aussitôt, rapporte Algérie360. La marchandise saisie ne nourrira personne. Les commerçants poursuivis ne vendront plus rien. Et la pénurie, elle, s’aggravera d’autant.

C’est la limite de la politique de la peur. La prison peut faire taire un journaliste, un militant ou un internaute. Elle ne fait pas pousser les pommes de terre. Un agriculteur qui risque quatre ans de prison pour une vidéo plantera moins l’an prochain. Un mandataire qui risque quinze ans pour un stock vendra le moins possible. Un commerçant menacé de liste noire laissera son étal vide plutôt que de vendre à perte. Chaque menace du régime retire un peu plus de marchandise du marché, et chaque pénurie lui fournit un nouveau prétexte pour menacer. Le cercle est complet.

La plateforme numérique de jeudi a d’ailleurs un précédent, qui en dit long sur sa promesse. En mai 2026, faute de pneus dans le pays, le régime avait confié leur vente à Naftal, la compagnie publique de distribution de carburants, et lancé une «plateforme numérique» pour enregistrer les demandes des automobilistes, selon l’agence officielle APS. Dans l’Algérie de Tebboune, un pneu ne s’achète plus, il se réserve en ligne, se retire dans un délai imparti et s’exhibe comme un trophée. En juillet, le patron de Naftal assurait que l’importation de 3,5 millions de pneus à partir de septembre allait «mettre fin à la pénurie». En octobre, le ministre des Hydrocarbures Mohamed Arkab repoussait leur arrivée aux trois premiers mois de 2027. Le pneu a eu son application, la pomme de terre a désormais la sienne. Aucune des deux ne produit quoi que ce soit.

Car c’est bien là que se situe la faute, et elle n’est pas celle des marchands. Huile, lait, semoule, bananes, viande, moutons de l’Aïd, pneus, et maintenant pommes de terre: depuis cinq ans, les pénuries se succèdent en Algérie comme les saisons. Chacune suit le même scénario. Le pouvoir ferme les importations ou fixe un prix par décret, le produit disparaît, et le régime désigne des «spéculateurs», des «lobbies» ou des «mains étrangères». Puis il menace, emprisonne, lance une plateforme, et attend la pénurie suivante. Jamais une évaluation, jamais une démission, jamais un ministre pour admettre que la politique du gouvernement a créé la pénurie qu’elle prétend combattre.

Cette gouvernance erratique a un nom: l’impéritie. Un régime qui ne sait ni prévoir une récolte, ni organiser un marché de gros, ni importer des pneus à temps, ni tenir le cours de sa monnaie, compense son incompétence par la terreur. Mais la peur n’a jamais rempli un étal. Elle vide les marchés, décourage ceux qui produisent et ceux qui vendent, et laisse aux Algériens une seule certitude: après la pomme de terre, il y aura autre chose qui manquera. Et le régime aura déjà trouvé les coupables.

Par Mohammed Ould Boah
Le 06/11/2026 à 09h20