Dans «L’Algérie, vérités et légendes», paru en juin 2026 aux éditions Perrin, Xavier Driencourt, ancien ambassadeur de France en Algérie à deux reprises, se fait historien et s’emploie à rétablir une vérité historique qui va à l’encontre d’un récit national algérien cousu de fil blanc. Interviewé par Le Figaro, Xavier Driencourt revient ainsi succinctement sur les mensonges qui ont marqué deux siècles d’histoire franco-algérienne.
De la conquête de 1830, qui «n’a jamais été pensée comme telle» par la France, Driencourt rappelle qu’à l’époque «ce qu’on appelle alors Alger est une régence ottomane autonome, sans nation ni État, régnant sur une mosaïque tribale». Il s’agissait alors pour la France, qui n’envisageait pas l’Algérie comme une colonie, de punir le dey qui aurait frappé le consul Deval avec un éventail, de solder des différends anciens «à l’égard de la piraterie et de la course barbaresque pratiquée par la régence d’Alger», mais aussi d’entreprendre une expédition militaire afin de conforter le prestige de la France sur laquelle règne Charles X.
L’idée coloniale ne viendra que plus tard, sous Napoléon III, avec la reddition d’Abdelkader en décembre 1847, puis la création, deux ans plus tard, des départements d’Algérie. «L’engrenage se referme ensuite mécaniquement: conquête de la Kabylie, plus tard épopée du Sahara. Une conquête qui n’avait, à proprement parler, jamais été décidée a fini par devenir irrévocable», résume-t-il.
À ce sujet, Xavier Driencourt revient sur une «période intéressante, méconnue et instructive à double titre» au cours de laquelle Napoléon III nourrissait le projet de faire de l’Algérie un royaume arabe. «Il pensait promouvoir l’émancipation de la population arabe, algérienne, musulmane, selon le vocabulaire du temps, et caressait l’idée folle de faire d’Abdelkader le vice-empereur d’une Algérie qui aurait été liée à la France par l’allégeance à sa propre personne, et à celle de ses descendants», explique ainsi l’ancien ambassadeur. Une politique qui a toutefois échoué, Napoléon III n’ayant pas remporté l’adhésion des colons français, qui refusaient que ces populations aient les mêmes droits qu’eux, ni celle de l’État profond, qui jugeait le projet irréaliste.
La géographie au service de la fiction
À la place de ce royaume arabe idéalisé par Napoléon III et qui ne verra jamais le jour, la géographie va alors s’employer à épouser une fiction composée de toutes pièces, poursuit Driencourt, et qui, aujourd’hui, pèse lourdement sur la géopolitique locale. «Le Sahara est intégré à l’Algérie pour des motifs qui relèvent de la curiosité scientifique (on veut en explorer la géographie) et pour un motif stratégique: relier les territoires algériens à ceux d’Afrique noire française en traversant cette mer immense qu’était le désert».
Ce qui va alors être entrepris le sera au détriment des deux pays voisins. «On repousse alors les frontières vers la Tunisie et le Maroc, qui ne sont que des protectorats, donc révocables, en se persuadant que l’Algérie, elle, demeurera française», poursuit l’ancien ambassadeur. Ainsi, «la question des frontières actuelles, et au premier chef celle qui oppose Alger à Rabat, procède en droite ligne de ce choix politique», explique-t-il, faisant référence à la question du Sahara oriental marocain, sujet tabou en Algérie au point de valoir la prison à ceux qui l’évoquent, à l’instar de Boualem Sansal.
Autre épisode méconnu en France, déplore Xavier Driencourt, bien qu’il apporte un précieux éclairage sur la situation actuelle et s’avère même fondamental pour comprendre le régime jusqu’à aujourd’hui: celui qui s’inscrit dans la foulée des accords d’Évian, en 1962, alors que l’armée des frontières s’est «reconstituée au Maroc et en Tunisie après la liquidation des maquis intérieurs par l’armée française dans le cadre du plan Challe». Encore un fait historique que le régime d’Alger prend bien soin d’occulter dans un récit officiel où le Maroc est désigné comme l’ennemi, quitte à nier le soutien apporté par le Maroc dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie.
Le vrai visage d’un régime né dans le mensonge et la trahison
Mais ce que Driencourt veut surtout rappeler, c’est que «le pouvoir algérien depuis 1962, ce n’est ni le GPRA, ni les maquis de l’intérieur, ni les figures civiles du nationalisme: c’est un appareil politico-militaire qui contrôle l’État». Le génie de ce système, selon lui, «c’est qu’il résiste à tout», des islamistes des années 1990 au Hirak de 2019, en passant par la France. «Tebboune n’est, à cet égard, qu’un clan qui en remplace un autre. Son clan a succédé à celui de Bouteflika, en oubliant volontiers que Tebboune en fut quatorze ans le ministre», poursuit-il.
Depuis 1962, cette guerre de libération est ainsi l’élément principal d’une fiction algérienne dans laquelle le pouvoir puise sa légitimité tout en s’en servant pour maintenir des accusations perpétuelles contre la France.
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Quant à l’image de pays tolérant que tente tardivement de donner le régime militaire en place au lendemain de la visite du pape Léon XIV en avril dernier, Xavier Driencourt la déconstruit, rappelant que «la stratégie du régime, depuis 1962, consiste à ranger tout ce qui n’est pas algérien et musulman dans le camp de la France coloniale d’avant 1962, c’est-à-dire de l’ennemi», à commencer par les Juifs et les chrétiens. «Le régime a toutefois entrepris, fort tardivement, une opération de récupération. Saint Augustin, dans le discours officiel, devient “algérien”, précurseur, voire prophète de Bouteflika et de Tebboune; alors qu’il est romain», ironise l’ancien ambassadeur de France à Alger.
Et de souligner le parallèle avec Abdelkader, «dont le portrait orne tous les bureaux officiels et dont la pensée n’a, en réalité, rien à voir avec ce qu’en fait le régime».
Mettre la vérité en lumière pour imposer la fermeté
Face à ce régime caractérisé par l’alliance des militaires et des islamistes, Driencourt renouvelle son appel à la fermeté côté français. «Je suis convaincu que ce système ne tiendrait pas face à un véritable changement de paradigme de notre part, qui impliquerait des mesures concrètes comme la révision ou la dénonciation des accords conclus par le général de Gaulle en 1968 pour organiser, à titre dérogatoire, le séjour et l’emploi des ressortissants algériens en France», insiste-t-il ainsi.
Car, rappelle-t-il, «ce régime particulier, étranger au droit commun, facilite l’entrée sur le territoire, le regroupement familial et l’accès au travail; il est, à ce jour, le seul vestige diplomatique d’un statut d’exception que rien, depuis plus d’un demi-siècle, ne justifie plus».
Autres actions envisageables selon l’ancien diplomate: «un contrôle plus serré des personnalités algériennes et de leurs avoirs et avantages sur le sol français, un statut pour la Grande Mosquée de Paris, des restrictions à l’accès à la sécurité sociale, une réduction drastique du nombre de visas».
Selon Xavier Driencourt, «l’État algérien aurait grand mal à s’en remettre», d’autant plus si l’Europe soutenait la France dans cette position ferme en encadrant la libre circulation Schengen pour les non-Européens, qui permet en l’occurrence à l’Espagne de délivrer un visa Schengen quand bien même un Algérien se verrait refuser un visa au consulat de France.




