Le coût des produits alimentaires devient de plus en plus préoccupante au Maroc, pesant lourdement sur le pouvoir d’achat des ménages et ravivant les inquiétudes sociales. Force est de constater que l’ensemble des mesures entreprises par le gouvernement précédent n’ont pas permis de stabiliser ni de réduire les prix, comme en témoigne la récente hausse de 1,6% des prix des produits alimentaires enregistrée en septembre 2026, portée notamment par les viandes et les légumes (+4,3%), selon le Haut-commissariat au Plan (HCP).
Cette évolution est d’autant plus pénalisante que le poids de l’alimentation dans le budget des ménages demeure considérable. En effet, les dépenses alimentaires représentaient 38,2% du budget des ménages en 2022, selon le HCP, faisant de la hausse des prix une menace directe pour le pouvoir d’achat des ménages et leur équilibre budgétaire.
Au-delà des variations des prix à la production, le fonctionnement de la chaîne de distribution est ainsi au cœur du débat. Selon une étude du Conseil de la concurrence, la marge brute des intermédiaires constitue la composante dominante dans la formation des prix de vente des produits agricoles, en s’appropriant en moyenne près de 34% du prix final et en dépassant ainsi même la marge brute des grossistes et des détaillants.
Par ailleurs, entre 35% et 45% des fruits et légumes commercialisés échapperaient aux circuits des marchés de gros, limitant la visibilité sur les volumes et les prix.
Le PJD dénonce un risque de concentration
Face à cette situation, le nouveau gouvernement entend changer de méthode et compte mettre en œuvre, entre autres, des sociétés régionales et de plateformes professionnelles de regroupement et de commercialisation, régies par un cahier des charges unifié. Cette approche vise à réorganiser les circuits de commercialisation, à réduire le poids des intermédiaires et à contenir les marges.
Le projet suscite toutefois déjà des critiques politiques. Lors d’une séance plénière de la Chambre des représentants consacrée, le jeudi 22 octobre, à l’adoption du programme gouvernemental présenté par Fatima Ezzahra El Mansouri et à l’investiture du nouveau gouvernement, Driss El Azami El Idrissi, président du groupe parlementaire du PJD, a vivement critiqué la création de ces sociétés régionales.
«Créer des sociétés régionales de distribution de produits alimentaires est une porte ouverte à la corruption et à la tyrannie», a-t-il déclaré, estimant que ce dispositif risque de concentrer la distribution entre les mains de spéculateurs et de personnes influentes, au détriment de la concurrence et des consommateurs. «Nous sommes contre cette idée et nous vous le disons clairement», a-t-il affirmé.
Du Brésil à l’Espagne, en passant par l’Inde et la France, quatre expériences internationales offrent des pistes pour structurer les circuits alimentaires, améliorer la transparence des prix et réduire les coûts logistiques, en vue d’arriver à une baisse des prix au détail.
Brésil: des centrales régionales pour regrouper l’offre
Le modèle brésilien repose sur un réseau de centrales d’approvisionnement, les Centrais de Abastecimento (CEASA), destinées à organiser la commercialisation en gros des produits agricoles et alimentaires. Ces marchés regroupent des marchandises issues de différentes zones de production pour les distribuer aux détaillants, aux supermarchés, aux restaurants et à d’autres acheteurs professionnels.
Parmi les principaux opérateurs, figure la CEAGESP, organisme public créé en mai 1969 et qui intervient dans la commercialisation des produits frais et l’entreposage. Son principal site, l’Entreposto Terminal São Paulo (ETSP), constitue une importante plateforme de distribution alimentaire.
Le principe repose sur la concentration, dans un même espace professionnel, d’une offre au lieu de sa dispersion entre de nombreux producteurs et commerçants. Ces structures permettent de réceptionner, de trier, de stocker et de commercialiser les marchandises, tandis que les espaces attribués aux grossistes et les flux logistiques facilitent les arrivages et les enlèvements.
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Pour le Maroc, cette expérience présente un intérêt particulier pour les filières nécessitant un regroupement des volumes et des équipements adaptés, indique un opérateur dans la distribution alimentaire, interrogé par Le360. Des plateformes régionales pourraient notamment être envisagées pour les fruits et légumes, les pommes de terre ou les oignons, en fonction des besoins des zones de production et des marchés de consommation, ajoute-t-il.
La création de ces infrastructures ne suffirait cependant pas à garantir une baisse des prix au détail, estime-t-il, notant que leur efficacité dépendrait des coûts de fonctionnement, des conditions d’accès, du nombre d’acheteurs et de la concurrence entre grossistes. Les économies logistiques devraient également se répercuter sur les prix payés par les consommateurs, poursuit-il.
Inde: regroupement des producteurs et enchères numériques
L’Inde, quant à elle, a privilégié une approche complémentaire, fondée sur une plateforme nationale de commerce agricole en ligne, e-NAM, et sur les organisations de producteurs agricoles, les Farmer Producer Organizations (FPO). L’objectif de cette approche est de combiner le regroupement physique des marchandises avec la mise en concurrence numérique des acheteurs.
Lancée en 2016, e-NAM met en réseau les marchés agricoles existants, appelés mandis. Mise en œuvre par le Small Farmers Agribusiness Consortium, sous la tutelle du ministère indien de l’Agriculture, la plateforme facilite les transactions entre vendeurs et acheteurs opérant sur différents marchés.
Le système permet d’enregistrer les lots, de contrôler et de classer les produits, de soumettre des offres par voie électronique et d’effectuer des paiements en ligne. Les participants disposent aussi d’informations sur les arrivages, les volumes commercialisés et les prix. Le commerce entre États est possible dans le cadre de ce système, sous réserve des conditions réglementaires et des licences applicables.
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Les FPO interviennent en amont en regroupant les productions de plusieurs exploitations. Ces structures peuvent mutualiser les opérations de collecte, de tri, de calibrage et de conditionnement, négocier avec les acheteurs au nom de leurs membres et commercialiser les produits sur e-NAM. Cette organisation permet notamment aux producteurs de présenter des volumes plus importants et de partager certains coûts.
Au 31 mars 2026, selon le ministère indien de l’Agriculture, e-NAM était relié à 1.656 marchés agricoles répartis dans 23 États et quatre territoires du pays. Depuis son lancement, la plateforme avait facilité la commercialisation de 132,5 millions de tonnes de produits, pour une valeur cumulée de 4.840 milliards de roupies indiennes. Elle comptait plus de 18 millions d’agriculteurs enregistrés et 4.724 organisations de producteurs.
Pour le Maroc, cette expérience pourrait donner lieu à une combinaison des plateformes physiques régionales et un outil numérique commun, selon cet opérateur. Les premières assureraient le regroupement, la préparation et le contrôle des marchandises et le second permettrait aux acheteurs agréés de comparer les lots, leur qualité et les prix proposés, explique-t-il. La plateforme numérique ne serait pas nécessairement chargée d’acheter et de revendre les produits: elle pourrait se limiter à faciliter et à rendre plus transparentes les transactions, note-t-il.
France: Rungis, une infrastructure collective encadrée
Pour le modèle français en matière de structuration des circuits alimentaires, il s’appuie sur les marchés d’intérêt national (MIN), dont le Marché international de Rungis, près de Paris, constitue la référence la plus connue. Contrairement à une entreprise de distribution qui achète et revend directement les marchandises, un MIN fournit aux producteurs et aux grossistes des infrastructures et des services collectifs destinés à faciliter leurs activités commerciales.
Ces marchés sont définis comme des services publics de gestion proposant des équipements adaptés à certaines catégories de produits agricoles et alimentaires. Leur cadre réglementaire prévoit notamment des objectifs d’aménagement du territoire, de qualité environnementale et de sécurité alimentaire. L’accès est réservé aux producteurs et aux commerçants.
Les installations réunissent des espaces spécialisés dans les fruits et légumes, les viandes ou les produits de la mer, ainsi que des locaux pour les entreprises de gros, des équipements de stockage, des services logistiques et des dispositifs de contrôle sanitaire et de traçabilité. Les opérateurs commerciaux conservent la responsabilité de leurs transactions.
Rungis s’étend sur environ 234 hectares, avec 1.226 entreprises implantées et un chiffre d’affaires de 12,02 milliards d’euros en 2024. La concentration géographique des opérateurs permet aux acheteurs professionnels de comparer les offres de plusieurs grossistes et aux entreprises de mutualiser certaines dépenses liées à la réception et à la commercialisation des marchandises.
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De plus, la France dispose d’un outil d’observation des marchés, appelé Réseau des nouvelles des marchés (RNM), piloté par FranceAgriMer. Ses enquêteurs relèvent les fluctuations des prix de différentes catégories de produits frais à Rungis. Ces observations sont complétées par des données recueillies dans les circuits de détail, afin de suivre les prix à plusieurs stades de commercialisation, de l’expédition au commerce de détail.
L’intérêt de cette organisation pour le Maroc réside dans la séparation des fonctions, fait remarquer cet opérateur de distribution alimentaire. Les sociétés régionales pourraient gérer les infrastructures et les services communs, tandis que les producteurs et les grossistes continueraient à commercialiser leurs marchandises, explique-t-il.
Un dispositif indépendant d’observation des prix permettrait, en parallèle, de suivre l’évolution des prix à la production, de gros et au détail, ajoute-t-il. Cette distinction contribuerait à prévenir les conflits d’intérêts si une structure publique intervenait également dans les transactions commerciales, poursuit-il.
Espagne: un réseau régional coordonné
L’Espagne offre l’expérience la plus directement comparable au projet marocain de sociétés régionales de distribution alimentaire. Depuis les années 1960, le pays ibérique a développé un réseau de plateformes de gros, les Mercas, structuré autour de l’entreprise publique nationale Mercasa, créée en 1966.
Le dispositif vise à organiser l’approvisionnement des villes, à moderniser les marchés de gros et à adapter les infrastructures à la distribution des produits frais. Mercasa apportait l’expertise technique et la capacité de financement public, tandis que les municipalités contribuaient notamment à la mise à disposition des terrains et à la définition des besoins locaux. Les grossistes et les entreprises commerciales assuraient ensuite une grande partie des opérations de vente.
Ce réseau comprend 24 unités alimentaires, parmi lesquelles Mercamadrid, à Madrid, Mercabarna, à Barcelone, et Mercazaragoza, à Saragosse. Ces plateformes associent marchés de gros, infrastructures logistiques et services complémentaires destinés aux professionnels.
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Le réseau commercialise chaque année plus de 6,8 millions de tonnes de fruits et légumes, auxquels s’ajoutent des volumes importants de viandes et de produits de la mer. L’ensemble des plateformes génère plus de 110.000 transactions par jour. Ces chiffres illustrent la capacité d’un réseau territorial à traiter des volumes importants sans concentrer l’ensemble des opérations sur un seul site national.
La gouvernance de ce système repose sur des sociétés d’économie mixte associant Mercasa et les municipalités concernées. Les opérateurs privés, notamment les grossistes, exploitent les espaces commerciaux dans le cadre de concessions ou de locations.
Pour le Maroc, l’expérience espagnole fournit une piste pour organiser des sociétés régionales chargées de gérer des plateformes professionnelles, de mutualiser les équipements logistiques et de faciliter les échanges entre producteurs, coopératives, grossistes et acheteurs, selon cet opérateur de distribution alimentaire. Le financement pourrait associer l’État, les collectivités territoriales et, selon le montage retenu, des investisseurs privés, estime-t-il. Le choix du statut juridique et du modèle économique devrait toutefois reposer sur une étude des besoins et des conditions de viabilité de chaque plateforme, note-t-il.
Quel modèle pour le Maroc?
Ainsi, la revue de ces quatre expériences montre que le Brésil met l’accent sur les centrales physiques d’approvisionnement, l’Inde associe organisations de producteurs et échanges numériques, la France distingue la gestion des marchés de la commercialisation et de l’observation des prix, tandis que l’Espagne organise un réseau de plateformes régionales autour d’une structure nationale de coordination.
Une architecture marocaine pourrait combiner ces différentes fonctions, selon notre interlocuteur. Les producteurs, les coopératives et les organisations agricoles assureraient le regroupement des volumes et la préparation des livraisons. Des plateformes professionnelles régionales prendraient en charge la collecte, le tri, le calibrage, le stockage, la chaîne du froid et le contrôle de la qualité. Une plateforme numérique commune faciliterait ensuite la consultation des lots disponibles, la comparaison des prix et le suivi des transactions, avant la commercialisation auprès des grossistes, des détaillants, de la restauration collective et d’autres acheteurs professionnels.
La conception d’un modèle au Maroc supposerait de trancher plusieurs questions, à commencer par le choix des filières prioritaires, selon cet opérateur. Il serait préférable de commencer par quelques produits pour lesquels les difficultés de regroupement, les pertes logistiques ou les conditions de commercialisation justifient une intervention spécifique, estime-t-il.
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La gouvernance constituerait un autre enjeu, ajoute-t-il. Les critères d’accès aux installations, les tarifs des services, les règles d’attribution des emplacements et les relations avec les opérateurs privés devraient être transparents, explique-t-il. Le modèle économique devrait également permettre de couvrir les investissements dans les entrepôts, les équipements frigorifiques, le transport et les systèmes informatiques sans engendrer des coûts de fonctionnement excessifs, ajoute-t-il.
Surtout, insiste-t-il, la concentration de l’offre ne doit pas aboutir à remplacer une multitude d’intermédiaires par un acheteur dominant. La concurrence entre acheteurs doit rester effective, tandis que les rôles respectifs des gestionnaires d’infrastructures, des prestataires logistiques et des opérateurs commerciaux doivent être clairement définis.
L’évaluation des résultats serait enfin indispensable, souligne-t-il. Elle devrait comparer, pour des produits de qualité comparable, les prix à la production, les prix de gros et les prix au détail, tout en tenant compte des coûts logistiques, des pertes et des marges, note-t-il. L’évolution de l’écart entre le prix net reçu par le producteur et celui payé par le consommateur constituerait un indicateur utile, sans que cet écart puisse être assimilé automatiquement à un bénéfice, puisqu’il comprend également les coûts nécessaires à la commercialisation, précise-t-il.
L’enjeu pour le Maroc ne se limite donc pas à créer de nouvelles sociétés de distribution des produits alimentaires, selon l’opérateur. Il consiste, indique-t-il, à déterminer si celles-ci doivent gérer des infrastructures, fournir des services logistiques, organiser les transactions ou intervenir directement dans l’achat et la revente des produits. Les expériences étrangères montrent que ces fonctions peuvent être complémentaires, mais qu’elles impliquent des choix différents en matière de financement, de gouvernance et de régulation, conclut-il.




