Sebta: de l’ingérence numérique algérienne à la main du «Makhzen», la stupéfiante volte-face de José María Gil Garre

Les forces de sécurité marocaines bloquant des migrants tentant de traverser vers Sebta, près de la ville de Fnideq, le 31 juillet 2026.. AFP or licensors

En l’espace de semaines à peine, l’expert en sécurité José María Gil Garre a offert le visage d’un spectaculaire grand écart. Alors qu’il pointait, preuves numériques à l’appui, la main occulte de l’Algérie derrière l’assaut migratoire de Sebta, le même spécialiste signe aujourd’hui un rapport qui impute directement la gestion de la crise à un secteur du «Makhzen». Une volte-face pour le moins déroutante, qui met en lumière toute la volatilité de certains rapports... et leurs auteurs.

Le 20/09/2026 à 11h45

Au cœur de la poudrière informationnelle espagnole sur la crise de Sebta, l’évolution des grilles de lecture d’un expert reconnu, José María Gil Garre, codirecteur de l’Observatoire international de la sécurité et spécialiste du renseignement, illustre à quel point la fabrique du récit analytique peut connaître des revirements spectaculaires.

En l’espace de quelques semaines à peine, cet analyste est passé d’une thèse documentée pointant une machination numérique téléguidée depuis l’Algérie à une mise en cause directe d’un secteur du pouvoir marocain, le fameux Makhzen, dans la régulation de la crise. Une contradiction flagrante à disséquer à la lumière des deux rapports successifs publiés par l’expert et des contextes politiques qui les entourent.

Rendue publique hier samedi sur son compte LinkedIn, la nouvelle lecture de José María Gil Garre attribuant à un secteur du Makhzen une responsabilité directe dans la gestion de l’afflux migratoire vers Sebta est surprenante à bien des égards.

Le voir passer, en un rien de temps, d’une analyse accusant Alger à une hypothèse mettant directement en cause un secteur du pouvoir marocain constitue un changement de cap pour le moins déroutant.

La thèse documentée de l’assaut téléguidé depuis l’Algérie

Dans son analyse initiale, largement reprise début août 2026, Gil Garre écartait l’idée d’un mouvement spontané de désespoir pour qualifier l’assaut de «manœuvre d’influence, de désinformation et d’agitation tactique minutieusement téléguidée» depuis l’Algérie.

L’investigation en sources ouvertes menée par l’expert mettait en avant un pivot stratégique central: un nœud de commandement administré depuis des lignes téléphoniques enregistrées sous le préfixe international +213 (correspondant à l’Algérie). Cet administrateur n’était pas un simple relais d’opinion, mais assurait une mission d’encadrement tactique et opérationnel sur le terrain en pilotant directement des groupes de messagerie instantanée, à l’instar du groupe WhatsApp «سبتة كرياج هجمة» (Attaque pour le franchissement vers Sebta), repéré dès le 28 juillet 2026, puis du groupe «هجمة» (Assaut), ouvert le 31 juillet pour réorienter la pression vers Melilla.

L’administrateur sous indicatif algérien prodiguait de véritables consignes tactiques. L’analyse note une scission des foules en microcellules pour contourner les barrages et une synchronisation horaire des assauts immédiatement après la dernière prière du soir (Ichaa). S’y ajoute la discipline stricte matérialisée par l’extinction des téléphones portables durant la nuit pour éviter la géolocalisation et le conditionnement psychologique par la saturation numérique.

L’enquête détaillait une machination en plusieurs étapes. Du 8 au 15 juillet 2026, il y a eu la fabrication d’un faux récit juridique basé sur une mauvaise interprétation d’un arrêt du Tribunal suprême espagnol du 8 juillet concernant les refoulements maritimes, transformé en intox selon laquelle la frontière était légalement ouverte. Du 15 au 25 juillet, l’expert relatait une amplification massive sur les réseaux sociaux (TikTok, Facebook), inondés de cartes maritimes et d’itinéraires de nage à partir de Belyounech et Fnideq. Du 28 au 30 juillet, le temps était à l’activation du nœud algérien +213 et à la fixation du rassemblement général à Fnideq pour la nuit du 30 au 31 juillet. L’assaut physique sur le terrain a eu lieu dans la nuit du 30 au 31 juillet 2026. Et du 31 juillet au 2 août, une réactivité tactique remarquable était au rendez-vous avec la création immédiate du groupe Hijma Melilla pour déplacer la pression vers la seconde enclave après le verrouillage de Sebta.

L’écosystème numérique s’appuyait sur une spécialisation des plateformes: WhatsApp comme poste de commandement opérationnel, TikTok comme vecteur principal de recrutement et de guerre psychologique (avec des comptes cumulant des millions de vues comme @haragaa_ceuta1 et @haragama00), Facebook comme bourse logistique (matériel de plongée), et Instagram pour la preuve sociale visuelle. L’ensemble était qualifié par l’analyste de «guerre hybride» démontrant une ingérence numérique hautement structurée.

Une orchestration par le Makhzen

Jusqu’ici, la thèse, des plus crédibles, faisait son chemin. Mais voici que le ton et la cible changent radicalement. Selon le nouveau rapport publié par José María Gil Garre, l’afflux massif de migrants vers Sebta le 31 juillet n’est plus le fruit d’une manipulation algérienne, mais a été orchestré par le Makhzen, décrit naturellement comme le cercle de pouvoir autour du Roi.

Les «arguments» clés du nouveau rapport pointent une capacité de commandement. L’expert affirme que ce cercle de pouvoir «disposait d’une capacité de commandement sur les gendarmes et les Forces auxiliaires déployés à la frontière de Ceuta».

Les interceptions militaires espagnoles montreraient que «des instructions opérationnelles auraient été transmises jusqu’aux forces présentes sur le terrain», notamment en ce qui concerne leur maintien aux postes et la gestion calculée du flux de migrants. Et bien sûr, la situation du 30 juillet ne découlerait pas d’un simple débordement imprévu, mais d’une «gestion délibérée du passage», utilisée comme «moyen de pression sur l’Espagne», en lien direct avec le contexte des relations bilatérales entre Rabat et Madrid et les négociations en cours entre le Maroc et l’Union européenne. On en conviendra, c’est vague.

Le rapport met également en cause l’appareil étatique espagnol. Plusieurs services de renseignement (CNI, renseignement militaire, interceptions du Régiment de guerre électronique 32, sources frontalières et ouvertes) disposaient d’informations convergentes faisant état d’un risque élevé plusieurs jours avant l’arrivée massive. Toutefois, selon Gil Garre, ces alertes n’ont pas été transformées en une analyse globale des risques ni en mesures préventives, rendant la réponse espagnole essentiellement réactive. Une chaîne de connaissances qui, selon les sources de l’expert, s’est construite dès la seconde moitié de juin.

Le texte met en lumière des divergences supposées au sein du Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), au gouvernement. D’un côté, des responsables socialistes (membres de la Commission exécutive fédérale) auraient reconnu en interne des erreurs de gestion du gouvernement et pointé la responsabilité marocaine, tout en soulignant les défaillances du système d’alerte. De l’autre, le discours public de Pedro Sánchez et de ses ministres a maintenu une ligne officielle d’exonération de Rabat. Comme pour ajouter du piquant, l’analyste souligne, «sur la base de sources de haute solvabilité», un avertissement pressant. D’après lui, si des mesures appropriées ne sont pas adoptées, la prochaine avalanche humaine pourrait atteindre 100.000 personnes sous bannières marocaines.

Moralité: le prochain traité bilatéral entre le Maroc et l’Union européenne doit impérativement intégrer la pleine reconnaissance de Sebta et Melilla comme territoires espagnols, et accessoirement européens. Faute de quoi, la frontière continuera d’être instrumentalisée comme un levier de pression stratégique.

Plus sérieusement, le grand écart analytique opéré par José María Gil Garre, passant en un temps assez record de la dénonciation d’une cyber-ingérence algérienne à l’identification d’une gestion frontalière pilotée par le Makhzen, met en lumière la volatilité des expertises sécuritaires en temps de crise géopolitique. Elle interroge également sur leur niveau d’objectivité ainsi que sur les motivations, à l’évidence chancelantes selon les cas, de leurs auteurs. Qu’il s’agisse d’analyser une guerre hybride numérique transfrontalière ou l’instrumentalisation tactique des flux migratoires dans le cadre de rapports de force diplomatiques avec l’Union européenne, ces contradictions soulignent à quel point les frontières de Sebta et Melilla restent des zones grises où se croisent renseignements croisés, luttes d’influence et batailles informationnelles intenses. Au risque de faire danser à certains une véritable valse à mille temps.

Par Tarik Qattab
Le 20/09/2026 à 11h45