Parution. «L’Algérie 1830-2026. Vérités et légendes» de Xavier Driencourt, ou le procès

Xavier Driencourt, ex-ambassadeur de Paris à Alger.

Xavier Driencourt, haut fonctionnaire et ancien ambassadeur de France en Algérie. . DR

Xavier Driencourt instruit un double procès: celui du régime algérien, dont il décrit l’architecture militaire, mémorielle et rentière; celui de la France, puissance voisine, ancienne colonisatrice et mauvaise conscience d’elle-même. Ancien ambassadeur à Alger, observateur privilégié des dernières années Bouteflika, du Hirak et de l’installation du régime Tebboune, il condense en vingt-sept questions deux siècles de face-à-face franco-algérien. Un livre de lucidité blessée, à la fois témoignage diplomatique, essai historique et intervention politique.

Le 03/07/2026 à 10h39

Dans «L’Algérie 1830-2026. Vérités et légendes» (Éditions Perrin, juin 2026), Xavier Driencourt signe un livre de synthèse, de témoignage et de combat, bâti en 27 questions. L’homme d’État et ancien ambassadeur de France en Algérie durant huit ans prolonge l’enquête qui traverse désormais toute son œuvre: comprendre l’Algérie comme système de pouvoir et la France comme puissance embarrassée par sa propre histoire. Il relie avec brio deux siècles de relation commune à des questions centrales: comment un pouvoir algérien fondé sur la guerre, l’armée et la rente mémorielle a-t-il appris à manier les scrupules français avec une telle efficacité? Pourquoi la France comprend-elle si mal l’Algérie, et pourquoi l’Algérie officielle continue-t-elle d’avoir besoin de la France comme adversaire intime?

Le livre, qui a fait son entrée cette semaine dans le top 20 des meilleures ventes en France, avance comme une enquête: de la conquête de 1830 au régime Tebboune, de Sétif au Hirak, d’Évian à l’accord migratoire de 1968, avec un fil directeur très ferme: l’Algérie fonctionne comme un système, et la France continue de regarder ce système à travers sa propre culpabilité historique. Driencourt refuse deux consolations: celle d’une Algérie réduite à la blessure coloniale, et celle d’une France qui pourrait solder son passé par gestes symboliques. C’est cette tension qui donne au livre sa force, son théâtre d’ombre algérien et les angles morts de la diplomatie française.

Il résume cette mécanique par une formule qui oriente tout l’ouvrage: «Le “système”, comme on désigne à Alger le mode de fonctionnement du pays, opérait parfaitement» autour des «trois piliers du pouvoir», «le président de la République, l’armée, les services de renseignement». C’est un décor institutionnel. La présidence incarne, l’armée arbitre, les services surveillent, le parti fournit une mythologie, la mémoire coloniale sert de carburant idéologique.

Vingt-sept tableaux contre les légendes

Driencourt annonce avoir écrit «une vingtaine de “tableaux”» (p. 9). Le livre en compte finalement vingt-sept, comme si le sujet résistait déjà au cadre. Chaque chapitre pose une question simple, parfois brutale: la colonisation fut-elle un crime contre l’humanité? Le Sahara a-t-il toujours été algérien? Abd el-Kader fut-il l’adversaire idéal? La guerre commence-t-elle en 1945 à Sétif? De Gaulle a-t-il compris l’Algérie? L’armée monopolise-t-elle le pouvoir? Le Hirak fut-il une révolution ou un leurre?

Cette forme est efficace. Elle donne au lecteur le sentiment d’entrer dans un cabinet de dossiers, chaque tiroir s’ouvrant sur une controverse. Elle est aussi orientée. La question n’est jamais neutre. Elle cadre le procès. Le livre raconte l’Histoire et corrige des récits. Parfois avec nuance, parfois avec une netteté qui frôle l’assaut frontal. Ce dispositif donne au livre son rythme. Driencourt déroule une fresque continue et procède par coupes, par éclairages latéraux, par rectifications. Chaque chapitre vise une croyance, une simplification, un mot d’ordre.

Ainsi, lorsque l’auteur écrit que «la colonisation de l’Algérie n’a pas constitué un crime contre l’humanité», il ne nie ni la violence ni la dépossession; il refuse une qualification juridique globale. Sa distinction entre droit, morale et histoire est intellectuellement recevable, mais elle crée d’emblée le choc: avant même d’avoir traversé 1830, Bugeaud, le Code de l’indigénat ou Sétif, le livre s’installe au cœur de la guerre des mots.

L’ouvrage contraint le lecteur à tenir ensemble deux vérités historiques. La colonisation française a intégré l’Algérie à un système d’empire, de hiérarchie juridique, de confiscation foncière et de violence militaire. Le vocabulaire contemporain du droit pénal international répond à une logique précise. Driencourt prend appui sur cette tension pour attaquer les facilités mémorielles des deux rives. Il entend préserver la complexité historique face aux slogans. Ce geste critique produit l’une des lignes les plus intéressantes du livre : la conquête porte une violence fondatrice, et cette violence mérite une description rigoureuse.

Driencourt veut arracher l’histoire à la morale automatique, mais il n’écrit jamais hors du combat politique. Il rappelle les exactions, les enfumades, les spoliations, l’inégalité juridique, l’indigénat, la guerre de conquête. Mais il refuse d’assimiler juridiquement toute la colonisation à un crime contre l’humanité, au motif que cette qualification suppose une intention génocidaire ou une politique d’extermination systématique.

Son livre s’oppose à la repentance comme réflexe, mais il ne blanchit pas la conquête: «La colonisation en Algérie, inscrite dans les pratiques de l’époque, généralisée par les puissances européennes lors de la conférence de Berlin (1885), fut une forme de négation des droits des groupes et des individus, qui devinrent, en Algérie, des sujets coloniaux ou des “indigènes”». Driencourt écarte ainsi la formule judiciaire globale tout en établissant la réalité de la dépossession, de l’inégalité et de la brutalité. Il rappelle que «Bugeaud lance alors une guerre totale, ponctuée de pillages et de massacres de manière à décourager l’ennemi et à le contraindre à fuir». Autrement dit, sa critique de l’anachronisme juridique ne devient pas apologie. C’est plus subtil, donc plus inflammable, comme tout ce qui refuse d’obéir aux slogans des deux camps.

La conquête, ou l’accident devenu empire

Le coup d’éventail, les dettes, la piraterie, les calculs de Charles X, la prise d’Alger, puis l’extension progressive depuis le littoral composent une chaîne où l’accident devient empire. D’où cette phrase: «L’Algérie était donc créée.» L’Algérie contemporaine, dans ses frontières et son nom politique, est aussi un produit de la conquête française. Lorsqu’il écrit: «Évidemment, le Sahara n’était pas algérien», il ne formule pas une remarque d’érudition innocente; il touche au cœur du récit national algérien. Il rappelle que les frontières modernes émergent souvent d’une violence transformée en droit. Il explique aussi la sensibilité du dossier saharien. Driencourt relie colonisation, frontières, négociations d’Évian et Sahara.

Il rappelle que «la question du Sahara a été un des points d’achoppement des discussions sur l’indépendance menées entre la France et le FLN à Évian en mars 1962», puis il résume crûment la fabrication française du territoire saharien en écrivant que «c’est la France qui a “collé” cette étendue de sable aux terres conquises qui s’appelaient “l’Algérie”».

Ce regard territorial rejoint une veine plus mélancolique du livre. Driencourt s’intéresse aux bifurcations avortées, aux trajectoires imaginables, aux moments où l’histoire aurait pu suivre une route différente. Le chapitre sur Abd el-Kader restitue la portée politique et religieuse de l’émir, ainsi que la manière dont sa mémoire fut ensuite intégrée au roman national. Le chapitre sur Napoléon III va dans le même sens. Le projet de «royaume arabe» apparaît comme une piste impériale ambiguë et réelle, fondée sur une reconnaissance politique accrue des populations musulmanes. Driencourt écrit que «la politique visionnaire, quelque peu idéalisée, de l’empereur se heurte à plusieurs obstacles». On rêve ici d’un autre scénario pour l’Algérie militaire d’aujourd’hui. Cette phrase ouvre l’une des parties les plus tristes de l’ouvrage: l’Algérie coloniale a connu des moments de possible inflexion, puis la logique coloniale, l’administration et les colons ont imposé leur pente.

Sétif, Évian, juillet 1962: la guerre après la guerre

Le cœur dramatique du livre se déplace ensuite vers la période 1945-1962: «la guerre d’Algérie, ou “guerre d’indépendance”, a véritablement commencé à Sétif le 8 mai 1945». Le massacre et la répression de Sétif, Guelma et Kherrata font apparaître l’impasse sanglante de l’Algérie française. Driencourt ajoute: «après Sétif, l’Algérie française était perdue». Cette lecture déplace le centre de gravité de 1954 vers 1945. Elle donne à la victoire française de 1945 sur le nazisme une face coloniale tragique: au même moment, en Algérie, l’ordre impérial révèle sa violence terminale.

Driencourt pense aussi la guerre en diplomate. Le terrain militaire compte, et la scène internationale compte autant. Il rappelle que «durant toutes ces années, la France a été confrontée à une action déterminée et organisée du FLN à l’ONU et dans les capitales étrangères». La guerre d’Algérie se joue dans les maquis, les villes, les prisons, les réseaux, puis dans les enceintes internationales et les capitales du tiers-monde. L’auteur souligne l’effet de la décolonisation mondiale: «En ce début des années 1960, l’accession à l’indépendance de nombreuses colonies d’Afrique ou d’Asie a eu raison de la posture défensive française». La France perd alors sur plusieurs plans à la fois: moral, politique, diplomatique, stratégique.

Les accords d’Évian forment dans le livre un autre moment de vérité. Driencourt en fait une sortie juridique de guerre plutôt qu’une fondation politique stable. Il rappelle que «très vite, ces accords sont bafoués par les violations du cessez-le-feu et les attentats de l’Organisation armée secrète (OAS)». Côté algérien, il note que «la direction du FLN avait éclaté au profit de Ben Bella et de l’Armée de libération nationale (ALN) dirigée par le colonel Boumediene». La paix négociée débouche ainsi sur une séquence d’affrontements internes, d’exode des Européens, de tragédie harkie et de confiscation militaire du pouvoir.

Juillet 1962 devient alors le pivot politique de l’ouvrage. Driencourt y voit le moment où l’indépendance algérienne change de propriétaire. La scène fondatrice associe la liesse nationale à la violence interne. L’auteur écrit: «Véritable tournant, le mois de juillet 1962 est un début de guerre civile». Il ajoute que les militaires prennent «les rênes de l’Algérie» à l’occasion d’un «véritable coup d’État». Toute la généalogie du régime part de là. L’indépendance naît avec un récit de libération, puis le pouvoir réel passe aux mains de l’armée des frontières et de ses héritiers. Cette thèse relie Ben Bella, Boumediene, Chadli, Zéroual, Bouteflika et Tebboune dans une même histoire de souveraineté militaire.

La question des harkis donne à cette séquence une profondeur française et humaine. Driencourt écrit: «Les harkis ont subi une double peine: massacrés dès l’indépendance – le nombre de victimes en leur sein variant de 10.000 à 130.000, selon les sources –, rejetés par une majorité d’Algériens, ils ont ensuite été parqués dans des camps répartis principalement dans le sud de la France». Ce passage rappelle que la guerre d’Algérie demeure une blessure française intérieure. Pieds-noirs, harkis, anciens appelés, juifs d’Algérie, militants anticolonialistes, familles binationales: chacun porte une mémoire fragmentée, souvent incompatible avec celle du voisin.

L’armée derrière le rideau

La décennie noire confirme, selon Driencourt, la centralité de l’armée. Il écrit que «l’Algérie a été déchirée par une terrible guerre civile que les Algériens eux-mêmes désignent par les termes de “décennie noire”, “terrorisme”, “tragédie nationale”». Il résume ensuite la période: «Dix années de guerre civile entre les islamistes et l’armée, de 200.000 à 250.000 morts». Cette guerre renforce le rôle des militaires comme rempart sécuritaire. Elle permet aussi au pouvoir de construire une nouvelle légitimité, celle de la protection face à la barbarie islamiste. Le prix politique est lourd: mémoire verrouillée, société transformée, appareil sécuritaire consolidé.

Bouteflika incarne l’apogée de cette architecture. Driencourt le présente comme un homme de pouvoir, de culture, de séduction et de clan. Il rappelle que «Bouteflika sera donc resté vingt ans président de la République, jusqu’à sa démission en avril 2019 face aux émeutes du Hirak et sous la contrainte du chef d’état-major, Ahmed Gaid Salah». Il ajoute que sa longévité s’explique par «une conjoncture économique exceptionnelle marquée par la hausse continue des prix du pétrole», par «la fin de la guerre civile» et par «la réintégration de l’Algérie dans le jeu international après le 11 septembre 2001». Le système atteint alors un équilibre fondé sur l’argent, l’armée, les réseaux, le parti et la présidence.

Le chapitre sur l’armée livre la formule la plus importante du livre. Driencourt écrit: «Le “système” a donc retrouvé une forme de pureté chimique originelle: l’armée dirige le pays “derrière le rideau” de la scène où s’ébattent les civils qu’elle a placés et qu’elle surveille». L’image donne presque toute l’ossature de l’essai. Le président occupe la scène, les militaires tiennent la coulisse. Les institutions produisent des signes, l’armée fixe les limites. Driencourt énumère les constantes du système: «opacité, brutalité, nationalisme intransigeant, discours antifrançais et haine de la France, religiosité», avec l’«affairisme» en supplément. Cette phrase transforme la lecture historique en diagnostic politique.

Le Hirak représente alors l’épreuve ultime de cette thèse. Driencourt reconnaît la grandeur civique du mouvement. Il écrit: «Le Hirak fut populaire et pacifique, expression d’une demande de renouveau démocratique». Il souligne aussi la force des slogans qui rappelaient les combattants du FLN tués ou exilés «pour mieux signifier que le combat pour l’indépendance et la révolution avait été confisqué par l’armée dès juillet 1962». Son verdict reste sévère: le mouvement a fait tomber Bouteflika, puis le système a recomposé son équilibre. Cette analyse gagne en cohérence. Le Hirak fut une défaite institutionnelle et une victoire morale partielle. Driencourt privilégie le premier résultat, car tout son livre mesure la capacité du régime à absorber les secousses.

Paris au piège de sa mauvaise conscience

L’autre grand personnage du livre est la France. Driencourt la décrit comme une puissance inhibée par son histoire algérienne. L’Algérie relève de la diplomatie et de la politique intérieure françaises dans le même mouvement. L’auteur résume cette difficulté par une scène de réception multiple: «Un dirigeant français sait, par avance, que les mots qu’il prononcera à Alger seront entendus, scrutés et étudiés par les Algériens d’Algérie» (p. 129), puis analysés en France par les pieds-noirs, les harkis, les Algériens et les Franco-Algériens. La phrase explique l’embarras permanent de Paris. Chaque mot prononcé à Alger résonne à Marseille, Perpignan, Bobigny, Roubaix, Oran et Tizi Ouzou. La diplomatie française parle toujours devant plusieurs mémoires concurrentes.

Driencourt est ici très convaincant. Il montre une gauche française hantée par Mitterrand ministre de l’Intérieur et de la Justice, par Guy Mollet, par le contingent, par la torture, par l’ambiguïté face à la décennie noire. Il montre une droite hantée par de Gaulle, par l’abandon des pieds-noirs, par les harkis, par Oran, par l’Algérie française devenue mémoire honteuse ou nostalgie électorale. Il montre Emmanuel Macron cherchant à avancer par gestes mémoriels, mais se heurtant à une mécanique algérienne où chaque geste français devient un dû, jamais une étape réciproque.

Dans le miroir inverse, Driencourt affirme que «la France obsède l’Algérie». L’ancien colonisateur joue le rôle de référence, de débiteur symbolique et de bouc émissaire utile. Le régime algérien tire de cette obsession une ressource politique durable. Il nourrit son discours nationaliste, entretient la demande mémorielle, transforme les gestes français en acquis, puis relance l’accusation. La relation franco-algérienne devient une mécanique à deux mouvements: Paris cherche l’apaisement, Alger convertit l’apaisement en signe de faiblesse ou en preuve de dette.

Le dossier migratoire donne à cette mécanique sa forme la plus contemporaine. Driencourt revient longuement sur l’accord du 27 décembre 1968, devenu dans le débat français un symbole de l’exception algérienne. Il rappelle que cet accord «octroie aux Algériens des conditions» «plus favorables que le droit commun des étrangers». Un arrangement bilatéral issu de l’après-indépendance est devenu un objet de politique intérieure française. Visas, titres de séjour, laissez-passer consulaires, éloignements, réciprocité administrative: la relation diplomatique descend dans les préfectures et remonte dans les campagnes électorales.

La mémoire comme rente, la réciprocité comme verdict

La mémoire occupe alors la place centrale. Driencourt distingue la douleur historique réelle et l’usage politique du passé par le régime algérien. La conquête, la guerre, les tortures, les spoliations et les massacres forment une matière historique lourde. Le pouvoir algérien transforme cette matière en rente de légitimation. L’auteur cite la «falsification de l’histoire par les autorités algériennes» dénoncée par Emmanuel Macron en 2021, puis il écrit: «Cette rente mémorielle, enrobée d’un discours nationaliste et antifrançais, fonde la légitimité d’un pouvoir qui s’estime propriétaire du pays et est utilisée pour demander “toujours plus” à Paris». Plus le présent politique se verrouille, plus le passé devient une ressource de gouvernement.

C’est cette colère froide qui donne au livre son âme. Il ne s’agit pas seulement d’un livre d’avertissement. C’est un livre de désillusion diplomatique. Driencourt a cru, ou au moins observé de près, les tentatives françaises de relance, les gestes, les visites, les commissions, les paroles calculées. Sa conclusion est sévère: Alger ne comprend pas la sentimentalité française; Alger comprend le rapport de force. D’où le mot final, presque programmatique: «réciprocité».

Le terme semble modéré. Il ne l’est pas. Dans la bouche d’un diplomate, il signifie: cesser l’exception, rendre coup pour coup, appliquer aux visas, aux expulsions, aux gestes diplomatiques, aux coopérations, aux symboles, le principe que toute concession doit recevoir une contrepartie. Ce n’est pas une déclaration de guerre. C’est la fin proposée d’une relation asymétrique où la France donne des signes et où Alger engrange sans modifier sa ligne.

«L’Algérie 1830-2026. Vérités et légendes», Xavier Driencourt, 256 pages. Éditions Perrin, collection Vérités et légendes, 2026. Prix public: 180 DHS.

Par Karim Serraj
Le 03/07/2026 à 10h39