Euro-Méditerranée: l’Europe à l’épreuve de ses principes

Florence Kuntz.

Florence Kuntz.

ChroniqueAvec le Pacte pour la Méditerranée, l’Europe affiche ses ambitions. Elle propose aux peuples de sa rive sud un partenariat renouvelé, fondé sur la confiance, la responsabilité partagée et les principes démocratiques. Encore faut-il qu’elle donne à voir, dans son propre Parlement, une démocratie qui assume ses désaccords. Le sort du rapport Zingaretti interroge sur la cohérence entre ces principes et leur pratique.

Le 24/10/2026 à 11h01

Primo, décidément, dans cette mandature, la Méditerranée parle surtout italien. Nicola Zingaretti porte le rapport au nom des socialistes, Massimiliano Salini suit le dossier pour le PPE, Alberico Gambino pour les conservateurs ECR, Leoluca Orlando pour les Verts. Quatre Italiens parmi les huit acteurs du texte: une présence remarquable, de la droite conservatrice aux Verts. Cette influence dépasse le seul sujet du Pacte. Ruggero Razza, meloniste défenseur du Plan Mattei, préside la délégation pour les relations avec les pays du Maghreb; Cecilia Strada, socialiste, occupe une vice-présidence de celle consacrée au Machrek– tout comme Orlando. Alessandro Ciriani, ECR, rapportait sur «la liste européenne des pays d’origine sûrs», un texte dont deux rapporteurs fictifs et le rapporteur pour avis, le socialiste Tarquinio, étaient également italiens. De la coopération économique au contrôle des migrations, la péninsule occupe le terrain depuis 2024.

L’Italie de Meloni considère la Méditerranée comme un espace essentiel à sa sécurité, à son économie et à son influence. Les élus de Fratelli d’Italia et leurs opposants investissent tous les lieux où se construisent les compromis et se préparent les textes européens. La France et l’Espagne, les deux autres «grands» pays méditerranéens, pourraient méditer cette capacité à peser, laquelle n’impose, par ailleurs, aucun renoncement aux convictions: droite et gauche italiennes restent profondément divisées sur tous les dossiers euroméditerranéens.

Car si la Méditerranée concentre les fractures entre ses deux rives, elle cristallise aussi celles qui traversent les démocraties européennes, ces «patries de la raison», selon les mots de Paul Morand, que borde la mer intérieure. Immigration, sécurité énergétique, relation avec la Turquie, guerre au Proche-Orient: sur chaque volet, la coopération avec le Sud devient un objet de confrontation intérieure. Les travaux en commission des affaires étrangères avaient donné lieu, en septembre, à un compromis entre le PPE, les sociaux-démocrates, les centristes et les Verts. Le débat de plénière d’octobre en a révélé les limites.

«Défendre le texte, combattre les amendements pour finalement compter les voix aurait donné toute sa portée à l’exercice parlementaire.»

—  Florence Kuntz

Exploitation de la crise de Ceuta? Anticipation des élections espagnoles? La droite radicale a saisi l’occasion de durcir le volet migratoire du texte, exiger davantage de coopération des voisins du Sud, conditionner les financements européens à des engagements effectifs sur le contrôle des flux, la réadmission des migrants en situation irrégulière et la lutte contre les réseaux de passeurs. Mais c’est aussi pour cela que le vote comptait. Il aurait permis de mesurer les alliances et les oppositions. Or, le 21 octobre, à la demande du groupe socialiste, présentée par Nacho Sánchez Amor sur le fondement de l’article 206 du règlement, le Parlement a décidé d’ajourner le scrutin. La raison? Elle est assumée par le rapporteur devant les médias: «Ces dernières heures, l’extrême droite a déposé des amendements susceptibles de remettre en cause le sens même du Pacte pour la Méditerranée. Nous allons donc reprendre les discussions pour éviter que ce nouveau grand projet européen ne se retrouve bloqué par la faute des nationalistes».

Mais en démocratie, le droit d’amendement appartient aussi à ceux dont on combat les positions. Un compromis adopté en commission doit encore affronter la plénière et ses majorités. Défendre le texte, combattre les amendements pour finalement compter les voix aurait donné toute sa portée à l’exercice parlementaire. D’autant qu’il s’agissait d’un rapport d’initiative, sans valeur législative: le Parlement devait exprimer sa position sur l’avenir des relations euro-méditerranéennes. Et son exposé des motifs ambitionnait de mettre «tout particulièrement l’accent sur la dimension interpersonnelle du pacte, en insistant sur les rapports humains et la démocratie, piliers essentiels des relations euro-méditerranéennes, dans le but de constituer un véritable espace méditerranéen commun.»

Quel exemple l’Europe offre-t-elle aux peuples de la rive sud? Elle les invite à mieux associer les citoyens aux décisions politiques, mais reporte son propre vote lorsque son issue menace d’échapper aux promoteurs du texte. Ses partenaires méditerranéens attendent des investissements, des perspectives pour leur jeunesse et des engagements durables. Ils observent aussi la manière dont l’Europe pratique les principes qu’elle leur recommande. Pour construire une responsabilité partagée en Méditerranée, ne faudrait-il pas commencer par assumer, à Strasbourg, la responsabilité du vote?

Par Florence Kuntz
Le 24/10/2026 à 11h01