Sebta et Melilla, le PP recycle à Bruxelles la polémique des pointillés de Google

Google délimite Sebta et Melilla par rapport au Maroc, par une ligne grise discontinue. Ici l'exemple de Sebta.

L’eurodéputé Juan Ignacio Zoido a demandé à la Commission européenne d’intervenir auprès de Google afin de faire modifier le tracé en pointillés qui délimite respectivement Sebta et Melilla par rapport au Maroc. Le PP ravive aujourd’hui la polémique, mais s’y prend tard. Les frontières des deux villes sont représentées de cette manière depuis au moins 2020 et l’entreprise avait déjà reçu une réclamation officielle en 2023, sans que cette protestation fasse bouger le moindre point sur la carte.

Le 29/09/2026 à 12h40

Le Parti populaire espagnol a porté jusqu’à Bruxelles une bataille cartographique engagée il y a plusieurs années. L’eurodéputé Juan Ignacio Zoido a adressé une question écrite à la Commission européenne pour lui demander d’intervenir auprès de Google, dont le service de cartographie délimite Sebta et Melilla, par rapport au Maroc, par une ligne grise discontinue.

Pour l’ancien ministre de l’Intérieur, aujourd’hui membre du groupe du Parti populaire européen, ce tracé range les deux présides occupés dans la catégorie des «territoires contestés» et diffuse ce qu’il considère comme une information erronée sur la frontière entre le Maroc et l’Europe.

Juan Ignacio Zoido demande si la Commission avait connaissance de la représentation utilisée par Google Maps et si elle envisage de s’appuyer sur le règlement sur les services numériques pour exiger sa modification. «Ceuta et Melilla ne sont pas des territoires contestés. Nous devons nous montrer intraitables sur ces questions», a-t-il déclaré au quotidien ABC, avant de réclamer une «rectification immédiate».

L’élu du PP affirme que ces deux villes seraient les seuls territoires administrés par un État membre de l’Union européenne à être délimités de cette manière par Google. Il invoque également l’Acte d’adhésion de l’Espagne aux Communautés européennes de 1985, ainsi que les récentes déclarations de la présidente de la Commission, Ursula von der Leyen.

La démarche de Zoido confond cependant deux questions distinctes. La première concerne le statut que l’Espagne et l’Union européenne attribuent à Sebta et Melilla. La seconde porte sur la manière dont une entreprise privée choisit de représenter sur ses cartes un différend territorial entre deux États.

Ce que signifient réellement les pointillés

Google Maps n’appose sur Sebta et Melilla aucune mention les présentant explicitement comme des «territoires contestés». Le service fait apparaître une ligne grise discontinue le long de leurs frontières terrestres avec le Maroc, alors que les frontières entre l’Espagne et le Portugal ou entre l’Espagne et la France sont, par exemple, représentées par un trait continu.

La différence n’est pas seulement esthétique. Le guide officiel de Google Maps précise que les frontières internationales non contestées sont matérialisées par des lignes grises continues. Les lignes discontinues sont, en revanche, utilisées pour les limites provisoires, les frontières établies par traité mais dont le tracé juridique n’a pas été définitivement arrêté, les délimitations de fait et les frontières contestées.

Dans ce dernier cas, Google indique que «les parties concernées ne s’accordent pas sur la limite». Le tracé utilisé autour de Sebta et Melilla signifie donc que la plateforme ne présente pas ces frontières comme pleinement reconnues par l’ensemble des parties.

Dépourvue de toute valeur juridique, cette ligne reflète néanmoins l’existence de deux positions officielles opposées sur le territoire, sans trancher le différend en faveur de l’une ou de l’autre.

L’entreprise a elle-même confirmé ce principe en août dernier, lorsqu’elle a été interrogée par Maldita. Google a alors assuré qu’il restait «neutre dans les débats géopolitiques» et cherchait à représenter «de manière objective les territoires contestés».

La multinationale a indiqué consulter des informations provenant d’«autorités cartographiques du monde entier», parmi lesquelles les Nations unies. Elle n’a toutefois pas précisé quelle source avait été retenue dans le cas de Sebta et Melilla, ni à quelle date elle avait décidé de leur appliquer ce traitement.

La présentation qu’en fait Zoido est donc discutable. Google ne nie pas l’existence d’une administration espagnole effective et n’attribue pas davantage les deux villes au Maroc. La plateforme montre que l’Espagne et le Maroc défendent des positions différentes sur leur souveraineté.

Un tracé bien antérieur au mois de juillet

Certains utilisateurs diffusent sur les réseaux sociaux la rumeur selon laquelle Google aurait modifié la carte de Sebta et Melilla après l’entrée massive des 30 et 31 juillet 2026. C’est faux. La ligne discontinue n’est pas apparue en réaction à ces événements. Elle figure sur la plateforme depuis plusieurs années.

Cette représentation est attestée au moins depuis le 14 mai 2020. Ce jour-là, un utilisateur avait demandé sur le forum d’assistance de Google pourquoi les frontières terrestres entre l’Espagne et le Maroc étaient représentées par des lignes discontinues.

La question a refait surface avec davantage d’écho en 2023. Le média local Ceuta al Día avait publié des images montrant Sebta et Melilla délimitées par le même tracé et comparé leur représentation à celle employée par Google en Crimée, au Cachemire ou en Transnistrie.

Le précédent est encore plus ancien. ABC signalait déjà en 2018 que les utilisateurs consultant Google Maps depuis le Maroc ne voyaient aucune frontière autour de Sebta et Melilla.

Google adapte certains noms et certaines limites en fonction du pays depuis lequel son service est consulté, en particulier lorsque des différends géopolitiques sont en jeu. La plateforme propose ainsi plusieurs versions d’une même carte dans des territoires comme la Crimée et fait varier ses tracés en fonction de la localisation de l’utilisateur et des règles en vigueur sur chaque marché.

Lorsque de nouvelles publications ont attribué, en août 2026, les pointillés aux événements du mois précédent, Maldita et Newtral ont toutes deux confirmé que ce tracé figurait depuis plusieurs années sur la plateforme. La seule nouveauté est politique. Le PP a choisi de porter devant la Commission européenne une réclamation que Google connaissait déjà et à laquelle l’entreprise n’a, jusqu’à présent, pas donné suite.

Le différend que la carte reflète bel et bien

Juan Ignacio Zoido affirme que cette représentation contredit les critères des Nations unies, au motif que Sebta et Melilla ne figurent pas sur la liste des territoires non autonomes. Il est exact que les deux villes n’y apparaissent pas actuellement. Cela ne signifie toutefois ni que la revendication marocaine n’existe pas, ni qu’elle n’a jamais été portée devant l’organisation internationale.

Le Maroc a officiellement saisi le Comité spécial de la décolonisation en janvier 1975. Par le document A/AC.109/475, le représentant permanent du Royaume avait demandé l’inscription de Sebta, Melilla, du rocher d’Al Hoceïma, du rocher de Vélez de la Gomera et des îles Zaffarines parmi les territoires restant à décoloniser.

L’Espagne avait répondu en février de la même année en rejetant cette demande et en affirmant que ces territoires faisaient partie intégrante de son unité nationale. La démarche marocaine n’a pas conduit à leur inscription sur la liste des territoires non autonomes, mais elle demeure consignée dans les archives des Nations unies et avait reçu le soutien d’organisations africaines et islamiques.

Ce rappel est important, car il fragilise l’idée selon laquelle Google aurait inventé une controverse inexistante. Depuis son indépendance, le Maroc revendique les présides occupés, tandis que l’Espagne les considère comme faisant partie intégrante de son territoire. Google a choisi de représenter ce désaccord au moyen de la convention cartographique qu’il applique lorsque deux parties ne reconnaissent pas la même frontière.

L’absence de Sebta et Melilla sur la liste onusienne des territoires restant à décoloniser ne vaut pas décision internationale mettant définitivement fin au débat. Elle n’efface pas davantage la position officielle défendue par le Maroc.

L’Acte d’adhésion de l’Espagne de 1985, également cité par Zoido, ne constitue pas non plus une décision internationale sur la souveraineté. Ce texte fixe les conditions d’entrée de l’Espagne dans les Communautés européennes et prévoit un régime particulier pour Sebta et Melilla. Les deux villes font partie de l’Union européenne, tout en demeurant en dehors de son territoire douanier et en bénéficiant de plusieurs dérogations spécifiques.

Ce que Bruxelles peut réellement faire

La référence de Zoido au règlement sur les services numériques ne garantit nullement que Bruxelles ordonnera à Google de modifier sa carte.

Google Maps a été désigné en avril 2023 comme une «très grande plateforme en ligne» et relève, à ce titre, de la supervision directe de la Commission européenne. Ce statut permet à l’exécutif européen de demander des informations, d’examiner ses systèmes, d’ouvrir des procédures en cas de manquement présumé et, le cas échéant, d’imposer des mesures correctrices ou des sanctions.

La Commission devrait néanmoins commencer par déterminer quelle obligation précise du règlement Google aurait enfreinte. Une représentation cartographique qui déplaît à un État membre ne constitue pas automatiquement de la «désinformation» ni une violation du droit européen.

Bruxelles pourrait demander à l’entreprise de préciser ses sources et les critères retenus. Il lui serait beaucoup plus difficile de justifier une injonction directe visant à remplacer les pointillés par un trait continu sans se retrouver elle-même en position d’arbitrer un différend territorial entre l’Espagne et le Maroc.

La question de Zoido ouvre donc un nouveau front politique, mais elle ne révèle ni changement récent ni manœuvre secrète de Google. La ligne figurait déjà sur la carte avant l’entrée massive de juillet, avant les dernières déclarations d’Ursula von der Leyen et avant que le PP ne décide de porter l’affaire à Bruxelles.

Ce n’est pas la carte qui a changé. C’est le climat politique espagnol, ainsi que la volonté de transformer une convention cartographique utilisée depuis des années en une nouvelle bataille européenne autour de Sebta et Melilla.

Par Faiza Rhoul
Le 29/09/2026 à 12h40