La scène s’est déroulée le 5 novembre, lors du point de presse quotidien du porte-parole du Secrétaire général des Nations unies, Stéphane Dujarric, selon la transcription officielle publiée par l’ONU. Un correspondant lui demande ce que fera désormais Staffan de Mistura, l’envoyé personnel pour le Sahara, alors que la MINURSO est en cours de liquidation. Le porte-parole répond que l’ONU reste déterminée à soutenir les parties dans leurs efforts pour parvenir à «une solution politique mutuellement acceptable qui permette l’autodétermination du peuple du Sahara occidental, s’ils le souhaitent» («should they so wish»).
La formule mérite qu’on s’y arrête. Pendant des décennies, l’autodétermination a été au cœur du vocabulaire onusien sur le Sahara, et au cœur de la stratégie d’Alger. Elle était présentée comme une évidence, un passage obligé, presque une fin en soi. Le 5 novembre, elle est devenue une hypothèse, suspendue au bon vouloir de ceux qu’elle est censée concerner. On ne parle plus d’un droit à exercer, mais d’une possibilité à envisager.
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Ce n’est pas un hasard de langage. C’est l’aboutissement d’une évolution que le Conseil de sécurité avait engagée il y a un an. Adoptée le 31 octobre 2025, la résolution 2797 affirmait qu’«une véritable autonomie sous souveraineté marocaine pourrait constituer une solution des plus réalisables». Elle maintenait le principe d’autodétermination, mais dans le cadre d’une solution négociée, et non plus d’un référendum dont personne, à New York, ne parle plus. L’ONU n’a pas renié l’autodétermination. Elle en a changé le sens: les populations peuvent s’exprimer sur une solution, elles ne sont plus appelées à choisir entre l’indépendance et le reste.
Pour Alger, la nouvelle est mauvaise. Le régime algérien a fait de l’autodétermination un dogme. Il l’invoque à chaque tribune, dans chaque communiqué, dans chaque discours du président Tebboune. C’est prétendument au nom de ce principe qu’il arme, finance et héberge le Polisario depuis cinquante ans. Or le mot sur lequel repose tout cet édifice vient de perdre sa majuscule. À New York, on ne le prononce plus qu’au conditionnel.
L’Algérie avait déjà perdu la MINURSO, liquidée après le veto russe du 30 octobre. Elle perd maintenant le vocabulaire. Sans mission sur le terrain, sans référendum à l’horizon, et désormais avec une autodétermination soumise à un «s’ils le souhaitent», il ne reste plus grand-chose de la doctrine algérienne sur le Sahara. Seul demeure l’envoyé personnel, Staffan de Mistura, dont Stéphane Dujarric a précisé qu’il «poursuit son travail» depuis Bruxelles. Interrogé sur son avenir après le départ d’Antonio Guterres, à la fin de l’année, le porte-parole a répondu qu’il n’avait «aucune idée» de l’identité du prochain Secrétaire général ni des décisions qui seront prises sur les hauts responsables.
Le Maroc, lui, n’a rien à craindre de ce mot. Son plan d’autonomie, présenté en 2007, prévoit que le statut des provinces du Sud soit soumis à la consultation des populations concernées. L’autodétermination, dans ce sens, n’a jamais été un obstacle pour Rabat. Elle ne l’était que dans la version qu’en donnait Alger: un référendum taillé pour aboutir à un État de plus au Maghreb, sous tutelle algérienne.
Car l’autonomie n’est pas le contraire de l’autodétermination: elle en est une application concrète. Le droit international ne l’a jamais réduite à l’indépendance. La déclaration de l’Assemblée générale des Nations unies sur les relations amicales entre États, adoptée en 1970 (résolution 2625), reconnaît trois voies pour l’exercer: la création d’un État souverain, la libre association ou l’intégration à un État indépendant, mais aussi «l’acquisition de tout autre statut politique librement décidé par un peuple». Encore faut-il savoir de qui l’on parle. Il n’y a pas de «peuple sahraoui», et il n’y en a jamais eu. Il y a des populations sahraouies, des tribus du Sud liées depuis des siècles au trône alaouite par l’allégeance, et qui font partie du peuple marocain au même titre que les Rifains, les Soussis ou les Doukkalis.
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Le «peuple sahraoui» est une construction commode, née dans les années 1970 pour servir les desseins d’Alger: il fallait un peuple pour justifier un État, et un État pour enfoncer «un caillou dans la chaussure du Maroc». L’autonomie répond à la réalité, et non à ce récit. Elle permet aux populations du Sud de gérer elles-mêmes leurs affaires, avec leur parlement régional, leur exécutif et leurs ressources, au sein de la nation dont elles sont issues. C’est exactement ce que prévoit le droit international quand il parle de «tout autre statut politique librement décidé».
La résolution 2797 ne dit pas autre chose: elle fait de l’autonomie la solution «la plus réalisable», tout en appelant à une solution qui «permette l’autodétermination». Pour le Conseil de sécurité, les deux vont ensemble. C’est Alger qui a confisqué ce principe pour le réduire à une seule issue, l’indépendance d’un peuple qu’il a lui-même inventé.
Trois mots ont donc suffi. Prononcés sans emphase, à la fin d’un point de presse, entre une question sur Jéricho et l’arrivée d’une invitée venue parler du Népal. C’est souvent ainsi que l’ONU enterre les doctrines: sans cérémonie, au détour d’une phrase.




