Le 6 novembre 1975, des centaines de milliers de Marocains se dirigèrent vers le Sahara «espagnol», munis de drapeaux et d’exemplaires du Coran. Ils n’avançaient pas comme une armée. Ils formaient une foule civile, organisée et non armée, appelée à porter dans le désert une revendication nationale. Dans l’histoire des décolonisations, la Marche verte pose ainsi une question singulière: une mobilisation de masse peut-elle déplacer le rapport de force sans prendre la forme d’une insurrection armée?
La réponse tient d’abord à la puissance de l’image. Une frontière coloniale est une ligne sur une carte, mais aussi un dispositif de pouvoir: elle sépare, administre et prétend fixer l’appartenance d’un territoire. En la franchissant collectivement, les marcheurs ont transformé cette ligne abstraite en scène politique. Le désert, longtemps décrit et gouverné depuis l’extérieur, devenait le lieu d’une présence visible. La foule faisait corps avec une revendication que la diplomatie exprimait jusque-là par des mémoires, des cartes et des arguments juridiques.
C’est là que la Marche verte intéresse une lecture postcoloniale. Les récits de la décolonisation privilégient souvent la lutte armée et les figures du guérillero ou du révolutionnaire. Or, la puissance anticoloniale peut aussi s’exercer par l’occupation symbolique de l’espace, la discipline collective et la capacité à rendre une revendication impossible à ignorer. Les marcheurs ne portaient pas d’armes; leur nombre, leur déplacement et les signes qu’ils brandissaient constituaient le langage politique de l’événement. La mobilisation a converti la présence populaire en argument.
Cette présence avait une grammaire symbolique précise. Le drapeau marocain inscrivait le mouvement dans une histoire nationale; le Coran lui donnait une dimension spirituelle et morale. Dans une société où le religieux, le politique et le national ne se laissent pas toujours séparer selon les catégories européennes, ces symboles ne relevaient pas du décor. Ils exprimaient une conception située de la communauté et de la libération. La Marche oblige ainsi la théorie postcoloniale à regarder au-delà des modèles séculiers ou marxistes qui ont longtemps dominé l’étude des résistances anticoloniales.
«La dimension épique de la Marche tient alors à une forme de puissance politique rarement représentée dans les récits classiques: celle de civils qui avancent ensemble et transforment leur présence en événement mondial»
— Lahcen Haddad
L’événement fut toutefois organisé par le pouvoir royal et lancé par Hassan II. Il ne s’agissait ni d’une insurrection spontanée ni d’un mouvement sans direction politique. Cette réalité ne diminue pas son ampleur; elle aide à comprendre sa forme. La Marche a réuni mobilisation populaire et stratégie d’État. Elle a contribué à produire une image d’unité nationale, tout en renforçant la légitimité du souverain comme acteur de la réunification. Comme l’a montré l’historienne Marguerite Rollinde, la Marche est devenue un symbole fondateur du nationalisme royal marocain. Le postcolonialisme gagne à analyser ensemble la participation populaire, la mise en scène politique et la construction de la mémoire.
La précision historique est indispensable. La Marche elle-même fut une mobilisation civile non armée et spectaculaire. Le 14 novembre, l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie signèrent à Madrid une déclaration organisant la fin de la présence espagnole. Les avancées diplomatiques qui suivirent furent l’un des résultats positifs de la Marche, qui avait profondément transformé le contexte politique.
Il faut également rappeler que le récit national marocain s’appuie sur l’avis consultatif de la Cour internationale de Justice. Dans son avis du 16 octobre 1975, la Cour releva l’existence de liens d’allégeance entre le sultan du Maroc et les tribus du territoire. Cette reconnaissance constitue un repère majeur dans l’histoire de la décolonisation et éclaire le fondement historique de la revendication marocaine.
La dimension épique de la Marche tient alors à une forme de puissance politique rarement représentée dans les récits classiques: celle de civils qui avancent ensemble et transforment leur présence en événement mondial. Elle demeure un moment majeur de l’imaginaire anticolonial marocain et une expérience singulière de mobilisation sans armes. Elle rappelle que, dans une lutte de décolonisation, le territoire n’est pas seulement une surface à conquérir : il est aussi un espace à nommer, à habiter et à inscrire dans une mémoire collective.




