Réseaux sociaux et ados: ces parents qui ont dit non et ne le regrettent pas

Selon une étude, 80% des jeunes de 8 à 28 ans utilisent régulièrement Internet et 70% fréquentent les réseaux sociaux.

«Vous me coupez du monde!» Face aux crises de larmes de leurs adolescents, ces parents n’ont pas flanché. Aujourd’hui, leurs enfants lisent, font du sport, de la musique et les remercient. Témoignages.

Le 05/09/2026 à 16h00

Ils ne sont ni technophobes ni nostalgiques. Mais tous ont pris la même décision: pas de réseaux sociaux pour leurs enfants, ni maintenant, ni avant longtemps. Ils ont essuyé les crises de larmes, les reproches, les remarques de l’entourage. Pour Le360, ils racontent pourquoi, comment et surtout ce que ça a changé.

Au Maroc, sont-ils encore nombreux à tenir tête à TikTok et Instagram? Selon une enquête du Centre marocain de recherches polytechniques et d’innovation, citée par le Conseil économique, social et environnemental (CESE) dans son avis sur l’environnement numérique des enfants, 80% des jeunes de 8 à 28 ans utilisent régulièrement Internet et 70% fréquentent les réseaux sociaux.

Ce rapport confirme ce que beaucoup pressentaient. On apprend que près d’un jeune sur deux dort mal ou voit ses notes chuter, tandis que le cyberharcèlement et la fuite de données font des ravages. Mais les parents interrogés n’ont pas attendu ces statistiques pour trancher.

Samira, 45 ans, mère de trois enfants de 13, 15 et 17 ans à Rabat, n’a pas décidé sur un coup de tête. Tout a commencé quand l’aîné est entré en deuxième année du collège. «La pression du groupe est devenue intense et la demande pour avoir un compte Instagram est revenue au quotidien», se souvient-elle.

Avec son mari, elle a d’abord pris le temps de regarder autour d’elle, dans la famille élargie et parmi les amis de ses enfants. «Nous avons pris le temps d’observer le comportement des enfants de notre entourage et le constat était flagrant, perte de sommeil, baisse des résultats scolaires et nervosité permanente», témoigne-t-elle.

«Nous avons décidé d’instaurer une règle stricte en refusant catégoriquement l’accès à ces applications», explique-t-elle. Pour ne pas couper ses enfants du monde, le couple a trouvé des compromis pratiques. «Nous avons opté pour un téléphone classique sans accès à Internet pour leurs déplacements, ainsi qu’un ordinateur familial placé au milieu du salon, exclusivement réservé aux recherches scolaires», souligne-t-elle.

Reste à savoir si la règle a tenu. «Les premiers mois ont été rythmés par des négociations et des reproches, mais la constance de notre position a fini par payer», raconte Samira. «Aujourd’hui, nos enfants ont développé une autonomie d’apprentissage, lisent régulièrement et préparent leurs examens sans la distraction constante des notifications. Ils ont fini par créer un club de lecture et d’échecs avec d’autres camarades du quartier», dit-elle tout sourire.

Quand un ingénieur informatique dit non

À Tanger, Karim, 39 ans, père de deux filles de 11 et 14 ans, parle en connaissance de cause. «Travaillant moi-même dans le secteur de l’ingénierie informatique et étant un fervent lecteur, je connais bien les mécanismes psychologiques et les algorithmes conçus spécifiquement pour capter l’attention et générer de l’addiction chez les jeunes utilisateurs. Il était totalement hors de question pour moi de livrer mes filles à ces outils sans défense», relève-t-il.

Facile à faire accepter? Karim ne prétend pas le contraire. «Lorsque la plus grande a eu 12 ans, le refus de Snapchat a provoqué des crises de larmes et un sentiment d’exclusion vis-à-vis de ses copines de classe qui y passaient leurs soirées», reconnaît-il. Plutôt que de céder, la famille a investi ailleurs, en temps comme en argent. «Nous avons pris le parti d’investir massivement du temps et des ressources dans leurs centres d’intérêt réels. Nous les avons inscrites au conservatoire de musique, au club de natation et nous organisons des sorties en plein air chaque week-end», fait-il savoir.

Pour Meriem, 48 ans, mère d’un garçon de 16 ans à Marrakech, «le déclic s’est produit lorsque nous avons appris qu’une élève de l’établissement de mon fils avait été victime d’un cas grave de cyberharcèlement suite à des photos détournées sur Snapchat».

«Cet incident a dévasté cette famille. Mon mari et moi avons immédiatement posé des limites fermes, aucun compte personnel sur un quelconque réseau social ne sera toléré», se rappelle-t-elle encore.

Pas question, pour autant, de l’isoler de ses amis. Meriem distingue soigneusement la messagerie, outil de coordination, du réseau social, scène d’exposition. «Nous n’avons pas coupé notre fils du monde numérique moderne, car nous sommes conscients de l’importance de la communication entre jeunes. Il a accès à WhatsApp sur un téléphone partagé, uniquement pour organiser ses activités sportives ou ses travaux de groupe.»

Omar, 42 ans, père de trois enfants de 9, 12 et 14 ans à Agadir, a fait de l’interdiction des réseaux sociaux un principe parmi d’autres au cœur d’une vie familiale volontairement sobre. Concrètement, la maison a été aménagée en conséquence. «Nous avons fait le choix de ne pas avoir de télévision au salon et les appareils électroniques sont totalement proscrits durant le week-end jusqu’en fin d’après-midi», relate-t-il.

«Nous avons toujours privilégié la pédagogie en leur expliquant la valeur de la vie privée et les dangers de la dépendance aux écrans», dit-il. Le temps ainsi libéré a trouvé preneur et pas devant un autre écran.

«Au lieu de passer leurs après-midi à faire défiler des vidéos courtes, mes enfants ont appris à surfer, peignent et s’initient au bricolage avec moi», note-t-il.

L’erreur avec l’aînée, la leçon pour la cadette?

Latifa, 50 ans, mère de deux filles de 15 et 18 ans à Casablanca, ne cache pas être passée par la case erreur. «Avec notre fille aînée, nous avions commis l’erreur de lui céder l’accès aux réseaux sociaux dès l’âge de 12 ans, pensant que cela faisait partie de son évolution naturelle», admet-elle. Les dégâts n’ont pas tardé.

«Nous avons rapidement vu sa santé mentale se dégrader, chute de l’estime de soi, obsession pour son apparence physique, troubles du sommeil et baisse brutale de ses notes. Il nous a fallu des mois de dialogue et d’accompagnement pour la détacher progressivement de cette dépendance et lui faire fermer ses comptes», regrette-t-elle.

«Forts de cette expérience douloureuse, nous avons appliqué une politique de tolérance zéro pour notre deuxième fille. L’interdiction a été posée dès le départ comme une règle non négociable pour protéger son équilibre. La différence entre nos deux filles au même âge est saisissante, la plus jeune grandit avec une bien meilleure confiance en elle, sans le besoin constant de chercher la validation de personnes inconnues. Elle consacre son temps libre au dessin et au sport, loin des standards irréalistes dictés par les plateformes», dit-elle.

Ce que Meta vient d’admettre

Ces parents ont, chacun à leur manière, anticipé ce que les régulateurs commencent seulement à imposer. À la mi-août, en plein procès, Meta a accepté de payer jusqu’à 17 milliards de dollars et de brider Instagram et Facebook pour les adolescents d’une cinquantaine d’États et territoires américains, dans un accord conclu avec leurs procureurs généraux, que certains comparent au règlement historique imposé aux cigarettiers en 1998.

Concrètement, le groupe s’engage à limiter l’usage de ses réseaux à deux heures par jour pour les moins de 18 ans et à en bloquer l’accès entre minuit et 6 heures du matin, seul un parent pouvant assouplir ces réglages. Le Texas a annoncé dans la foulée son propre accord, plus d’un milliard de dollars et des restrictions similaires, portant la facture totale à plus de 18 milliards de dollars. TikTok, Snap et YouTube, cités dans l’accord, ont été appelés à prendre des engagements comparables.

Dès le lendemain, Bruxelles a exigé des mesures similaires pour les mineurs européens. «Il appartient désormais à l’entreprise de proposer ces engagements au sein de l’Union européenne afin de protéger aussi nos enfants ici», a affirmé le porte-parole de la Commission pour le numérique, Thomas Regnier.

Le Haut-Commissaire des Nations unies aux droits de l’Homme, Volker Türk, a salué l’accord tout en réclamant des règles pour l’ensemble du secteur. «Les enfants ne devraient pas avoir à attendre qu’une action en justice soit intentée pour pouvoir naviguer en toute sécurité en ligne», a-t-il indiqué, appelant les gouvernements à «prendre les devants plutôt que d’attendre que les tribunaux et les entreprises agissent».

Par Hajar Kharroubi
Le 05/09/2026 à 16h00