Emprise des réseaux sociaux, dette de sommeil et dimanche sur écran: ce que révèlent deux études menées auprès de lycéens à Casablanca

Un adolescent consulte son téléphone.. AFP or licensors

Plus de 8 heures d’écran le dimanche, plus de 3 heures par jour sur Instagram, des nuits sacrifiées pour rester connecté... Deux études publiées par une équipe de l’Université Hassan II de Casablanca et de chercheurs français mettent en avant un portrait des usages numériques de lycéens. Elles désignent deux moments à risque, la nuit et le week-end. Les détails.

Le 29/09/2026 à 11h40

Combien de temps un adolescent passe-t-il réellement sur son téléphone? À quel moment de la semaine décroche-t-il? Et qu’est-ce qui distingue un usage intensif d’une véritable dépendance? Deux études scientifiques apportent des réponses chiffrées sur le cas marocain. La première, intitulée «Temporal patterns of adolescent screen time and compulsive internet use in Moroccan high school students», paraît dans Addictive Behaviors Reports. La seconde, «Sleepless and scrolling: How sleep disturbances predict compulsive internet use among adolescents», dans Computers in Human Behavior Reports.

Les deux travaux sont signés par la même équipe. Samiha Imrani et Bouzekri Touri, du Laboratoire des sciences et technologies de l’information et de l’éducation (LASTIE) de la Faculté des sciences Ben M’Sik de l’Université Hassan II de Casablanca, les ont conduits avec Lucia Romo, de l’Université Paris Nanterre et de l’hôpital Raymond-Poincaré (AP-HP), ainsi qu’avec Oulmann Zerhouni, de l’Université de Rouen Normandie. Chacune des deux études porte sur 334 lycéens âgés de 14 à 18 ans. Les enquêtes ont été autorisées par l’Académie régionale d’éducation et menées avec l’accord écrit des parents.

Des données tirées des téléphones eux-mêmes

Plutôt que de demander aux élèves combien de temps ils passaient en ligne, une auto-estimation peu fiable, les chercheurs leur ont demandé d’ouvrir, en classe, le relevé «7 derniers jours» intégré à leur smartphone, puis de recopier leur temps d’écran total jour par jour, ainsi que le temps passé sur chaque application.

Les élèves n’avaient pas été prévenus à l’avance de cette étape, afin d’éviter qu’ils ne modifient leurs habitudes. Les semaines retenues excluaient les vacances et les périodes d’examens. L’échantillon provient de trois lycées publics de la région de Casablanca, deux en milieu urbain et un en milieu rural. L’âge moyen des participants est de 16 ans et 52% sont des filles.

En moyenne, le temps d’écran quotidien passe d’environ 4h40 en semaine à plus de 8h20 le dimanche. La consommation reste relativement stable du lundi au jeudi, progresse le vendredi et le samedi, puis s’envole en fin de semaine. Le dimanche dépasse le vendredi de près de 80 minutes et le samedi d’environ 70 minutes. Les deux jours du week-end surpassent eux-mêmes nettement tous les jours de la semaine scolaire.

Instagram loin devant

Le détail par application confirme la domination des réseaux sociaux «visuels». Instagram arrive largement en tête, avec une moyenne de 3h26 par jour. TikTok suit avec 2h02. Viennent ensuite WhatsApp (1h04) et YouTube (1h02). Les jeux vidéo représentent 38 minutes, Facebook 31 minutes, les films 11 minutes et Snapchat 9 minutes. Pinterest, Telegram et les applications musicales restent marginaux.

L’activité principale en ligne pèse lourd sur le temps total. Les élèves dont l’usage premier est la recherche d’informations non scolaires passent environ 181 minutes de moins par jour devant leur écran que ceux qui utilisent principalement les réseaux sociaux. L’écart atteint 139 minutes pour ceux qui utilisent surtout Internet pour leurs études. Les réseaux sociaux constituent d’ailleurs l’activité principale déclarée par la grande majorité des élèves, garçons comme filles. Le smartphone est, de loin, l’appareil préféré, devant l’ordinateur portable.

À partir de ces relevés, les chercheurs ont identifié deux profils d’adolescents. Environ 35% ont un usage faible et stable tout au long de la semaine. Les 65% restants affichent un usage plus élevé, marqué par un pic le week-end. C’est dans ce second groupe que se concentre l’usage compulsif d’Internet, mesuré par l’échelle internationale CIUS (Compulsive Internet Use Scale), dont les auteurs ont validé une version en darija. Cette échelle ne mesure pas le temps d’écran, mais la perte de contrôle, la préoccupation constante, l’agitation en cas de privation, l’usage d’Internet pour fuir des émotions négatives et la négligence de tâches importantes.

Un score élevé sur cette échelle multiplie par deux la probabilité d’appartenir au profil marqué par un pic le week-end. L’âge et le sexe jouent également un rôle. Les lycéens plus âgés et les filles ont davantage de chances de relever de ce groupe. Chaque point supplémentaire sur l’échelle de dépendance correspond, en outre, à environ quatre minutes supplémentaires de temps d’écran quotidien. «Les adolescents marocains présentent des profils temporels hétérogènes d’utilisation des écrans, l’usage compulsif étant lié à un engagement plus intense, centré sur le week-end», résument les auteurs.

Garçons et filles, deux chemins vers l’excès

Les résultats montrent des usages différenciés selon le sexe. Les garçons passent davantage de temps devant leur écran en semaine: le mercredi, par exemple, ils totalisent 323 minutes, contre 282 pour les filles, un écart qui se resserre le week-end. Cette différence s’explique surtout par les jeux vidéo et YouTube, sur lesquels les garçons sont nettement plus présents. Les filles passent davantage de temps sur Instagram, TikTok et WhatsApp. Elles affichent surtout des scores d’usage compulsif plus élevés: 24,91 en moyenne, contre 21,05 pour les garçons. Pour les chercheurs, ces écarts traduisent «des trajectoires comportementales différentes vers un usage numérique intensif», une tendance déjà observée dans d’autres pays.

La seconde étude déplace la focale vers le sommeil. Là encore, 334 lycéens, 161 garçons et 173 filles, ont répondu à l’échelle CIUS et à quatre questions simples. Dorment-ils très mal? Réduisent-ils leur temps de sommeil pour rester plus longtemps en ligne? Dorment-ils habituellement plus de six heures par nuit? Font-ils la sieste en rentrant du lycée?

Les réponses sont préoccupantes. Un garçon sur quatre et plus d’une fille sur trois disent très mal dormir. Près de quatre garçons sur dix et près d’une fille sur deux reconnaissent écourter volontairement leurs nuits pour rester connectés. Seuls 13% des garçons et 28% des filles affirment dormir plus de six heures par nuit, alors que l’Académie américaine de médecine du sommeil recommande entre huit et dix heures à cet âge.

Une fois les profils d’usage des élèves, leur âge et leur sexe pris en compte, ce n’est pas le temps d’écran qui prédit le mieux l’usage compulsif, mais la qualité du sommeil. Les adolescents qui réduisent leurs nuits pour rester en ligne et ceux qui disent très mal dormir obtiennent des scores de dépendance nettement plus élevés. Ces deux associations se maintiennent avec deux méthodes statistiques différentes, l’une classique et l’autre bayésienne. Dormir plus de six heures semble offrir une protection modeste, mais moins solidement établie. La sieste après les cours, elle, ne change rien. Le modèle explique près de 40% des variations observées dans les scores de dépendance. «Ce sont des perturbations spécifiques du sommeil, plutôt que le temps d’écran global, qui sont associées à l’usage compulsif d’Internet chez les adolescents», écrivent les auteurs.

Un cercle vicieux

Les deux études convergent sur les mécanismes. Les chercheurs s’appuient sur le modèle I-PACE, selon lequel un contrôle de soi encore immature et une forte sensibilité à la récompense, typiques de l’adolescence, favorisent l’usage compulsif. Le manque de sommeil aggrave cette fragilité en affaiblissant la maîtrise de soi et en renforçant l’envie de se connecter. Les écrans, à leur tour, repoussent l’heure du coucher, entretiennent l’excitation et émettent une lumière bleue qui freine la sécrétion de mélatonine. «Les smartphones ont transformé le temps mort en temps d’écran», notent les auteurs, pour qui la frontière entre le jour et la nuit numériques s’est estompée chez les adolescents du Maroc urbain.

Le week-end cumule les facteurs de risque. Moins de contraintes scolaires, davantage d’occasions de sociabilité, une surveillance parentale plus souple... Les chercheurs rappellent que les contenus des réseaux sociaux et des jeux, conçus sur le principe de récompenses intermittentes, pèsent davantage dans ces moments moins encadrés. D’autres travaux ont montré qu’un temps d’écran important le week-end favorise les troubles du sommeil, les sautes d’humeur et une réactivité émotionnelle accrue.

Les auteurs insistent sur les spécificités du pays. Au Maroc, l’accès à Internet passe d’abord par le mobile, le taux d’équipement en smartphones est élevé et les forfaits de données restent abordables. Les infrastructures publiques de loisirs destinées aux adolescents sont souvent limitées, ce qui fait du week-end une période consacrée de manière disproportionnée aux écrans. Surtout, le pays ne dispose que de peu de programmes d’éducation au numérique, ce qui pourrait exposer certains jeunes à un risque accru de dépendance.

Ces travaux s’ajoutent à d’autres études marocaines récentes. Dans la région de Settat, l’usage du téléphone portable avait été associé à des nuits plus courtes et de moins bonne qualité. Une autre enquête auprès de lycéens reliait la dépendance au smartphone à un sommeil dégradé. Une étude de 2020 estimait à près de 16% la part des lycéens marocains touchés par l’addiction à Internet, avec des résultats scolaires plus faibles chez les élèves concernés.

Viser le week-end et la nuit

Les deux études aboutissent à des recommandations complémentaires. La première appelle à cibler non seulement l’exposition globale, mais aussi les moments de forte consommation, en particulier le week-end. Les chercheurs proposent d’intégrer l’éducation au numérique dans les programmes scolaires, en abordant explicitement les usages du week-end.

Ils plaident pour des activités parascolaires favorisant la sociabilité hors ligne pendant ces périodes à risque, ainsi que pour des campagnes de sensibilisation menées avec les opérateurs télécoms. Au niveau des politiques publiques, ils citent en exemple la régulation européenne des mécanismes de design persuasif dans les applications destinées aux enfants, ainsi que les restrictions d’accès nocturne aux jeux vidéo pour les mineurs adoptées en Asie de l’Est. Ces mesures devraient, selon eux, être adaptées aux normes et aux infrastructures locales. Les lycéens les plus âgés et ceux qui présentent des scores de dépendance élevés constituent les publics prioritaires.

La seconde étude invite à privilégier le sommeil plutôt que les limites générales de temps d’écran. «Les stratégies centrées sur le sommeil pourraient constituer une cible de prévention plus précise que les limites génériques de temps d’écran», estiment les auteurs.

Par Hajar Kharroubi
Le 29/09/2026 à 11h40