Produits alimentaires: comment casser la spirale de la hausse des prix, selon l’Alliance des économistes istiqlaliens

Au marché de gros des fruits et légumes de Casablanca.

L’Alliance des économistes istiqlaliens a réuni, jeudi 11 juin, des responsables politiques, des professionnels et des experts afin d’identifier les causes profondes de la flambée des prix, notamment des produits alimentaires, et les pistes de réforme.

Le 12/06/2026 à 17h01

La hausse persistante des prix des produits alimentaires continue de constituer une source d’inquiétudes pour une bonne partie des ménages. C’est dans ce contexte que l’Alliance des économistes istiqlaliens a organisé, jeudi 11 juin, une rencontre consacrée à l’analyse des facteurs à l’origine de cette situation et aux solutions susceptibles d’en atténuer les effets.

Dès l’ouverture des travaux, le président de l’Alliance, Abdellatif Maâzouz, a dressé un constat préoccupant. Selon lui, les prix de certains produits de grande consommation ont enregistré des augmentations importantes depuis 2021. Ainsi, illustre-t-il, les prix des viandes rouges ont bondi de 73%, tandis que ceux du poulet ont grimpé de 90% avant leur récente baisse. Ceux des tomates ont connu des hausses variant entre 30% et 100%, l’huile de table de plus de 50% et les carburants de 20% à 40%.

Pour Abdellatif Maâzouz, cette évolution ne peut pas être attribuée uniquement au décalage entre l’offre et la demande. Si des facteurs structurels sont bien à l’œuvre, une partie de la hausse des prix serait liée à des dysfonctionnements dans les circuits de commercialisation, notamment à la multiplication des intermédiaires.

Même constat du côté du secrétaire général du Parti de l’Istiqlal, Nizar Baraka, qui a évoqué un véritable «choc» pour les ménages. S’appuyant sur les dernières données du Haut-Commissariat au Plan, l’intervenant, qui est également ministre de l’Équipement et de l’Eau, s’est alarmé que 75% des ménages estiment que leur niveau de vie s’est détérioré. Seuls 2,5% déclarent être en mesure d’épargner, tandis que 88% pensent ne pas pouvoir le faire à l’avenir.

Il déplore que cette situation persiste malgré les augmentations salariales, les allègements de l’impôt sur le revenu, les subventions accordées à certains produits ainsi que les aides sociales mises en place par l’État.

Nizar Baraka a rappelé que les dépenses alimentaires représentent une part importante du budget des ménages, particulièrement pour les catégories les plus modestes où elles absorbent entre 45% et 50% des revenus. Il précise que les viandes pèsent près de 20% des dépenses alimentaires, les légumes environ 10% et les céréales et leurs dérivés 12,5%.

Facteurs structurels et dysfonctionnements du marché

Pour lui, la hausse des prix est due notamment à la succession des années de sécheresse, aux conséquences de la pandémie de Covid-19 ainsi qu’aux tensions géopolitiques internationales qui ont provoqué un renchérissement des intrants agricoles. À cela s’ajoutent la baisse de l’offre destinée au marché national et la progression des exportations agricoles.

Le responsable politique a ainsi appelé à ouvrir un débat sur la recherche d’un équilibre entre les besoins du marché local et l’export. Il a également pointé les dysfonctionnements des marchés de gros, où se forment les prix de référence.

Selon Nizar Baraka, entre 33% et 45% des fruits et légumes échappent aux circuits des marchés de gros, ce qui nuit à la transparence et à l’équilibre entre l’offre et la demande. Il estime par ailleurs que les intermédiaires captent entre 34% et 50% du prix final payé par le consommateur.

Le président de la Confédération marocaine de l’agriculture et de développement rural (Comader), Rachid Benali, a également mis en avant les effets de plusieurs années de sécheresse sur les superficies cultivées. Il a notamment cité le coût élevé des intrants, la hausse du coût de la main-d’œuvre, sa raréfaction ainsi que la faiblesse de l’assurance agricole.

Les intervenants issus du secteur privé ont insisté, quant à eux, sur les problèmes liés à la logistique et à la distribution. Ainsi, Hicham Mellakh, président de la commission compétitivité logistique et énergétique à la CGEM, a souligné que le recours accru à de petits camions augmente les coûts de transport tout en affectant la qualité des produits.

Selon lui, les intermédiaires exercent une influence dominante sur l’ensemble de la chaîne d’approvisionnement, y compris au niveau des infrastructures de stockage.

Pour sa part, Mehdi Bouamrani, directeur général de Dislog Group, a mis l’accent sur le déficit de concurrence dans certains segments du marché. Il a constaté que les produits non agricoles distribués dans les grandes surfaces, soumis à une concurrence plus forte, connaissent généralement une stabilité des prix sur de longues périodes.

Le dirigeant a estimé que le système actuel de commercialisation des produits agricoles favorise la prolifération des intermédiaires et a plaidé pour une inspiration du modèle espagnol fondé sur les coopératives agricoles.

D’autres intervenants ont mis en avant des facteurs complémentaires. Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur, a regretté l’absence d’une institution officielle dédiée à la protection des consommateurs. Mahmoud Oudghiri, membre du bureau exécutif de l’Alliance, a quant à lui évoqué le faible accès des agriculteurs au financement bancaire, rappelant que 72% d’entre eux en sont exclus. Il a également souligné l’insuffisance de l’assurance agricole et des mécanismes de soutien.

Vers une nouvelle architecture de la distribution

Pour Ryad Mezzour, membre du bureau exécutif de l’Alliance des économistes istiqlaliens et ministre de l’Industrie et du Commerce, le problème réside notamment dans le manque de transparence concernant les coûts de production, les volumes produits et les conditions de transport. Il a également pointé du doigt les situations de monopole ainsi que l’évolution des habitudes de consommation des Marocains.

Face à ce diagnostic, plusieurs pistes de réforme ont été avancées par les intervenants. Ainsi, Nizar Baraka a défendu l’objectif d’une souveraineté alimentaire renforcée afin de mieux résister aux chocs extérieurs. Il a de même insisté sur la nécessité de garantir un prix équitable à la fois pour les producteurs et les consommateurs.

Le secrétaire général du Parti de l’Istiqlal a surtout insisté sur une refonte du système de commercialisation. Parmi les propositions avancées à cet effet figure la création de sociétés nationales ou régionales spécialisées dans la distribution de certains produits alimentaires.

Ces structures pourraient s’approvisionner directement auprès d’agriculteurs regroupés en coopératives, tout en s’appuyant sur des capacités de stockage stratégique. Elles seraient accompagnées de dispositifs de traçabilité, d’un observatoire des marges bénéficiaires et d’une réforme des marchés de gros.

Cette approche s’inspire d’expériences internationales présentées lors de la rencontre. Kamal Ezzine, membre de l’Alliance, a notamment cité les exemples du Brésil, de l’Inde et de la France. Le Brésil dispose de sociétés régionales de distribution associées à des programmes d’achats directs auprès des agriculteurs et à des réserves stratégiques de stockage. En Inde, un système numérique relie des milliers d’acteurs du commerce agricole, tandis qu’en France, le Réseau des nouvelles des marchés (RNM) fournit aux professionnels des informations détaillées sur les prix et les cotations des produits frais.

Les autres intervenants ont appelé à renforcer les subventions agricoles, développer l’agrégation, encourager les circuits courts, accélérer la digitalisation de la distribution, améliorer le financement du secteur agricole, moderniser le transport des marchandises et instaurer des outils de transparence tels qu’une bourse des prix. Autant de mesures qui, selon eux, pourraient contribuer à réduire les coûts, améliorer la concurrence et freiner durablement la hausse des prix alimentaires.

Par Lahcen Oudoud
Le 12/06/2026 à 17h01