Archives militaires de Vincennes. Ep. 13. Ifni, avril 1919: la canonnière du contre-ordre

Karim Serraj.

ChroniqueUn télégramme français du 9 avril 1919 signale le départ du gouverneur du Cap Juby vers Ifni, suivi d’une canonnière venue de Las Palmas. Les sources espagnoles confirment une véritable tentative d’occupation, quinze ans avant l’installation de 1934. Elles éclairent surtout la mission du bâtiment de guerre: transmettre l’ordre d’arrêter l’opération. Derrière ce débarquement suspendu apparaît la volonté française de régler le calendrier colonial dans le Sud marocain.

Le 04/10/2026 à 12h00

Le télégramme¹ tient d’abord en deux indications: un lieu et une date, «Las Palmas, le 9 avril 1919». Il est signé Fernand Sarrien, vice-consul de France à Las Palmas. Depuis le 2 août 1918, le diplomate exerce également les fonctions de chef du secteur des Canaries au sein du dispositif de renseignement de la Marine française.

Une dizaine de lignes suffisent. Le style est sec, presque impératif. Mais derrière cette concision se dessine une opération espagnole préparée sur la côte marocaine:

«On me signale que le Gouverneur du Cap Juby (aujourd’hui, la ville de Tarfaya s’élève sur le promontoire de Cap Juby, NDLR) serait parti au début de ce mois sur un voilier à destination de Santa-Cruz de Mar Pequena pour prendre possession au nom du Gouvernement espagnol de l’enclave d’Ifni.»

Le paragraphe suivant donne à l’expédition une dimension militaire. Un bâtiment de guerre accompagne le mouvement:

«Canonnière “Infante Isabelle” stationnaire de Las Palmas est partie 5 Avril pour cette même destination afin de lui prêter appui.»

C’est là que cette archive prend toute sa valeur. Elle oblige à déplacer le regard quinze ans en amont de la date retenue par l’histoire pour l’occupation espagnole d’Ifni. L’Espagne ne s’installe effectivement dans le territoire que le 6 avril 1934. Pourtant, dès avril 1919, un gouverneur appareille depuis la zone du Cap Juby avec la mission explicite d’en prendre possession au nom de Madrid. Une canonnière quitte Las Palmas pour soutenir l’opération.

Le projet est donc lancé. Il est préparé, escorté, officiellement assumé. Et pourtant, il échoue.

Reste la question centrale: que s’est-il passé entre le départ du voilier et l’absence de prise de possession? Pourquoi cette tentative espagnole, engagée au printemps 1919, n’a-t-elle pas abouti?

La crainte d’un conflit avec la France fait ajourner l’occupation d’Ifni

L’expédition se heurte d’abord à l’opposition française. Lyautey fait valoir que l’occupation espagnole pourrait «augmenter l’agitation dans les régions voisines de la zone française», selon la formulation de l’historien espagnol Jesús Maria Martínez Milán. L’objection porte sur les effets du débarquement au-delà d’Ifni. Aux yeux des autorités françaises, l’installation d’une puissance voisine risque de raviver les tensions dans les territoires où elles poursuivent leur implantation. À Madrid, le gouvernement choisit de suspendre la mission. L’intervention diplomatique française donne ainsi un coup d’arrêt à l’opération.

Le précédent de 1911 éclaire cette décision. Une commission espagnole avait déjà été envoyée vers Ifni à bord de l’Infanta Isabel. À Tenerife, des forces avaient été préparées sous le commandement de Ricardo Burguete. L’entreprise avait alors été interrompue à la suite des démarches françaises. Paris invoquait les conséquences possibles d’une occupation sur ses arrangements avec l’Allemagne. Le sort de cette portion du littoral marocain se jouait aussi dans les négociations entre puissances européennes. Chaque initiative espagnole entrait dans un calcul diplomatique dont les enjeux dépassaient les limites de l’enclave.

L’historien espagnol Francisco Quintana Navarro inscrit ces interventions dans une stratégie plus large. La proximité d’Agadir, les voies d’accès au Sud et la perspective d’une influence espagnole concurrente font d’Ifni un point sensible pour le Quai d’Orsay. Selon cette lecture, la France cherche à conserver la maîtrise du calendrier colonial: faire progresser son implantation militaire, affermir ses positions, puis laisser Madrid consolider les siennes. Différer l’installation espagnole revient à préserver une avance sur le terrain.

«La canonnière Infante Isabelle (...) n’est point là pour soutenir l’opération de débarquement. Elle a plutôt reçu l’ordre d’obliger Francisco Bens à rebrousser chemin, et de mettre un terme à son projet d’occupation d’Ifni»

—  Karim Serraj

Cette concurrence donne son sens à l’envoi de la dépêche à Rabat. Pour les autorités françaises, le déplacement du gouverneur du Cap Juby touche directement aux conditions d’exercice de leur domination. Sa destination, sa mission et l’appui d’une canonnière constituent les indices d’une possible implantation durable. Le renseignement maritime permet d’en suivre les préparatifs et d’alerter les responsables du protectorat. Un départ observé aux Canaries devient ainsi une information stratégique pour le pouvoir colonial au Maroc.

Le calcul français porte sur les conséquences terrestres du débarquement. Une autorité espagnole établie à Ifni disposerait d’un point d’appui susceptible d’étendre son influence dans les régions voisines et de contrarier la pénétration française. L’enjeu tient donc autant à la prise de possession qu’à ses prolongements: une présence permanente, des relations locales, une capacité d’intervention. C’est cette perspective régionale qui commande la réaction de Lyautey.

Du côté espagnol, les opérations menées dans le nord du Royaume absorbent déjà des hommes et des budgets. Les historiens Carlos Canales Torres et Miguel del Rey Vicente soulignent le poids de cet engagement dans la modération des réactions de Madrid aux interventions françaises. Poursuivre l’entreprise d’Ifni supposerait de soutenir un nouvel effort tout en affrontant les objections de Paris. L’ajournement procède de cet arbitrage entre ambitions territoriales, contraintes diplomatiques et moyens disponibles. Au printemps 1919, la priorité espagnole reste au nord.

Francisco Bens et le Río de Oro

Le «Gouverneur du Cap Juby» mentionné dans le télégramme s’appelle Francisco Bens Argandoña. Né à La Havane en 1867, il participe aux campagnes espagnoles de Cuba, puis regagne l’Espagne après l’indépendance de l’île. Sa carrière se poursuit sur la côte atlantique africaine. Nommé gouverneur politico-militaire du Río de Oro en décembre 1903, il occupe le Cap Juby en 1916 et accède, cette même année, au grade de lieutenant-colonel.

Pour Bens, Ifni constitue l’étape suivante. Le 28 février 1919, Madrid autorise l’opération. Selon la reconstitution de Martínez Milán, le gouverneur prend la mer le 20 mars et atteint la côte d’Ifni le 22. Le comte de Casas Rojas, secrétaire général de la délégation du Cap Juby, l’accompagne. L’entreprise entre dans sa phase d’exécution.

Les Espagnols voyagent à bord de la goélette Río de Oro. Une quinzaine d’intermédiaires et de notables participent également à l’expédition. Leur mission consiste à préparer l’accueil et à obtenir les soutiens nécessaires au débarquement, notamment du fils le plus célèbre du Cheikh Ma El Aïnin, Ahmed al-Hiba. La prise de possession envisagée par Madrid passe ainsi par un travail de négociation sur place. Avant d’installer l’autorité espagnole, Bens doit s’assurer des dispositions de ses interlocuteurs.

Devant Ifni, l’état de la mer impose plusieurs jours d’attente. Dans «101 hitos en la historia del Sahara español», Juan Tejero Molina rapporte les difficultés de cette approche. Deux émissaires, accompagnés de trois marins canariens, tentent finalement de rejoindre le rivage. Leur embarcation chavire. Les cinq hommes parviennent avec peine à gagner la terre ferme.

«Une présence espagnole permanente doit contribuer à sécuriser les territoires conquis par la France. Elle permettrait de fermer aux résistants marocains poursuivis les voies de refuge et de placer, de l’autre côté des limites administratives, une autorité chargée du contrôle de son territoire»

—  Karim Serraj

Ils séjournent cinq jours à Ifni. À leur retour sur le Río de Oro, ils rapportent l’assurance d’un débarquement prochain des Espagnols. Dans ce récit, les démarches à terre semblent avoir rempli leur objectif: établir le contact, préparer l’accueil, ouvrir la voie à l’arrivée du gouverneur.

L’Infanta Isabel apporte l’arrêt de l’opération

La canonnière Infante Isabelle, désignée par Fernand Sarrien dans l’archive militaire de Vincennes, n’est point là pour soutenir l’opération de débarquement. Elle a plutôt reçu l’ordre d’obliger Francisco Bens à rebrousser chemin, et de mettre un terme à son projet d’occupation d’Ifni. Selon le récit de Tejero Molina, elle arrive devant Ifni le 6 avril, chargée de transmettre à Francisco Bens une instruction formelle de Madrid: suspendre le débarquement. Le bâtiment de guerre porte jusqu’à la côte marocaine la décision du gouvernement espagnol. Son arrivée clôt la mission du gouverneur.

Cette reconstitution appelle une rectification précise de la dépêche conservée à Vincennes. Sarrien signale le départ de la canonnière et lui attribue une mission d’«appui». Le récit rétrospectif de l’expédition fait état d’un ordre de retour.

Dans ses mémoires, Bens attribue directement ce revirement à l’intervention française. Son récit se referme sur une accusation: «La main de la France s’opposait de nouveau à notre expansion au Sahara.» Les mots «de nouveau» donnent à l’épisode la portée d’un précédent qui se répète. Le gouverneur inscrit l’arrêt de sa mission dans la continuité des rivalités coloniales et désigne Paris comme l’artisan du contre-ordre espagnol. Cette lecture reste celle d’un acteur qui défend son entreprise et cherche à expliquer son échec.

Les étapes de l’ajournement se distinguent alors clairement. La houle a retardé l’approche. La décision de Madrid a interrompu l’opération. Au printemps 1919, l’expédition de Bens s’achève par l’exécution d’un ordre gouvernemental. La France obtient le report recherché. L’occupation d’Ifni demeure à l’état de projet.

1934: le calendrier français a changé

Quinze ans plus tard, l’avancée des troupes françaises a transformé la région. Les opérations menées en 1933-1934 contre les foyers de résistance du Sud marocain et des confins sahariens modifient les conditions de l’expansion espagnole. Paris entend désormais compléter le dispositif territorial en favorisant l’occupation des secteurs attribués à Madrid. Martínez Milán rattache directement l’installation espagnole à Ifni, en avril 1934, à cette pression française. Le calendrier colonial suit la progression des armées.

Une présence espagnole permanente doit contribuer à sécuriser les territoires conquis par la France. Elle permettrait de fermer aux résistants marocains poursuivis les voies de refuge et de placer, de l’autre côté des limites administratives, une autorité chargée du contrôle de son territoire. Pour les responsables français, l’intérêt d’une implantation à Ifni tient désormais à cette continuité de la surveillance. L’objectif reste la maîtrise régionale. L’avancée des troupes en a changé les exigences.

Le colonel Capaz conduit cette fois l’opération. Le navire porte le nom de Canalejas. Le 6 avril 1934, la prise de possession est annoncée par radio. Émis à midi, le message parvient à Madrid dans la nuit suivante. Les demandes de moyens suivent: il faut organiser les services, installer les hommes et donner à l’occupation une assise durable. Après l’annonce vient le travail d’établissement de l’autorité espagnole.

Le télégramme signé Sarrien retrouve ainsi sa place dans cette chronologie. Il conserve la trace d’une tentative réelle, engagée quinze ans avant l’occupation effective d’Ifni, dont les travaux historiques permettent de reconstituer le déroulement. Un gouverneur avait pris la mer, des émissaires avaient gagné le rivage, des contacts avaient été noués. L’entreprise avait atteint le stade des préparatifs immédiats du débarquement.

Un nom ancien pour une ambition coloniale

L’expression «Santa-Cruz de Mar Pequena», employée par Sarrien, renvoie à plusieurs décennies de négociations territoriales. À l’issue de la guerre hispano-marocaine de 1859-1860, l’article VIII du traité du 26 avril 1860 impose au sultan de concéder à l’Espagne un terrain destiné à un établissement de pêche, auprès de l’ancienne Santa Cruz la Pequeña. Des commissions doivent en déterminer l’emplacement et les limites. La concession est inscrite dans le traité. Sa localisation ouvre un autre dossier.

L’identification de cette ancienne implantation castillane alimente une longue controverse. L’historienne Guadalupe Pérez García situe le site historique vers Puerto Cansado, bien plus au sud, dans une étude consacrée à Ifni. La revendication espagnole se fixe finalement sur Ifni. Au fil des échanges diplomatiques, les deux noms deviennent associés dans les documents européens. Cette équivalence donne à la revendication sur Ifni un point d’ancrage dans le traité de 1860. En 1919, Sarrien reprend une désignation déjà établie dans le vocabulaire des chancelleries.

La convention franco-espagnole du 27 novembre 1912 précise le cadre de cette implantation. Henry Marchat rappelle qu’elle prolonge les arrangements engagés depuis 1902 et l’accord secret de 1904. Dans les zones de protectorat confiées à l’Espagne, le sultan conserve son autorité civile et religieuse. Un khalifa exerce les pouvoirs qui lui sont délégués, sous contrôle espagnol. Les institutions marocaines entrent ainsi dans un dispositif de tutelle européenne dont Paris et Madrid négocient les modalités.

L’application de ces accords dépend ensuite des conditions du terrain et des rapports entre les deux gouvernements. Chaque avancée engage des intérêts voisins, touche aux voies de circulation et modifie les possibilités d’action de l’autre puissance. Cette interdépendance éclaire la place prise par la diplomatie française dans les préparatifs espagnols sur la côte marocaine. Le partage fixé par les textes reste soumis, dans son exécution, aux calculs des deux capitales.

Ifni relève d’une disposition particulière. L’article III reprend la concession issue du traité de 1860 et en définit les limites: l’oued Bou-Sedra au nord, l’oued Noun au sud, et, vers l’intérieur, une ligne située approximativement à vingt-cinq kilomètres de la côte. Une commission technique doit préciser le tracé. L’article IV règle aussitôt la question du calendrier: les travaux de délimitation «ne seront pas un obstacle à la prise de possession immédiate par l’Espagne de son établissement d’Ifni».

Cette clause, publiée au «Journal officiel» français, engage explicitement Paris. La convention reconnaît à l’Espagne la possibilité de prendre possession d’Ifni avant même l’achèvement de la délimitation. Le projet de débarquement de 1919 s’inscrit donc dans une faculté admise sept ans auparavant. L’intervention française porte dès lors sur l’opportunité de son exercice, au regard des intérêts de Paris dans les régions voisines. La France entend peser sur le moment de l’installation espagnole. Elle cherche à différer, sur le terrain, une prise de possession qu’elle a expressément acceptée dans les textes.

¹ Le télégramme est signé par Fernand Sarrien, vice-consul de France à Las Palmas, et chef du secteur des Canaries au sein des renseignements de la Marine française. Le document porte la date du 9 avril 1919, et le lieu de son émission: Las Palmas. Il est conservé au SHD des Archives militaires de Vincennes sous la cote GR7 NN9 440.

Par Karim Serraj
Le 04/10/2026 à 12h00