Les vidéos ont été tournées de nuit et publiées sur les réseaux sociaux. On y voit des jeunes crier de joie au pied des immeubles, des textes défiler sur l’écran: «Dieu merci, nos frères sont arrivés». Les quatorze garçons étaient partis de Bordj El Kiffan, l’ancien Fort-de-l’Eau, à l’est de la capitale. Pendant plusieurs jours, leurs familles étaient restées sans nouvelles. Puis la nouvelle est tombée: ils avaient touché la côte espagnole. Le quartier a fêté ça comme une victoire en Coupe d’Afrique.
Il faut mesurer ce que raconte cette liesse. Dans un pays qui se dit riche de son gaz et de son pétrole, une ville entière célèbre le fait que ses enfants aient réussi à le quitter. On ne fête pas un diplôme, ni un emploi, ni un logement. On fête une traversée de nuit sur une barque à moteur, et le fait d’en être sorti vivant.
Selon Frontex, l’agence européenne de garde-frontières, la Méditerranée occidentale a été la seule grande route migratoire vers l’Europe à progresser au cours des neuf premiers mois de 2026: environ 18.300 franchissements irréguliers détectés, soit 26% de plus qu’un an plus tôt. Frontex le dit sans détour: l’Algérie est restée le principal pays de départ des traversées maritimes, et les Algériens figurent en tête des nationalités détectées.
Sur la route qui mène aux Baléares, les Algériens sont presque seuls. Entre le 1er janvier et le 31 octobre 2026, 7.188 personnes sont arrivées dans l’archipel à bord de 399 embarcations, selon le bilan du ministère espagnol de l’Intérieur relayé par La Voz de Ibiza. C’est 14,5% de plus qu’en 2025. À ce rythme, Ibiza et Formentera reçoivent l’équivalent d’un quartier d’Alger tous les deux mois.
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L’Organisation internationale pour les migrations avait déjà donné la mesure du phénomène. Sur les quatre premiers mois de l’année, 42% des migrants arrivés en Espagne par la Méditerranée occidentale étaient algériens, soit près de deux fois plus que les Marocains (22%), comme l’a relevé Le360. Le même rapport notait un autre chiffre, plus discret: les interceptions de la marine algérienne avaient reculé de 37% sur un an. Les départs augmentent, les interceptions diminuent.
Les harragas qui arrivent ne sont qu’une partie de l’histoire. Les autres n’arrivent jamais. L’ONG espagnole Caminando Fronteras a recensé 507 morts et disparus sur la seule route algérienne entre janvier et mai 2026, soit 54% de plus qu’un an plus tôt, rapporte le Periódico de Ibiza. Cela représente un mort toutes les sept heures. Pour la première fois, la route algérienne est devenue la plus meurtrière de toutes celles qui mènent vers l’Espagne.
Pendant que Bordj El Kiffan faisait la fête, d’autres familles attendaient toujours. Le 29 octobre, le réseau d’alerte Alarm Phone signalait la disparition de vingt personnes parties de Boumerdès le 26 octobre en direction des Baléares. Aucune nouvelle d’elles n’avait été donnée publiquement depuis.
La traversée a aussi un prix. En démantelant un réseau de passeurs, la police espagnole a établi que chaque candidat payait entre 8.000 et 10.000 euros. Au taux du square Port-Saïd, cela représente entre 2,2 et 2,8 millions de dinars, l’équivalent de plusieurs années de salaire minimum. Des familles vendent des bijoux, des voitures, parfois des terrains, pour financer le départ d’un fils.
Face à cette hémorragie, le pouvoir algérien se tait. Pas de chiffres officiels sur les départs, pas de bilan des disparus, pas de mot du président. La presse d’État préfère parler des «réalisations» et des projets miniers. Les seuls chiffres disponibles viennent de Madrid, de Bruxelles et des ONG espagnoles. Le régime a décidé que ce qui ne se compte pas n’existe pas.
Les jeunes de Bordj El Kiffan, eux, savent compter. Ils savent ce que vaut un salaire en dinars, combien coûte un passeur, combien de leurs amis ne sont jamais revenus. Leur liesse n’est pas de l’inconscience. C’est un vote, le seul qu’on leur laisse.



